Rimbaud éperdu

L’autre Rimbaud

David Le Bailly signe un livre publié aux éditions l’Iconoclaste intitulé L’autre Rimbaud. Ce récit en forme d’enquête dévoile un personnage rayé de la mythologie rimbaldienne. Le frère a été ignoré par presque tous les biographes du poète. Comme, par exemple, « le » spécialiste qui pourtant fait référence et l’unanimité, Jean-Jacques Lefrère (1954-2015), auteur à qui l’on doit : Arthur Rimbaud et de Rimbaud à Aden. Seul André Suarès (1868 – 1948), autre poète maudit, y fut attentif.

Effacé des photos comme à la belle époque du pouvoir bolchévique où les indésirables, ex-camarades jetés dans les poubelles de l’histoire, étaient gommés des clichés officiels de sorte que la photo d’une extrade bondée en 1917 sera quasiment vide en 1930, ne laissant apparaître sur le cliché que Lénine et Staline. Il ne subsistait qu’une main, un pied, sans que l’on sache si c’était le résultat d’un travail bâclé ou le signe laissé à dessein par un fonctionnaire rétif, un acte de résistance, en somme. Frédéric n’aura pas le droit à cet honneur. Toutes les traces seront effacées. Il disparaitra de la même manière de la photo sur laquelle Arthur en premier communiant, les cheveux plaqués sur le crâne grâce à de l’eau sucrée fait le beau. Ses mèches rebelles sont domptées. Frédéric le maudit sera supprimé de toute éternité. De ce point de départ, David Le Bailly tire le fil de son investigation à travers les archives, la correspondance et les rares témoignages des descendants.

Dans le chaudron des névroses familiales, la place du mort (comme on le dit pour les accidents de la route) ne laisse aucune chance à la victime, mais pour autant, n’allez pas croire que les autres passagers s’en tirent à si bon compte. Frédéric, le frère d’Arthur, est rejeté par sa mère, sa sœur et son frère – le père est une figure depuis longtemps disparue. Frédéric, c’est celui dont on voudrait qu’il ne fût jamais venu au monde. Celui dont personne ne prend la défense et que tout le monde enfonce. Celui que l’on empêche de vivre et notamment de se marier et à qui il sera reproché de survivre à la haine qui l’accable. Arthur n’est pas en reste. Cette détestation enracinée au plus profond des âmes sûres de leur bon droit, le nie. Elle est en quelque sorte le symptôme névrotique d’une famille qui, le moins que l’on puisse dire, n’a pas avec l’amour, malgré sa bigoterie, une relation de générosité, de compassion et d’empathie. Une absence de générosité qui est la manifestation d’un ordre politique fondé sur la possession de la terre (une forme de fétichisme qui vire à l’aveuglement criminel). Contrairement à ce qu’une lecture hâtive des Evangiles aurait pu laisser croire aux cœurs naïfs qui prendraient le déclaratif épiscopal au pied de la lettre, l’acharnement haineux ne faiblira jamais soutenu qu’il est par une « conviction » sans humanité. Le pathos, la haine, le ressentiment, les mesquines turpitudes d’une mère épouvantable1, donne le ton des liens familiaux qui enferment chacun dans une figure imposée – réussir socialement (posséder) ou déchoir. C’est une version de la religion dominante de l‘époque qui n’avait rien de choquant pour les tenants d’un ordre social immuable – dans les Ardennes comme ailleurs. Que l’on songe à La fortune de Gaspard de la Comtesse de Ségur. Avec cette famille, on est plongé dans l’ordinaire des passions tristes. Même Arthur crie « haro sur le baudet ». Ultime coup de grâce, il enfonce la tête du noyer qui se débat encore, mais si peu, comme si cela allait de soi. Pas une trace d’affection, pas l’ombre d’un doute.

Isabelle, leur sœur, fait songer à celle de Nietzsche qui s’employa à orienter la pensée du philosophe dans une direction qui répugnait à l’auteur et dévoya le sens de ses propos. Isabelle est, elle aussi, à la manœuvre. Mais, la volonté est maternelle. L’ombre de sa mère, personnage peu sympathique qui semble réunir en elle tous les traits détestables de ces propriétaires terriens, avares, grenouilles de bénitiers, sans charme et sans joie tout entiers dévorés par une médiocrité dont Brel dans sa chanson « Les flamands » mit en scène le spectacle désolant de bêtise.

