Biologie darwinienne et féminisme 

Bonjour Francine Sporenda !

Je réponds ici à votre article Le mythe de la libido féminine faible de juillet 2021 :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/07/26/le-mythe-de-la-libido-feminine-faible/

et https://revolutionfeministe.wordpress.com/2021/07/11/le-mythe-de-la-libido-feminine-faible/

La rédaction de cette réponse a été pour moi l’occasion de re-réfléchir aux questions de méthode que pose l’utilisation des recherches scientifiques dans la pensée féministe.

Dans votre article vous situez historiquement ce mythe dans la galerie contrastée des clichés misogynes. En introduction vous dénoncez la reprise du mythe dans le discours de la biologie, en particulier de la sociobiologie. Vous en exposez ensuite la critique par la primatologue et féministe Sarah Blaffer-Hrdy. Pour moi le premier intérêt de votre article est de faire connaître le rôle pionnier qu’a joué Sarah Blaffer-Hrdy dans le démontage des travers machistes dans l’héritage de Darwin, notamment par son livre de 1981 La Femme qui n’évoluait jamais (titre ironique), souvent mal compris ou peu connu dans l’espace francophone. Vous donnez plusieurs exemples pertinents (qu’il faudrait parfois nuancer, mais c’est sans importance). Selon vous, ces exemples invalident en bloc la sociobiologie. Mais que pensez-vous du fait que Sarah Blaffer-Hrdy se définit elle-même comme sociobiologiste ?

Précisément, elle a montré qu’on ne peut pas mettre en œuvre scientifiquement le programme de recherche de la sociobiologie sans observer les initiatives des femelles animales, leur résistance à la coercition par les mâles, les choix qu’elles font en sélectionnant leurs partenaires sexuels, et chez les primates sociaux leurs choix quasi-politiques dans l’organisation du groupe. Sarah Blaffer-Hrdy est un exemple de ces chercheuses et chercheurs qui ont imposé un point de vue féministe en biologie. Ici le terme de sociobiologie signifie l’éclairage des phénomènes sociaux à partir de la biologie de la transformation des espèces (autrement dit la théorie de l’évolution). Il s’agit d’un secteur de la recherche scientifique, où l’on formule des hypothèses et on les teste en observant les faits. Le même terme peut désigner un courant de pensée, incluant des options politiques, donc une « idéologie para-scientifique »1. Et dans le débat, comme souvent dans les sciences humaines, la distinction entre les deux n’est pas toujours nette.

Sarah Blaffer-Hrdy fait partie d’un courant universitaire et militant du féminisme nord-américain appelé evolutionary feminism2. On ne peut pas réduire le darwinisme actuel à ses interprétations phallocratiques3.

Autre question, pourquoi n’avez-vous pas indiqué le titre du livre que vous critiquez au début de votre article ? Il s’agit de Féminin/masculin – Le conflit des sexes de la nature à la culture, éd. Libre et solidaire, juin 2020, dont l’auteur est Joël Martine, moi-même. C’était pourtant facile de référencer ce livre car j’en ai publié récemment une courte présentation et « mode d’emploi » sur ce site :https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/11/06/repenser-la-domination-masculine-et-les-politiques-actuelles-du-feminisme/.

Sans me nommer, vous me présentez comme quelqu’un qui se serait « rallié aux thèses de la sociobiologie ». Il serait plus exact de dire que je me situe dans le sillage du féminisme sociobiologique de Sarah Blaffer-Hrdy. Mais je n’ai jamais souscrit à l’ambition des fondateurs de la sociobiologie d’en faire un modèle de pensée qui régenterait l’ensemble des sciences humaines. Certes, dans le psychisme des humain.es, comme dans le comportement de toutes les espèces animales, il y a un héritage évolutionnaire des conflits entre les sexes. Mais cet héritage est remanié par des facteurs spécifiquement humains, notamment par l’importance des inventions techniques et de l’organisation économique de la production (division du travail entre les sexes, exploitation des un.es par les autres…), et par l’importance des créations imaginaires et donc des idéologies et des institutions historiques. Tout cela n’existe que de façon rudimentaire chez les mammifères autres que les humain.es. Donc pour comprendre la domination masculine dans l’histoire humaine (et pour la déconstruire !) il faut articuler les approches biologiques et les approches économiques et culturelles. Vos lectrices et lecteurs peuvent en juger : j’ai présenté un exemple de cette articulation par un court article sur un thème féministe bien connu :

La « madone » et la « salope » : quelle est l’origine de ces stéréotypes ? – Le modelage des rôles féminins par les stratégies sexuelles des hommes dans le patriarcat :

https://static.mediapart.fr/files/2020/06/14/chapitre-stereotypes-madone-salope.pdf?userid=17217a2b-6d45-4465-9a16-afe2ff83e4bf

Revenons-en à votre texte.

