« Iel » trouve sa place dans la langue égalitaire

La première chose que nous dit l’introduction du mot « iel », c’est que le Robert est un bon dictionnaire ! Ce mot circule depuis quelques années, il doit être défini : c’est à cela que sert un dictionnaire. Une partie de sa notoriété est d’ailleurs due aux ennemi·es de « l’écriture inclusive », qui l’ont souvent mentionné comme symbole de ce « péril mortel », faisant ainsi monter la curiosité et les statistiques de lexicométrie. Les voilà qui protestent, mais c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé !

Cela dit, la définition donnée par le Robert est partielle, et elle prête à confusion. Iel est bien un « pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel » (remarquez qu’il n’est pas dit que c’est un pronom neutre – ce que tant de gens s’imaginent –, le neutre n’étant pas fait pour parler des humains). Mais dire que ce mot est « employé pour évoquer une personne quel que soit son genre », c’est laisser croire que la chose est possible. Or si c’est le cas en anglais, où remplacer « he » ou « she » par « they » (et pas « it » !) ne change rien au reste de la phrase (à moins qu’elle contienne des pronoms ou des adjectifs possessifs), c’est peine perdue en français.

Évoquer une personne, en effet, c’est la décrire, ce qui requiert des substantifs, des adjectifs, des participes passés – ces catégories grammaticales variant en genre dans cette langue. Si je dis : « Iel est savant, mais iel a quand même été surpris par leurs questions », je dévoile que « iel » est un être identifié comme un homme. Pour rester dans l’indifférence, je dois dire : « Iel est savant ou savante, mais iel a quand même été surpris ou surprise par leurs questions » (et à l’écrit la même chose, ou avec l’abréviation inclusive : savant·e, surpris·e). À moins que je décide de me priver des milliers de termes qui varient en genre, ou de multiplier les circonlocutions bâties sur les mots « personne » ou « gens ». De fait, « iel » est un pronom épicène (un terme qui ne varie pas en genre), comme « on », « nous », et « vous ». Sauf à être accordé avec d’autres épicènes (« iel est architecte »), il entraîne le plus souvent des mots genrés. Qu’il ait des adeptes parmi les personnes qui se disent queer ou non binaires est un fait qui mérite réflexion, mais cela ne le rend pas apte à « évoquer des personnes quel que soit leur genre ».

« Le but n’est pas de masquer le genre des personnes, mais d’exprimer la mixité. Rien de ces distinctions n’émerge dans la polémique actuelle. »

« Iels » sert en revanche à autre chose : à éviter les doublets « elle et il » ou « elles et ils » quand on tient un propos sur deux personnes de sexe différent, ou sur une communauté mixte. Dans cet usage, il trouve sa place dans la langue égalitaire (ou inclusive, ou non sexiste…), qui conteste la théorie du masculin générique et exige que les mots désignant les femmes soient exprimés, au lieu d’être passés sous silence. Comme d’autres néologismes (« celleux » pour « celles et ceux », « toustes » pour «  tous et toutes », « spectateurices »…), il gagne un peu de place, ou un peu de salive ! Mais les termes qui s’y rapportent doivent nécessairement être évoqués par deux (en toutes lettres ou abrégés) s’ils ne sont pas épicènes, ou faire l’objet d’une reformulation : le but n’est pas de masquer le genre des personnes, mais d’exprimer la mixité. Rien de ces distinctions n’émerge dans la polémique actuelle. Les gens qui l’ont créée ne savent toujours pas ce qu’est l’écriture inclusive, ils combattent juste contre certains de ses outils (le point médian, le pronom « iel »), comme autant de chiffons rouges qu’ils sentent porteurs des nouvelles exigences d’égalité. Avec raison.

Eliane Viennot

Historienne, professeuse émérite de littérature française

Dernier ouvrage paru : En finir avec l’Homme. Chronique d’une imposture. Éditions iXe, 2021.

https://www.humanite.fr/ecriture-inclusive-que-nous-dit-lintroduction-du-mot-iel-dans-le-petit-robert-729192


De l’autrice :

Éliane Viennot : ~ Décryptage ~ Circulaire relative aux « Règles de féminisation dans les actes administratifs du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports et les pratiques d’enseignement » signée par Jean-Michel Blanquer (5 mai 2021 ; publiée dans le B.O. Du 6), eliane-viennot-decryptage-circulaire-relative-aux-regles-de-feminisation-dans-les-actes-administratifs-du-ministere-de-leducation-nationale-de-la-jeunesse-et-des-sports-et-les/

La circulaire Philippe doit être abrogée : « Une loi interdisant l’écriture inclusive conduirait à remplacer des millions de documents officiels »la-circulaire-philippe-doit-etre-abrogee-une-loi-interdisant-lecriture-inclusive-conduirait-a-remplacer-des-millions-de-documents-officiels/

Le Covid-19 s’attaquerait-il aussi à la langue française ?le-covid-19-sattaquerait-il-aussi-a-la-langue-francaise/

Sous la direction de Nicolas Mathevon & Éliane Viennot : La différence des sexes. Questions scientifiques, pièges idéologiquesla-cause-de-legalite-ne-merite-aucun-mensonge-aucun-travestissement/

« Il faut montrer que le langage égalitaire est à notre portée » 2/2, eliane-viennot-il-faut-montrer-que-le-langage-egalitaire-est-a-notre-portee-2-2/

« La langue d’autrefois est bien moins sexiste qu’aujourd’hui » 1/2eliane-viennot-la-langue-dautrefois-est-bien-moins-sexiste-quaujourdhui-1-2/

La querelle des femmes ou « N’en parlons plus ». Sur une très longue histoire effacée des mémoiresune-mise-au-pas-pensee-organisee-theorisee/

Violences symboliques : la part du langageviolences-symboliques-la-part-du-langage/

Le langage inclusif : pourquoi, commentadopter-le-langage-inclusif-est-a-la-portee-de-tout-le-monde-tout-de-suite/

non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. petite histoire des résistance de la langue françaisele-fusil-est-toujours-derriere-notre-nuque/

L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Ouvrage publié sous la direction d’Eliane Viennotfaire-entendre-donc-comprendre-que-les-femmes-existent/

« Mme le président » : l’Académie persiste et signe… mollement mme-le-president-lacademie-persiste-et-signe-mollement/

Interview d’Eliane Viennot par Francine Sporenda le-combat-feministe-passe-par-les-mots/

2 réponses à “ « Iel » trouve sa place dans la langue égalitaire

  1. C’est un petit pas pour IEL, mais un bond de géant pour l’humanité

  2. Merci tout plein, Didier! J’ai partagé sur les fesses du bouc… Amitiés, Éliane.

    Éliane Viennot
    Professeuse émérite de littérature française Université Jean Monnet (Saint-Etienne) https://www.elianeviennot.fr

    * Dernier ouvrage paru : En finir avec l’Homme. Chronique d’une imposture (éd. iXe, 2021)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.