Arthur fut un enfant docile, remarquablement doué pour les études et intellectuellement précoce. Les deux frères étaient alors très proches, complices, bien que Frédéric n’ait jamais eu les facilités scolaires de son ainé, loin de là. Arthur fut ensuite un jeune rebelle qui fuit la sinistre région de sa famille, alors que Frédéric reste soumis à la maltraitance de sa mère et au mépris de sa sœur. Il reste. Pas loin. Incapable de s’éloigner. Il est comme un oiseau captif à qui l’on aurait rogné les ailes. Arthur, lui, part à pied à Paris pour vivre pleinement sa révolte. Et, de cette période, il nous laissera des textes incandescents qui deviendront les symboles des âmes révoltés en quête d’une liberté fondatrice de leur émancipation. Ce fut enfin un commerçant âpre au gain, ne parlant que d’argent dans sa correspondance et qui traficote aux confins de l’Arabie et de l’Afrique. Ce n’est pas très glorieux. Mais la rédemption du fils prodigue passera par une agonie aux allures de Passion dont Isabelle voulut en faire un témoignage édifiant. L’agonisant étouffé par une sœur qui se sentait investie d’une mission divine (donc une soumission à l’ordre morale de son temps dont les ligues de vertus veillent au respect Perinde ac cadaver2), était sans doute plus proche de l’enfant surdoué qui éblouit ses professeurs que du rebelle hurlant sa détestation des bourgeois et de leurs hypocrites leçons de morale. Et la mort précoce d’Arthur ne fera pas cesser l’acharnement de toute la famille (une sorte de ligue) à ne rien donner à Frédéric, le maudit – et surtout pas une chance d’existence. Ni un geste, ni une parole de réconfort, pas la moindre attention, aucune compassion. Il n’aura droit à rien. Même pas aux miettes des droits d’auteur qui restèrent dans leur totalité entre les mains de sa sœur, Isabelle et de son époux. Le mot juste serait : « spoliation ». Et l’on aura le bon goût de pointer son penchant pour l’alcool et les petites gens qui sont « ses frères » de misère. Ceux dont la relégation, les souffrances morales et physiques, le mépris et la violence des rappels à l’ordre, sont légitimés par un système de croyances et de justifications qui exonère les tourmenteurs de toutes mauvaises consciences. Ce qui leur donne une force incomparable. Une bonne conscience qui participe de l’accablement et des révoltes impuissantes de ses victimes. Arthur se rendra à leur raison et ayant éteint son feu intérieur et renoncé à sa révolte, agonisera. Frédéric sera le mort en sursis qui survit comme il peut dans le silence de son effacement. C’est, à travers cette absence d’existence, en creux, un voyage au cœur de l’univers névrotique d’un siècle qui fit la part belle à la médiocrité de la morale bourgeoise, mais permit aussi que la révolte eut la fougue, la verve et le talent du jeune Arthur qui inspira des générations « d’homme libre ». Liberté éphémère et chèrement payée.

Voyage en rimbaldie

La constellation Rimbaud de Jean Rouaud nous invite dans un livre publié aux éditions Grasset, à le suivre dans son passionnant voyage en rimbaldie. Le « vagabond aux semelles de vents » n’en finit pas de nous fasciner. Il ne rentre dans aucune case. On ne peut ni l’imiter ni se réclamer de « son école ». Il est unique, flamboyant et minable, vulgaire et délicat, et finalement si près de nous. Arthur ne fait aucun effort pour être aimable. Cependant, du fait même de son caractère unique et indocile, il exerce sur nous une fascination qui ne se dément pas avec le temps.

Ses faiblesses et ses abandons donnent à cette attraction toute sa force. Enfant sage et doué, rebelle fugueur, provocateur et un temps alcoolique, amant de l’époux infernal, exilé miséreux et studieux à Londres, homme en mouvement, marcheur, négociant itinérant à la fortune incertaine, géographe dont les travaux furent salués par Elysée Reclus, polyglotte parlant plus d’une dizaine de langues et apprenant avec une facilité déroutante les idiomes locaux, il se montre, sur son lit de mort, impatient de retourner en Abyssinie – où il « était entendu que Rimbaud n’était pas venu pour y être heureux ». Le niais ne sied pas à l’auteur d’une Saison en enfer et des Illuminations. Laissons le bonheur au petit commerce du bien-être à ses recettes et aux évangélistes des temps nouveaux. Il est aux antipodes de cette posture. « Rimbaud est une sorte de mystique sauvage », « celui qui a vu ces choses et qui les a écrites. » Un itinérant de l’absolu. Pierre Michon3, l’auteur inspiré Des vies minuscules, porté par son intuition, émet l’hypothèse suivante. Arthur, découvrant que le verbe n’était pas un passe-droit universel, (…) ne daigna pas être le fils qu’il n’avait accepté d’être le rejeton d’Isambard, de Banville, de Verlaine. Selon Mallarmé, cité pat Pierre Michon à l’appui de son postulat, il s’opéra vivant de la poésie4, La radicalité du refus impressionne..