Que peut-on conclure de l’enquête dont vous parlez au début de votre article ?

Je cite votre description de cette enquête4:

« des psychologues voulant tester (en fait confirmer) les thèses sociobiologiques sur les différences libidinales entre hommes et femmes ont réalisé cette expérience sur un campus d’université aux Etats-Unis : ils ont embauché des personnes des deux sexes ayant un physique séduisant à qui ils ont donné pour mission d’aborder des inconnu.es de sexe opposé choisi.es au hasard, et après quelques phrases de drague style « je vous ai remarqué.e, je vous trouve très attirant.e », de leur proposer de coucher ensemble de but en blanc. D’après les résultats de l’étude, 75% des hommes auraient accepté, mais zéro femme. Conclusion des chercheurs : la libido masculine est beaucoup plus intense que celle des femmes ».

Ensuite vous critiquez les préjugés machistes qui selon vous seraient présents dans le montage même de cette enquête et dans les conclusions des chercheurs.

Je ne sais pas si ceux qui ont imaginé l’expérience avaient pour intention, comme vous l’affirmez, de montrer que les femmes auraient une libido « plus faible » que les hommes. En tout cas les résultats n’imposent pas nécessairement cette conclusion. En effet, dans l’une des variantes de l’expérimentation (indiquée aux mêmes pages), la proposition faite à la femme par le faux dragueur est celle d’une simple rencontre à deux non sexuelle, qui bien entendu pourrait conduire à « plus si affinité », selon l’expression consacrée ; or 50% des étudiantes interrogées acceptent (même proportion que de la part des hommes), ce qui montre qu’elles réservent leur consentement mais ne rejettent pas l’éventualité d’une relation sexuelle ; et une fois réalisées les conditions du consentement, la libido qui se révèle n’est pas forcément « faible ». Au niveau des faits, la seule conclusion certaine que l’on peut tirer de l’expérience est la disparité statistique, du moins chez les étudiant.es américain.es d’avant le sida, entre le consentement exprimé par les femmes et par les hommes. On peut en grande partie expliquer cette disparité, comme vous le faites, par le fait que les femmes sont tout simplement prudentes, de façon raisonnable vu le contexte des relations hommes-femmes dans la société : risque de viol ou d’autres violences, ou du moins d’actes sexuels désagréables, ou d’atteintes à la réputation de la femme… Mais vu l’énorme disparité statistique des taux de consentement exprimé (75% contre 0%), on peut aussi avancer l’hypothèse qu’il y ait quelque part une différence au niveau des dispositions émotionnelles innées qui influent sur la construction de nos désirs et de nos consentements.

Que disent les homosexuel.les dans l’enquête suivante du même livre ?

Cette hypothèse se trouve confirmée par une autre enquête, analysée par Pinker dans le même passagep. 500, que je cite dans mon livre p. 135-136. Pinker écrit : « Dans une étude sur les homosexuel.les effectuée à San Francisco avant l’épidémie du sida, 28% des hommes homosexuels déclaraient avoir eu mille partenaires, et 75% plus de cent. Aucune femme homosexuelle ne déclarait avoir eu mille partenaires, et pour seulement 2% le chiffre s’élevait jusqu’à cent ». La disparité est donc très nette. Discussion : étant donné que les communautés gay et lesbienne de San Francisco se caractérisent par leur refus de la répression sexuelle et leur contestation des différences de genre, et étant donné que pour une femme les risques de violence sont beaucoup moindres dans les rapports lesbiens que dans les rapports avec un homme, et qu’il y a probablement plus de risques de violence dans les rencontres sexuelles entre hommes qu’entre femmes, on aurait pu s’attendre à ce que l’augmentation du nombre de partenaires dans ces communautés conduise à une diminution de la disparité hommes-femmes. Or on observe au contraire un haut niveau statistique de cette disparité. On peut l’expliquer de la façon suivante : alors que chez les hétéros chacun.e doit adapter ses désirs à ceux de l’autre sexe, chez les gays et les lesbiennes les désirs de chacun.e rebondissent sur ceux de partenaires du même sexe, avec un effet d’émulation qui accentue certaines différences quantitatives et qualitatives. Mais d’où viennent ces différences ? On a vu que dans cette expérience elles ne viennent pas des risques de violence. Évidemment, on peut expliquer le grand nombre de partenaires chez les gays comme un effet de la culture machiste de la performance et de la compétition. Mais si c’était seulement cela on devrait voir le même phénomène de la part d’une partie de la communauté lesbienne, celles qui aiment reprendre certains éléments typiques de la culture virile. Or cela n’apparaît pas dans la statistique. L’hypothèse du maintien d’une différence innée dans la sélection des partenaires sexuels reste donc un élément plausible d’explication. Cette hypothèse ne doit donc pas être écartée. Or elle fait partie des hypothèses qui sont discutées dans la biologie d’inspiration darwinienne (et pas seulement dans le courant de pensée appelé sociobiologie).

