Des analyses et des témoignages loin des représentations médiatiques

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« Qu’est-ce qu’être jeune dans un quartier populaire ? À quelle expérience sociale, urbaine, familiale, à quelles visions de sa place dans la société et dans le territoire cela renvoie-t-il ? Telles sont les questions qui ont guidé cet ouvrage et la recherche participative conduite dans dix villes ou quartiers de l’Île-de-France : ce livre en est le fruit ». En introduction Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin abordent, entres autres, le pluriel imposé par les situations, les multiples discours et images, les déclarations politico-médiatiques, la dévalorisation et la stigmatisation, la dépossession des jeunes de leur images. « A rebours, nous avons voulu partir de leurs expériences et construire avec eux cette recherche », les regards condescendants ou normatifs.

Elles expliquent le choix de la forme abécédaire, la place des images, les dimensions diverses, les singularités et la globalité, « Rendre compte de cette expérience dans sa globalité et dans sa diversité, c’est en effet considérer que chacune de ses dimensions ne peut être appréhendée isolément des autres, qu’elle ne peut être saisie que si elle est éclairée par d’autres », l’importance des mots et leur agencement, les réappropriations des représentations et les images, « L’ouvrage pourra être lu comme un anti-dictionnaire des idées reçues sur les jeunes des quartiers populaires, tant les analyses proposées vont parfois à l’encontre des représentations de sens commun et, dans tous les cas, les complexifient »…

Les autrices présentent leur méthodologie, le travail avec des jeunes inscrit·es dans « la sociabilité des quartiers », les trajectoires scolaires et professionnelles, les configurations sociales et urbaines, « notre objectif était d’échapper à une vision par trop homogène des quartiers populaires et de nourrir la discussion par la différence des situations, des trajectoires et des points de vue », le travail autour des « mots » choisis par les jeunes, l’hétérogénéité « incompressible » des expériences, la signification ou la non-signification de « populaire », les stigmatisations et les discriminations, les motifs individuels et le peu de débouchés « sur une expression et revendication collective », l’omniprésence des inégalités, les trajectoires et la fermeture de l’avenir, la racialisation des rapports sociaux, « une construction sociale relevant d’un processus de catégorisation et d’infériorisation », les expériences de créolisation, les éléments d’identification, les « je » et les « nous » à géométrie variable…

« En les embarquant dans une dynamique de production collective, elle a aussi légitimé leur crédibilité à pouvoir agir sur leur vécu et leur entourage. Pour certain·es, l’aspiration à prolonger cette recherche au-delà des vidéos et à participer à l’écriture du livre et à d’autres actions en est une manifestation. »

Avenir, Banlieue / Paris, Changement urbain, Confinement, Culture, Discrimination, Engagement, Études, Famille, Filles / garçons, Foot, Gilets jaunes, Grands / Petits, Histoire, Kebab, Maraudes, Médias, Origines, Police, Politique, Quartier, Religion, Sport, Structures jeunesse, Violence, WhatsApp & autres, Zyed & Bouna.

Quelques éléments choisis subjectivement. Je ne rends compte que de textes. Restent la force des images et les développements derrière des QRcodes que je n’ai pas explorés.

Les rêves d’avenir et les contraintes structurelles (dont les normes sociales) qui pèsent sur les individus, la construction sociale des aspirations, les ambivalences des rapports au quartier. Comme le souligne Leïla Frouillou : « Prendre position sur les changements à l’échelle de la société pose la question du sentiment d’appartenance, ou pour le dire autrement, de la possibilité de se projeter comme partie prenante de dynamiques sociales qui nous dépassent »…

Le périphérique délimite Paris de la banlieue. Claudette Lafaye analyse les oppositions et les porosités entre ces territoires, les mobilités sous contraintes, les territoires pratiqués, « l’émancipation des formes d’encadrement se réalise en groupe de pairs », les pôles d’attraction (dont les centres commerciaux), le sentiment « que la banlieue d’où l’on vient est un territoire de relégation », la confrontation entre mondes sociaux, le sentiment d’illégitimité…

Paname. « Franchement à Paris, il y a plus de libertés vis-à-vis de la mixité et il n’y a le regard des gens sur vous » (Riseleine)

Les changements urbains, les espoirs et les interrogations, la nostalgie et le sentiment de perte, les démolitions, les travaux de rénovation et les choix « esthétiques », les espaces vides « ces délaissés urbains », les impacts sur les possibilités de projection…