La complexité de son âme ne peut être réduite à l’une ou l’autre de ses aventures. Presque toutes épuisantes et qui, chacune à sa façon, finiront par devenir une sorte de douloureux voyage intérieur qu’il débarrassa des oripeaux des mensonges que l’on se fait à soi-même lorsqu’ils deviennent une raison de vivre. Surtout, si on s’abandonne à la langue morte de la « communication ». Mais Arthur, au contraire, s’empare des mots et de la composition mélodique qui l’inspire avec autant d’intelligence que de sensibilité. Il les illumine de ses sens de sorte qu’ils semblent emportés par le courant fougueux de son imaginaire d’écorché vif. Il fait en sorte qu’ils soient nus et fracassants. Que ce soit en amour comme en affaire, car il fut aussi un commerçant soucieux de rentabiliser son si peu fructueux commerce, il empreinte les chemins qui poussent son errance en marge des routes propices aux dogmes et des péroraisons dont l’époque n’était pas avare. Il fut aussi, porté par cette inclination, un lecteur attentif du Coran. Au point que certains prétendirent qu’il s’était converti. Et jamais ne chercha à plaire. Le plus souvent, la vulgate l’enferme dans une boîte portant l’étiquette : « libertaire », ou « convertis au catholicisme » sur « son lit d’agonie » – la figure de l’enfant prodigue donne de la chair au mythe et plut autant qu’il horrifia. Et le pire était encore à venir avec le triste épisode dont l’époque a le secret, d’une panthéonisation scandaleuse parce que militante – ce qui eut sans doute été, si ce cela s’était réalisé, le coup le plus dur porté à l’esprit du poète et une injure faite à l’homme arpentant le désert d’Ogaden. Une fois encore, on peut affirmer avec force que les étiquettes ne rassurent que ceux qui les collent. On ne peut donc que suivre Jean Rouaud dans cette lecture et apercevoir l’ombre de l’homme – « cette chère âme » – à travers ceux qui ont croisé sa route et dont l’intensité des sentiments sera variable et largement ambivalente. Nous ne connaitrons jamais que son ombre. Elle dessine une forme de radicalité inaccessible. Cette ambition démesurée est fortifiante bien que, s’il y eut beaucoup d’appelés, les élus se comptent sur les doigts d’une main.

C’est pourquoi, le dernier mot revient à René Char :

« Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples. »

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !5

Lettres du Harrar

En 1874, Arthur Rimbaud commence à errer à travers l’Europe et le Moyen-Orient… Tout au long de son périple, il écrivit des lettres adressées à ses amis et surtout à sa famille (sa mère et sa sœur). Des lettres ainsi que des traités de géographie. Une langue parfaite, mais pas de poésie. Il commande des caisses de livres d’architecture navale, de maçonnerie, le manuel du charron, du tanneur, du serrurier et toutes sortes d’ouvrages techniques et pratiques, mais aucun roman, aucun poème ne figure dans ses lignes… Aucune trace, si ce n’est, parfois, l’épure d’une description. On est loin du poncif surréaliste qui proclamait « qu’il faut faire de sa vie une œuvre d’art ». Sa vie, dès lors, ressemble à un mouvement perpétuel, une fuite en avant diront certains. La vie matérielle, les affaires, le climat, les difficultés de toutes sortes l’occupent tout entier et ses lettres ne livrent de son âme que cette lutte acharnée pour mettre un pied devant l’autre. Seul en pays hostile, il organise des caravanes chargées de café, de tissus, d’ivoires et fit une malheureuse tentative de fournir des armes à un Roi Ethiopien. Il se plaint, quémande de l’argent, de l’aide, un soutien. Ce n’est que jérémiades et rien ne laisse supposer que leurs causes soient contrebalancées par un sentiment de nature spirituelle au sens large du terme, là où la poésie se nourrit des émotions que provoquent en nous les formes diverses que peuvent prendre nos contemplations et nos sensations. Un chemin sinueux, sans issue souvent. Le souffle d’une spiritualité universelle est l’amante des poètes. Verlaine en prison la côtoiera avant de revenir à la trivialité de ses besoins et surtout de son addiction à l’alcool et son amant agacé par son prosélytisme passionné, le surnomma ironiquement Loyola. Arthur quant à lui, enferme dans une boîte verrouillée à double tour et dont il a jeté la clef6 en 1873, la langue inspirée qu’il manie avec la précision d’un artisan sculptant une statuette en ivoire. Pourtant, et avec quelle générosité, quel enthousiasme, on lui prêtera des conversions à l’islam et au christianisme dont finalement on ne saura rien « d’exploitable ». Rien qui ne soit utile à notre empathie. Le fugueur nous abandonne à son errance intime Une entre deux, une salle d’attente sans confort peuplée de figure indifférente, voire franchement hostile. Trop de raison, plus aucune rime ! Où es-tu Arthur ? Ici et là, partout ailleurs avec la solitude, l’abandon et l’ambivalence que cela suppose lorsque l’on est incapable d’exister et de vivre en un lieu qui n’est ni un paradis, ni un enfer (encore que… de ce point de vue, il soit bien doté). Une sorte de purgatoire de toute éternité avec parfois la promesse d’une félicité, une impasse au terme d’une quête sans objet. C’est absurde. Son profond désir de normalité est sans cesse contrarié par « une impérative nécessité » qui l’oblige. Celle du mouvement et de l’exil. Elle dit toute l’ambivalence de ses aspirations. Il aspire au repos et ne peut y accéder. C’est là sa place. « Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille (1883) Hélas ! poursuit-il, à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? ».