Cette hypothèse est confirmée par la différence statistique énorme entre la part des hommes et des femmes dans les spectateurs/trices de la pornographie (malgré l’existence de films pornos réalisés par des femmes et pour des femmes). Confirmation également par le fait que la clientèle de la prostitution est composée massivement d’hommes, et très peu de femmes (bien qu’il y ait des hommes qui se prostituent). Certes une analyse des causes de ces chiffres ferait apparaître beaucoup de nuances et quelques exceptions, mais le caractère très massif de la disparité d’ensemble suggère l’existence de différences innées sous-jacentes aux désirs sexuels des hommes et des femmes.

… Et vous avez vous-même, Francine, très bien présenté les fondements théoriques de cette hypothèse, en les attribuant à la sociobiologie. Je vais citer en italiques les passages où vous le faites [j’ajoute quelques remarques entre crochets  :

Hypothèse évolutionniste : l’anisogamie, origine première des deux sexes, de leurs différences comportementales, et de leur conflit

« Si les hommes au contraire ont davantage de partenaires et auraient besoin d’en changer plus souvent, s’ils sont portés à rechercher les rapports sexuels « no strings attached » et sans affect, ce serait parce que les objectifs reproductifs des mâles tels que résultant de pressions évolutionnistes, seraient différents de ceux des femelles – et leur seraient même radicalement opposés [mais pas complètement, voir mon article La « madone » et la « salope » – JM]. Le succès reproductif d’un mâle se mesurerait au nombre de rejetons qu’il peut engendrer ; son intérêt biologique [L’intérêt biologique (métaphore) du mâle est le plus souvent non-conscient, comme vous l’avez signalé plus loin – JM], vu qu’il produit des millions de spermatozoïdes qui lui permettent théoriquement d’engendrer un nombre illimité d’enfants, serait donc d’inséminer un nombre maximum de femelles et pour cela d’éliminer un nombre maximum de mâles de la compétition. »

Un peu, plus loin vous écrivez : « Les femelles, elles, n’ont qu’un nombre limité d’ovules non renouvelables (400 pour les humaines), elles doivent donc en faire bon usage et ne pas les gaspiller avec le premier dragueur venu. Et leur investissement reproductif (ovulation, gestation, accouchement, lactation) est plus lourd que celui des mâles, qui se réduit à l’éjaculation (en fait, l’investissement des mâles dans nombre d’espèces est loin de se limiter à l’apport de spermatozoïdes) [c’est vrai, mais en fin de compte il reste une disparité, qui est importante dans la majorité des espèces de mammifères – JM]. L’intérêt reproductif bien compris5 d’une femelle serait donc de se montrer exigeante sur le choix d’un mâle, qui devra être fort et en bonne santé pour lui assurer une progéniture génétiquement optimale ainsi qu’une protection qui lui permette d’élever tranquillement ses petits. D’où l’instinct monogame des femelles, tandis que les mâles seraient naturellement polygames » [En gros oui, mais selon Blaffer-Hrdy cette phrase devrait être énormément nuancée. Par exemple dans le chapitre de son livre Les Instincts maternels intitulé « Un nombre optimal de pères » elle montre l’utilité reproductive de certaines formes de polyandrie imposées par les femelles chez plusieurs espèces animales et dans plusieurs sociétés humaines – JM].