Je souligne l’article de Jeanne Demoulin, Faire avec la crise sanitaire, le confinement et la stigmatisation des quartiers populaires ou des jeunes, les jeunes salarié·es des quartiers mobilisées pendant le confinement « pour assurer des fonctions de première nécessité », les conditions de travail dégradées, les formes multiples de précarisation, les pertes sèches de revenus, le genre du travail, « Le travail « à la vile » s’est doublé du travail « à la maison » », les formes de solidarité de voisinage, l’incertitude sur l’« après », le sentiment accentué d’inégalité et d’injustice…

La culture, les fêtes, la musique, les formes d’autocensure face à la culture considérée comme légitime. Claire Aragau et Claire Carriou, La culture, c’est ce qui classe, hiérarchise et rassemble, discutent des effets de l’autocensure sociale, des relations de proximité distante, des références multiples, des clichés sur « une culture appauvrie et repliée sur la cité », des phénomènes d’acculturation, du parler de soi, « La culture donne le pouvoir de dire et de se dire, à la fois sur le plan du soi, mais aussi sur le plan du nous. Pouvoir de dire, pouvoir de dénoncer, dans la contestation et l’opposition aux injustices, à la violence, aux inégalités, aux discriminations », d’image et d’estime de soi…

Les discriminations, être l’autre, « je suis l’arabe », des français·es toujours considérées comme des immigré·es, la couleur de la peau comme marqueur, les récits de jeunes. « Certains de ces récits expriment des sentiments d’injustice et pointent des inégalités ; d’autres témoignent des stigmatisations, fondées sur des préjugés, qui tendent à discréditer les jeunes eux-mêmes ou leur quartier ; d’autres encore relatent des mises à l’écart qui se traduisent par des refus, des rejets qui atteignent les jeunes dans leurs espoirs de se fondre dans une normalité et brisent des trajectoires », les entrelacs de discriminations difficiles à démêler, « la stigmatisation ethno-raciale est étroitement mêlée à la classe sociale », le présupposé d’incompétence attaché aux femmes, les compréhensions individuelles et la difficulté à construire une cause commune…

Des engagements pluriels et concrets. Dans un contexte d’effacement des grands récits transformateurs et d’affaiblissement de la démocratie représentative, l’appréhension des possibilités de transformation sociales ou les formes que peuvent prendre les engagements doivent être interrogées, Marie-Hélène Bacqué, Emmanuel Bellanger, Hélène Hatzfeld et Bénédicte Madelin discutent des actions « pour des résultats concrets », des engagements comme revendication d’exister socialement, des inscriptions dans les histoires familiales et sociales, de solidarité, « Ces réseaux et associations apportent une dimension déterminante de l’engagement à la fois le partage d’une aventure commune et le plaisir d’être ensemble, de faire, de donner, parfois de se mettre en scène et de contribuer à une autre image des « jeunes des quartiers » »…

Un article est consacré aux diversités des rapports à l’école, aux éléments structurels qui affectent directement les trajectoires scolaires, à la canalisation des aspirations scolaires, aux stratégies familiales, aux réussites « à bas bruits », à l’école comme lieu de socialisation et d’ouverture, aux nouvelles contraintes…

Je souligne le texte sur les mariages forcés issu d’un atelier d’écriture.

Jeanne Demoulin nous rappelle l’ambivalence de la famille, « La famille occupe une place très ambivalente dans nos vies respectives, dans la mesure où les socialisations familiales ouvrent autant qu’elles ferment l’espace des possibles ». L’autrice aborde les arbitrages entre « loyauté familiale » et « projet de vie personnel », les normes relatives au mariage, l’avenir socialement construit et espéré autour de la conjugalité, la famille (restreinte ou élargie) comme ressource, les contraintes et les attentes envers les filles…

Filles et garçons, Marie-Hélène Bacqué et Christine Bellavoine analysent les constructions en évolution « entre normes et négociations », la sexualisation des rapports sociaux, les inégalités de genre et leurs transformations, l’apprentissage de la virilité, les normes de socialisation genrée dans le groupe de pairs, les évolutions autour des homosexualités, les négociations des filles entre présent et futur, les attentes en termes de « discrétion » et de « retenue », la répartition genrée du « dedans/dehors », la répartition sexuée des lieux et les exceptions, la construction des réputations, les leviers d’autonomie, les conciliations et les ajustements…

Grand es et petit·es. Olivier Brito et Fany Salane discutent de protection et d’accompagnement, des différenciations entre jeunes et moins jeunes, d’âge et de génération, de capital guerrier et de qualités dites viriles, d’aide et de gentillesse, de communautés d’expérience…