La science ? Dernier refuge ?

Sa vie fut faite de fugues et d’exil et si l’on prend ses déclarations au pied de la lettre, ce n’était pas un choix mais une sorte d’obligation, une espèce d’obéissance à quelque chose de plus fort que lui et qui faisait obstacle à son besoin de repos. Seule l’immobilité de la mort mettra un terme à ses périples. Lui, le marcheur qui parcourait entre dix et quarante kilomètres par jour, il sera terrassé par un cancer au genoux (aggravé d’une ancienne syphilis), l’obligeant à effectuer son dernier voyage vers la métropole en civière, en souffrant le martyre. A le lire on se demande comment il a tenu. A le lire, cela tient de la Passion, mais une Passion sans message, une Passion privée de sens et d’espérance. Ce sera son dernier témoignage. Il ne tient pas en place et où qu’il soit, il n’est à sa place nulle part. Un ailleurs du désir peut-être ? Un besoin d’évasion sans fin, sans pause et sans répit.

En effet, le 9 novembre, il écrit au directeur des messageries maritimes de Marseille, « Envoyez-moi donc le prix des services d’Ahidar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord… ».

Le 10 novembre 1891, Arthur meurt.

Repentir

Je viens de relire, poussé par ma petite fièvre rimbesque7 du moment, les lettres qu’Isabelle, la sœur d’Arthur, adressa à sa mère alors qu’elle accompagnait son frère dans sa terrible agonie. Il serait injuste – et malhonnête – et je me repens de ne pas l’avoir explicitement formulé – de ne pas rappeler qu’Isabelle « était là », à ses côtés. C’était la seule. Elle était là. Il est revenu vers elle moribond, elle, sa famille. Il n’est pas mort seul. Elle est allée vers lui parce que c’était « Arthur » et que si, malgré toutes les ambivalences parfois violentes, excessives dans leur mouvement de balancier, propres aux sentiments fraternels dont nul n’ignore la complexité, il et elle, avaient sans doute en commun une histoire forte des émotions qu’elle dégage et des maux aux prises avec l’indicible Elle croyait bien faire. Elle fit du bien à l’agonisant. Mais l’opprobre qui s’abattit sur elle, troubla les enfants que nous fûmes lorsque découvrant Les Illuminations et surtout Une saison en enfer, nous gesticulions la bouffarde bavarde à la main en rêvant une ruine grandiose de la société bourgeoise (sic), proclamant en une pose fort théâtrale que « la vraie vie est ailleurs ». Isabelle n’était pas de la fête.. Il y a là comme un abus, une absence d’humanité indigne de nos prétentions, nous qui, en ce temps-là, n’en manquions pas. Car, malgré tous ses efforts pour se rassurer, trouver une logique conforme à ses obsessions catholiques, on peut faire l’hypothèse, pour une fois à son crédit, qu’« elle pressentait violemment », que « La vitalité du poète – pour reprendre la formule de René Char – n’est pas une vitalité de l’au-delà mais un point diamanté actuel de présences transcendantes et d’orages pèlerins ». Et le poète de sept ans dans l’ivresse de sa fièvre et de ses monstrueuses douleurs imagine le décorum religieux des messes solennelles, l’odeur de l’encens et des bougies mouchées, dont les effluves du rite suranné rempliraient la pièce, embaumant son corps et ses larmes, donnant à la mort l’importance que nie l’ordinaire d’une chambre d’hôpital que l’on imagine sans fenêtre. Et l’enfant qu’il fut, premier communiant sagement assis sur sa chaise, y trouve un charme aussi troublant que rassurant. Et le ballet des sœurs soignantes et de sa sœur aimante, les visites insistantes d’un prêtre sans doute bien disposé à son égard, participent de son dernier voyage. Car quoi, être fasciné par un chant liturgique et les veilles dentelles d’un autel fleuri n’est pas chose exceptionnelle lorsque notre âme enfantine y songe.