Dans les passages que je viens de recopier, vous présentez le rôle fondamental de l’ANISOGAMIE, c’est-à-dire de la différence entre ovules et spermatozoïdes. Les ovules sont peu nombreux, et plus gros car chargés de nutriments (qui serviront à la croissance de l’embryon), donc moins mobiles. Les spermatozoïdes sont beaucoup plus petits, nombreux et mobiles. « An-iso-gamie » = gamètes non semblables. Pour l’ensemble de la biologie actuelle (pas seulement pour la sociobiologie), l’apparition de l’anisogamie dans l’évolution est l’origine première de l’existence de deux sexes (en fait, dans certaines espèces d’organisme, des champignons par exemple, il y a plus de deux sexes, mais ce serait trop long d’en discuter maintenant). L’anisogamie a fait apparaître des espèces animales gonochoriques (c’est-à-dire sexuées en mâles et femelles distincts, contrairement aux espèces hermaphrodites comme les escargots), dont l’espèce humaine. À partir du moment où il y a eu anisogamie et gonochorisme, la sélection naturelle a promu deux stratégies de reproduction différentes chez les mâles et les femelles, autrement dit deux méthodes différentes de transmission de leurs gènes à la génération suivante de la part des productrices d’ovules bien gros et peu nombreux, et de la part des disperseurs de spermatozoïdes très mobiles et très nombreux. Pour les mâles, le succès reproductif passe par la recherche d’un grand nombre et d’une grande diversité de partenaires, sans trop perdre de temps à sélectionner les meilleures. La sélectivité dans le choix des partenaires sexuel.les existe chez les deux sexes, mais elle est moins importante pour les mâles que pour les femelles. Face aux désirs des mâles, les femelles doivent faire preuve d’une sélectivité importante pour ne pas gaspiller leurs peu nombreux ovules, elles doivent choisir leurs partenaires selon des critères reflétant leur bonne qualité génétique : force, santé, beauté…, mais aussi leurs qualités sociales : dévouement, fiabilité, coopération… : essentiellement leurs capacités à participer aux tâches parentales de protection, alimentation et éducation de la progéniture. D’où un conflit typique (par-delà les particularités individuelles) entre des hommes toujours disponibles pour des partenaires nouvelles et des femmes enclines à réserver leur consentement pour un nombre limité de partenaires susceptibles d’être fidélisés, voire un seul. En résumé L’ANISOGAMIE CRÉE UNE CONFLICTUALITÉ ENTRE LES STRATÉGIES DE REPRODUCTION DES MÂLES ET DES FEMELLES, AVEC UNE FORTE TENDANCE À LA COERCITION SEXUELLE DES FEMELLES PAR LES MÂLES, ET À LA RÉSISTANCE DES FEMELLES À CETTE COERCITION. Nous verrons plus loin que ce conflit n’est pas absolu, car les deux stratégies sont présentes dans chacun des deux sexes, quoique pas avec la même force. Et de toute façon il doit exister une tendance à la coopération sexuelle entre mâle et femelle, c’est évident. Mais cette coopération est conflictuelle. Donc ce qu’il faut comprendre c’est dans chaque cas le mélange entre conflictualité et coopération, voire entre violence et compromis.

Cette conflictualité entre les stratégies de reproduction des deux sexes est accentuée par le fait que la gestation (dans les espèces où elle existe6) incombe exclusivement aux femelles. Ce fait est lui-même une conséquence de l’anisogamie : les ovules étant beaucoup moins mobiles que les spermatozoïdes, ce sont presque toujours eux qui restent dans le corps de la femelle et ce sont les spermatozoïdes qui vont les y rencontrer. Seule exception : dans la famille des hippocampes et des syngnathes ce sont les mâles qui sont « mis enceints ». Par cette digression nous nous éloignons beaucoup de la question des différences de genre chez les humains … mais nous voyons en passant qu’il n’y a pas dans la nature une essence universelle du féminin et du masculin, à part le fait de l’anisogamie.

ENSUITE, d’autres facteurs de la conflictualité entre les sexes sont venus s’ajouter à l’anisogamie et à la gestation féminine, par exemple la compétition pour l’accès à la nourriture et à d’autres biens économiques, ou les enjeux de pouvoir social et de prestige. Donc dans certaines espèces l’enjeu sexuel du conflit mâle-femelle est recouvert par d’autres facteurs (Chez les mâles humains et chimpanzés le désir de pouvoir est tellement important qu’il dépasse parfois le désir sexuel7). Mais chez la plupart des mammifères cet enjeu reste très important voire prépondérant.

Dans beaucoup d’espèces de mammifères on observe d’importantes pratiques de coercition sexuelle des mâles sur les femelles, et d’importantes pratiques de résistance (ou d’évitement) de la part des femelles.

Pour de très nombreux exemples, lire Thierry Lodé, La Guerre des sexes chez les animaux, éd. Odile Jacob, 2006, disponible sur Kindle. Avec une préface d’une universitaire représentative de l’evolutionary feminism, Patricia Gowaty.

Voir aussi, en anglais, l’article de Barbara et Robert Smuts : « Agression mâle et coercition sexuelle des femelles chez les primates non-humains et autres mammifères8 ». Pour un résumé et de nombreuses références, voir Wikipedia, article « Sexual Coercion »9.

En dehors des mammifères on peut observer le schéma coercition masculine – résistances féminines chez de nombreuses autres espèces, par exemple chez certains papillons10, et chez les canards11. Voir le livre de Lodé cité plus haut.

La coercition sexuelle prend plusieurs formes. Exemples :

– La forme absolue est le viol, assez rare chez les animaux, et typique chez seulement deux espèces de primates, dont l’orang-outan.

Le harcèlement sexuel avec menaces de violence jusqu’à extorsion du consentement : typique chez de nombreuses espèces de primates, c’est une riposte adaptative des mâles aux résistances des femelles. Les femelles s’y adaptent par des pratiques de soumission, ou par de nouvelles pratiques de résistance. Ces pratiques s’acquièrent soit par sélection naturelle, soit par apprentissage, soit par les deux. On peut parler d’une co-évolution conflictuelle entre mâles et femelles d’une même espèce, qui ressemble à la co-évolution entre une espèce prédatrice et une espèce proie.