« on ne ressemble pas aux Français des livres d’histoire, par la couleur de peau, le nom, la religion… » (Mamadou Diallo). L’histoire écrite et enseignée est largement fictive, elle participe de la construction d’un mythe national et de l’oubli ou de la stigmatisation des « autres ». (En complément possible : Laurence De Cock : Sur l’enseignement de l’histoire, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/03/27/pour-une-histoire-emancipatrices-loin-des-geolier·es-du-roman-national/ et Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitée, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2010/04/03/sujets-tabous-et-memoire-clotures/). Histoire partagée et/ou histoire commune…

Les médias participent largement à la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires, ils produisent des catégories homogénéisantes et standardisées tout en valorisant des parcours jugés exceptionnels…

Né·e quelque part, comme tout le monde. Les origines de certain·es sont à la fois rappelées sans cesse et facteur de construction de soi. Jeanne Demoulin aborde les rapports des jeunes « au pays d’origine », les liens culturels, les séjours ponctuels, les contraintes de genre, les séjours « à viser de recadrage éducatif », les lointains pas forcément désirés…

La police. Des mobilisations contre les violences policières aux Usa comme dans d’autres pays. Anaïk Purenne et Anaëlle Deher parlent des rapports des jeunes à l’institution policière, des inventions médiatiques et de l’imaginaire de « reconquête républicaine », de la banalité « des contrôles d’identité et des comportements vexatoire voire humiliants », des expériences de contrôles policiers, de l’occupation des espaces, de la violence institutionnelle, de l’impunité des « déviances » policières…

La politique. La défiance à l’égard de la « politique politicienne », les ressorts variés de la socialisation politique, les paroles et les différentes formes d’engagement, « Leur expérience de la politique est avant tout une expérience sociale qui se décline en des formes multiples d’engagement, singulières ou collectives, innovantes et formatrices, sociales et politiques »…

Religion. Les politiques soi-disants « au nom de la laïcité », les constructions ou non des pratiques religieuses, les rapports individuels à dieu, les pratiques rituelles familiales, les contraintes sociales et les adaptations individualisées, les arrangements avec les prescriptions…

« On ne naît pas violent, on le devient ». Mamadou Doucara analyse les chemins de la frustration à la violence, les violences comme pouvoir, « cette violence permet, quelque part d’avoir du pouvoir »…

Les violences sont une réalité sociale et multidimensionnelle. Bénédicte Madelin, Fanny Salane et Alain Vulbeau discutent du sentiment de violence « exercée sur eux et leur famille », des violences dans la famille et dans les groupes de pairs, du contexte de crise sociale, d’aspiration au calme, « Le quartier est aussi un lieu d’aspiration au calme, de protection, de réassurance pour faire face à la violence symbolique », des constructions de réputations pour les garçons, des relais de pacification…

Bénédicte Madelin souligne les utilisations de la violence par les politiques publiques, la construction d’un problème, « Progressivement mais sûrement, la figure des jeunes se réduit à celle des jeunes hommes, en jogging et capuche, issus de l’immigration, inquiétants, violents… », les effets de la présence d’un candidat de l’extrême droite au second tour des présidentielles en 2002, les morts violentes de jeunes, les affrontements avec la police, le développement de la notion de l’égalité des chances contre l’égalité des droits…

Un article est consacré aux usages « massifs et diversifiés » des jeunes des réseaux sociaux, le partage d’images et de vidéos, un marqueur générationnel, une expertise d’usage, le cloisonnement des sphères, les groupes d’ami·es, les dynamiques d’ancrage et d’élargissement des univers…

Le livre se termine par un texte d’Hélène Hatzfeld : Zyed et Bouna : comment en parler aujourd’hui ?, zyed-et-bouna-comment-en-parler-aujourdhui/, publié avec l’aimable autorisation de C&F éditions. « Ces noms ancrent dans une histoire et une mémoire collectives les actions de citoyens ordinaires qui, dans la ville et bien au-delà, ont voulu porter la mobilisation sociale sur la place publique, lui donner un impact politique », deux adolescents, une histoire et la mémoire…

Collectif Pop-Part coordonné par Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin : Jeunes de quartier. Le pouvoir des mots

Un abécédaire participatif

C&F éditions, Caen 2021, 240 pages, 25 euros

https://cfeditions.com/jdq/

Didier Epsztajn

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