Et qui sait, impressions qui n’étaient pas si loin du Bonnet de Dante et des lauriers de Virgile avant que de se transmuer en Te Deum épris de toutes les émotions qui épuisent le corps et brûlent l’âme, bousculant au passage les conventions et les certitudes et nos ambitions convenues. L’ombre de Mother, avec qui les ponts ne seront jamais véritablement rompus, jamais ne cessa de hanter l’enfant aux semelles de vent, l’adolescent venu bousculer la langue convenue des poètes de salon et le caravanier parcourant l’Ogaden et l’Abyssinie, l’agonisant décharné. Comme une empreinte dans les plis de laquelle la haine et l’amour ne font qu’un. Ce dont la langue savante de l’érudit latiniste se joue dans le fracas de son ambition inspirée, celle d’un poète qui annonce « la modernité » dont il ignorait qu’elle deviendrait aussi étouffante et dérisoire, en plus d’être criminelle, que le fut le vieux monde des parnassiens et le siècle, en pire, d’un Napoléon le petit, abattu par sa propre médiocrité.

Pour tout ce qui concerne le fugueur sublime, sa vie, ses vies, sa mort, nous sommes comme les médecins dont elle parle dans sa lettre, nous ne comprenons pas. Nous ne valons guère mieux et devrions avoir leur humilité d’ignorant et la sagesse de leur modestie. Sauf que la prétention de l’inspecteur académique qui sommeille en nous, nous pousse à prétendre le contraire. Cette ignorance, cet aveu d’ignorance, est une manifestation de leur humanité. Elle est la raison de notre repentir. Ce qui dans son presque dernier souffle s’échappe malgré lui, Arthur, c’est précisément ce après quoi nous courons sans jamais pouvoir imaginer que nous puissions trouver le repos le jour où nous saurions aussi bien que lui, nous considérant avec une morgue éhontée comme son lointain cousin, minables certes, et à tous points de vue, mais enfin faute de terre promise, capables de nous jouer des mots à défaut d’être leur jouet (jouer avec leur sens et avec les sens). Car, c’est le seul moyen que nous avons à notre disposition pour « dire » l’indicible, « inspecter l’invisible et entendre l’inouï8», en faire une grâce et poser notre oreille contre la bouche de l’agonisant en proie à ses hallucinations, comme un disciple recueille la dernière énigme du Maitre.

Je vous propose donc de (re)lire cet extrait dans lequel, elle raconte les derniers jours de son frère à l’hôpital de la Conception, à Marseille en 1891.

« Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit à présent des choses bizarres, très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne perçait pas le cœur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves – pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je crois, qu’il fait exprès.

Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m’a dit tout bas : « Il a donc perdu connaissance ? » Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n’a plus rien dit, mais la sœur partie, il m’a dit : On me croit fou, et toi, le crois-tu ? Non, je ne le crois pas, c’est un être immatériel presque et sa pensée s’échappe malgré lui.

Quelquefois, il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu’il aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions : les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n’ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : c’est singulier. Il y a dans le cas d’Arthur quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Les médecins d’ailleurs ne viennent presque plus parce qu’il pleure en leur parlant, et cela les bouleverse. »

Jean-Luc Debry, nov. 2021.

1 « Une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb. » Lettre à Paul Demeny, aout 1871.

2 La phrase complète est : « perinde ac cadaver in omnibus ubi peccatum non cerneretur ». Elle est attribuée à Ignace de Loyola et signifie obéissance « pareil à un cadavre ».

3 Rimbaud le fils, Pierre Michon, Gallimard, 1991. Pierre Michon, c’est une langue mélodieuse qui a le charme envoutant d’une suite de Bach.

4 Mallarmé, « Arthur Rimbaud », publié dans la revue Divagations en 1897.

5. Fureur et mystère en Poésie/Gallimard, 1967.

6 « J’ai seul les clefs de cette parade sauvage. » Parade, in Les illuminations.

7 Formule utilisée par Verlaine dans sa correspondance avec Delahaye en 1887.

8 Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871.

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