– Autre forme de coercition indirecte, celle où les petits, et les femelles en tant que mères, font les frais de la violence entre les mâles : dans la compétition reproductive la sélection naturelle a promu un instinct infanticide. Je vous cite à nouveau, Francine Sporenda : « chez de nombreuses espèces, les mâles tuent et même dévorent les petits des femelles avec qui ils n’ont pas copulé. (…) Ils tuent les petits [engendrés par d’autres mâles] pour rendre les femelles allaitantes à nouveau fécondables, et les féconder » (J’ai recomposé les phrases, sans changer leur sens – JM). C’est peut-être l’exemple le plus cruel de l’enchaînement entre rivalité mâle-mâle et domination mâle-femelle.

Chez les chimpanzés c’est un instinct, c’est-à dire un scénario probablement inné car pratiqué dans toute l’espèce sous des formes typiques et prévisibles. Il est probable que cet instinct existait avant les primates, car on le constate chez les macaques et d’autres espèces de primates, chez les lions, les rats, etc. Or chez les bonobos, proches cousins des chimpanzés, on ne constate pas d’infanticide par les mâles. Et chez les humains, également très proches génétiquement, bien qu’il y ait toutes sortes de violences masculines, notamment contre les enfants (et des infanticides par la mère, qui s’expliquent autrement), on ne constate pas (du moins à ma connaissance) le schéma instinctif typique des chimpanzés et autres mammifères : en effet, quand un homme devient l’amant et le compagnon d’une femme qui a déjà un bébé, dans l’immense majorité des cas il ne tue pas le bébé12, et il est même fréquent qu’il éprouve un amour parental pour l’enfant. Il est plausible que la disparition de l’instinct infanticide de type chimpanzé (éradication ou inhibition ??) est le résultat de résistances mises en œuvre au cours de l’évolution par les guenons bonobos et les femmes des différentes espèces humaines préhistoriques. Il serait trop long de présenter ici les arguments qui justifient cette idée.

En même temps la sélection naturelle a promu chez les mâles des instincts de protection de leur progéniture, qui passent entre autres par la protection des femelles avec lesquelles ils ont copulé. D’où un conflit typique entre les instincts d’étalon volage et de bon père de famille13, avec des dosages et des résultats différents selon les espèces – voire selon les individus.

Mais revenons à notre exposé.

– Une autre forme de coercition est l’échange de la protection contre le consentement sexuel. Cela ressemble au rapport entre la classe des guerriers et la classe des serfs et serves dans le féodalisme : les mâles profitent de l’insécurité créée par la violence de leurs rivaux (et la leur) pour extorquer l’allégeance des femelles.

– Chez les humains, la prostitution, le mariage inégalitaire, et d’autres formes d’échange économico-sexueloù les hommes profitent des richesses qu’ils contrôlent pour obtenir le consentement des femmes14 (ou d’autres hommes). Chez les animaux l’arme économique est moins décisive car ils ne savent pas accumuler des richesses.

Vous l’avez compris, on peut expliquer la fréquence de la coercition masculine comme une conséquence de l’anisogamie : chez beaucoup d’espèces, du fait que la demande d’actes sexuels de la part des mâles est globalement supérieure à la demande de la part des femelles (malgré, comme vous l’avez montré, certaines pratiques des femelles qui vont en sens contraire), les mâles sont tentés d’utiliser la contrainte pour obtenir des actes sexuels (si leur attirance ne suffit pas). Et la capacité des mâles à contraindre les femelles s’est répandue par sélection naturelle. Et comme le niveau de rivalité sexuelle entre les mâles est élevé du fait de la moindre disponibilité des femelles, la sélection naturelle a promu, chez les mâles plus que chez les femelles, l’augmentation des capacités combattantes (force musculaire et agressivité)… ce qui a augmenté en retour la capacité des mâles à contraindre les femelles. Bref, la domination masculine se renforce en boucle systémique.

Ici, trois remarques sur le rôle des instincts dans l’évolution.

a) Il ne suffit pas d’expliquer le conflit entre les sexes (et sa résultante : domination masculine ou pas) par des instincts innés. L’explication en sens inverse est plus fondamentale : c’est le conflit entre les sexes qui explique que la sélection naturelle (par l’élimination des perdants) et la sélection sexuelle (par l’attirance et le choix des partenaires) ont promu des instincts en grande partie différents chez les femelles et les mâles (avec en plus des variantes dues aux aléas des rapports de force).

b) Par ailleurs ces instincts ne sont jamais complètement innés, ils s’accomplissent et se remanient par apprentissage.

c) Enfin, nous allons y revenir maintenant, un.e même individu.e hérite d’instincts opposés, entre lesquels il/elle fait des choix et des combinaisons selon les situations.

Bref, la biologie n’est pas un destin par lequel tout serait écrit d’avance, c’est une histoire.

La différence entre la disponibilité sexuelle des mâles et des femelles, et donc la conflictualité entre les deux, n’est pas absolue.

En effet les deux stratégies de reproduction opposées existent chez chacun des sexes, quoique avec des niveaux d’exigence et des « dosages » différents selon les espèces et selon les possibilités qui s’offrent à chaque individu.e.

Dans n’importe quelle espèce les femelles ont un intérêt reproductif à avoir une certaine quantité et diversité de partenaires car cela permet une diversification génétique de leur progéniture. Et les mâles ont aussi un intérêt reproductif à entretenir une relation privilégiée, suivie et fidèle avec un nombre limité de femelles (voire une seule), relation débouchant sur la coopération parentale, condition souvent nécessaire pour que les rejetons survivent et deviennent eux-mêmes capables de se reproduire (Ainsi le succès reproductif, et donc la sélection naturelle, se mesure sur au moins deux générations).

Cela explique que par exemple, comme vous l’indiquez, un grand nombre d’espèces d’oiseaux nidificateurs sont à la fois monogames et adultères : ils combinent une coopération sexuelle et parentale en couple monogame et des activités sexuelles extra-conjugales (avec de fréquents conflits). Ce système est pratiqué aussi, indépendamment des oiseaux, dans beaucoup de sociétés humaines dont la nôtre. Les femmes, selon les circonstances, recherchent l’attachement conjugal ou les aventures diverses ; les hommes jouent, selon leurs partenaires, la carte de l’étalon volage ou celle du bon père de famille15. C’est un compromis entre les instincts de fidélisation d’un ou plusieurs partenaires pour les soins à la progéniture, et les instincts de diversification génétique des partenaires pour la procréation : ces deux catégories d’instincts opposées se combinent de diverses façons selon les rapports de force (ou de connivence) entre les individu.es, et entre les instincts à l’intérieur de chaque individu.e. Dans notre vie sentimentale nous avons tou.tes été tracassé.es maintes fois par ce mélange contradictoire.

Ainsi, en toute logique l’héritage génétique n’est pas un destin immuable : les animaux (et pas seulement les humains) bricolent des choix entre plusieurs schémas de comportement que leur proposent leurs instincts, parfois leur imagination créative (surtout chez les humains, où le cortex cervical est très développé), et ces choix résultent des interactions entre individus dans chaque situation donnée16.

La tendance lourde à la disparité de disponibilité sexuelle entre mâles et femelles peut donc s’accompagner d’une certaine tendance à la ressemblance – et donc à l’intercompréhension et aux compromis parfois égalitaires. Chez plusieurs espèces d’oiseaux monogames on observe une diminution voire une disparition des différences comportementales, les deux parents coopérant de façon relativement égalitaire à la construction du nid, à la couvaison parfois, puis à l’alimentation des oisillons. De même chez les humains il y a des modèles familiaux, actuellement non majoritaires, ou les hommes participent au maternage.

Comment le féminisme s’est invité dans la discussion sur l’héritage de Darwin

La disparité entre la disponibilité sexuelle des mâles et des femelles reste une tendance lourde chez la majorité des mammifères (dont les humains). Cela explique que Darwin avait sous-estimé l’importance de la recherche d’une multiplicité de partenaires de la part des femelles : comme vous le soulignez il a entériné le cliché de femelles plus réservées sexuellement, plus « timides » que les mâles, cliché typique du machisme bourgeois du XIXème siècle. Et dans son sillage les sociobiologistes se sont plus ou moins désintéressés de l’activisme des femelles dans la recherche de partenaires, alors que cet activisme apparaît clairement dans beaucoup d’espèces au début de la saison de reproduction, dans la « drague » des mâles par les femelles mammifères « en chaleur ». Ce faisant, les sociobiologistes ont sous-estimé le rôle des choix sexuels faits par les femelles, dans le cadre de la « sélection sexuelle » mutuelle, pourtant présentée par Darwin comme un facteur important de la transformation des espèces, différent de la simple « sélection naturelle ». D’où le titre ironique du livre de Sarah Blaffer-Hrdy : La femme qui n’évoluait jamais, que vous citez pour entre autres sa description des pratiques de drague de la part des guenons. Et comme d’autres primatologues, elle a souligné le fait que, chez les primates, on observe la drague féminine y compris en dehors des périodes de fécondité.

D’où la question typiquement sociobiologique : quelle peut être la fonction évolutionnaire de cette pratique ?

La résistance des femelles à l’infanticide par les mâles

Vous avez exposé la réponse de Sarah Blaffer-Hrdy à cette question. Je vous cite : « dans certaines espèces, les femelles ont recours à un ou des mâles pour assurer leur protection contre les infanticides des mâles de troupes périphériques [ou de leur propre troupe – JM]. La polygamie [plus précisément la polyandrie – JM] est donc un impératif évolutionniste pour elles, et leur intérêt reproductif est de copuler avec le plus grand nombre possible de mâles pour protéger leurs petits. »

Cette pratique, même sans utilité reproductive immédiate, fait partie de la stratégie par laquelle les femelles assurent la protection sociale de leur succès reproductif : en copulant avec un certain nombre de mâles, une femelle crée un lien affectif avec eux, ce qui les dissuade d’assassiner ses futurs petits, et déclenche leur instinct protecteur contre les autres assassins.

Ici les femelles utilisent le plaisir sexuel pour désamorcer la violence masculine, donc comme un moyen de résistance à la domination. C’est un exemple de la fonction sociale et non directement reproductive de la sexualité. (En biologie il est fréquent qu’un comportement, ou même un organe, accomplisse une autre fonction que celle qu’il assurait lors de son apparition dans l’évolution.)

Dans votre article vous donnez de nombreux exemples instructifs de l’usage social de la sexualité par les femelles, mais vous en tirez des conclusions inutilement polémiques. Vous écrivez : « Contrairement à ce qu’affirme la sociobiologie, la copulation, chez les primates comme chez les humains, n’a donc pas toujours un but reproductif. »

Bien sûr, mais la sociobiologie ne dit pas le contraire.

Vous écrivez aussi : « la réduction de l’activité sexuelle à une finalité purement reproductive par la sociobiologie signale surtout le caractère foncièrement conservateur et sexiste de ces théories. »

Il est vrai qu’il y a ce type de dérive dans la sociobiologie, surtout quand elle se présente comme un courant d’opinion. Mais une fois qu’on a dénoncé les préjugés et les clichés, comme on doit le faire pour toutes les sciences, il faut voir ce que ces sciences apportent dans leurs programmes de recherche, dans le testage de leurs hypothèses, et dans leurs débats internes.

Conflits, compromis, diversité des modèles sociaux dans l’évolution : des exemples comparatifs chez les primates, selon Pascal Picq

Si les facteurs premiers du conflit entre les sexes sont génétiques, le résultat de ce conflit n’est pas écrit d’avance dans les gènes17, il dépend des rapports de force et de pouvoir entre mâles et femelles, qui peuvent changer dans les situations concrètes … et dans les transformations des espèces à la faveur de mutations et d’hybridations.

– à l’un des extrêmes on trouve des formes de suprématie masculine terrible, par exemple chez les orangs-outans, et chez plusieurs espèces de primates « sociaux » (c’est-à-dire vivant en bandes), par exemple les babouins hamadryas18, et beaucoup de groupes locaux de chimpanzés … ainsi que de cultures humaines ;

– à l’autre extrême on trouve des contre-pouvoirs féminins efficaces : par exemple chez plusieurs espèces de babouins, surtout les geladas19, les femelles qui composent un harem sont apparentées (sœurs, cousines) et restent solidaires de façon à limiter la violence du mâle20. Chez les bonobos, pourtant très proches génétiquement des chimpanzés, l’usage de la violence est très largement remplacé par la séduction ; les femelles sont solidaires entre elles non par la parenté mais par des liens d’amitié homosexuelle, et vraisemblablement c’est leur solidarité (ainsi que des ressources alimentaires assez confortables) qui leur a permis de choisir les moins violents parmi les mâles, et ainsi, par sélection sexuelle, de faire évoluer l’espèce vers une extinction de la domination masculine (par exemple les mâles ne pratiquent pas l’infanticide)21.

– et entre ces deux extrêmes, il y a diverses formules de compromis plus ou moins inégalitaires.

En étudiant la diversité des formes sociales dans le temps long et erratique de l’évolution, on peut repérer des facteurs typiques de changement et des modèles typiques de compromis entre les sexes. Et politiquement cela nous aide à comprendre le jeu de ces facteurs dans le temps court de l’histoire humaine et du présent22. Du point de vue de l’épanouissement des individus, certains modèles sont plutôt émancipateurs, certains compromis sont plutôt piègeants.

Division ou solidarité entre les femelles

Dans les exemples primates que nous avons évoqués, un facteur décisif qui permet aux femelles de faire barrage à la violence masculine, et de se faire respecter dans l’ensemble des interactions sociales, est l’entretien de forts liens de solidarité entre elles :

– soit solidarité matrilinéaire : entre mères et filles, et entre sœurs (exemple des macaques geladas),

– soit solidarité amicale (et homosexuelle dans le cas des bonobos),

– soit (dans les sociétés humaines) solidarité face aux hommes dans le contrôle féminin de positions économiques décisives. Un exemple : avant le développement au néolithique de l’agriculture céréalière, certaines sociétés vivaient d’une combinaison de cueillette, chasse, et horticulture, les hommes ayant tendance à se réserver la chasse à grandes distances donc l’usage des armes, facteur décisif de pouvoir social. Dans ces conditions (qui existent encore dans certaines régions) il y a une tendance lourde à ce que les femmes soient confinées dans les soins aux jeunes enfants, la cueillette de proximité et l’horticulture, le tout sous une domination masculine verrouillée par la violence. Et les femmes sont en compétition entre elles pour obtenir la protection des hommes les plus puissants. Mais si les femmes se concertent et s’allient – notamment pour organiser la vie du village quand les hommes sont au loin – elles peuvent constituer un contre-pouvoir en se prévalant de leur rôle alimentaire indispensable, l’horticulture étant d’un apport plus régulier que la chasse. Et de fait on trouve dans ces conditions un certain nombre de sociétés plus ou moins matriarcales23.

Si j’insiste tant sur la solidarité entre les femmes, c’est qu’elle est indispensable pour le féminisme. S’il y a différentes écoles dans le féminisme, c’est parce qu’il y a différents chemins de prise de conscience féministe, répondant à différents aspects de la domination masculine. Par exemple le féminisme est divisé entre, pour simplifier et caricaturer, celles qui veulent valoriser leurs rôles traditionnels de genre pour s’approprier leur histoire, et prendre appui sur ces rôles de genre pour changer les rapports de pouvoir, et d’un autre coté celles qui veulent défaire les rôles de genre toujours facteurs d’inégalités et accéder aux rôles professionnels, juridiques et politiques monopolisés par les hommes. Entre ces orientations toutes deux légitimes, il y a des conflits non seulement dans la théorie mais dans les choix d’action. Or il est important de cultiver par-delà ces conflits une solidarité féminine universelle de principe, car dans la vie de la société tous les aspects des rapports hommes-femmes sont interdépendants dans le rapport de force d’ensemble. Par exemple si les femmes sont victimes d’inégalité dans l’accès aux professions, elles seront de ce fait affaiblies et moins reconnues y compris dans leurs positions de pouvoir traditionnelles.

Sortir des clichés

Les sociobiologistes, dans leurs descriptions des sociétés animales ou humaines, ont souvent repris des clichés machistes, par exemple l’idée que les tendances au meurtre et au viol de la part des hommes seraient inéluctables, ou encore le modèle du harem comme idéal masculin, que vous citez comme un exemple de cliché machiste. Vous soulignez à juste titre que ces clichés ne sont pas toujours conformes à la réalité, et j’ajoute que tout dépend des rapports de force : par exemple, comme vous le soulignez à la suite de Sarah Blaffer-Hrdy, dans les sociétés de singes apparemment polygames les femelles sont loin de rester soumises à l’autorité d’un mâle dominant : elles résistent, elles désobéissent, elles complotent… Cela dit le harem n’est pas qu’un cliché, c’est une organisation sociale qui existe dans certaines espèces animales (vous citez les babouins hamadryas) et dans certaines sociétés humaines. Mais c’est une organisation instable qui se défait quand elle n’est pas maintenue par un rapport de force. Certains clichés sur les dominé.es expriment tout simplement et tout bêtement les désirs ou les hantises des dominants. Par là, les clichés sont souvent en partie vrais … mais leur vérité est unilatérale. Donc il ne suffit pas de dénoncer les clichés, il faut les déchiffrer, en utilisant la logique des raisonnements de la sociobiologie ou de la psychologie évolutionniste. Ces doctrines ont attiré l’attention (plus ou moins bien) sur l’héritage de l’évolution, or l’évolution a toujours été le résultat de conflits (on le sait depuis Darwin), et son héritage est toujours lui-même conflictuel, voire ambigu, dans la vie sociale et dans nos motivations.

La dénonciation des clichés colportés par la sociobiologie (ou par d’autres écoles) doit se faire par les méthodes de la critique scientifique, comme l’a revendiqué Sarah Blaffer-Hrdy, et non pas cliché contre cliché.

Dans une grande partie de votre article vous montrez que les multiples clichés qui dans l’histoire ont été associés à la sexualité des femmes visent toujours, mais avec des arguments différents voire contradictoires, à légitimer leur subordination aux hommes. En même temps vous montrez qu’il y a eu (je simplifie à l’extrême) deux vagues de ces clichés : d’une part la stigmatisation de la femme comme un être dangereux animé d’une sexualité désordonnée et débordante que l’homme doit impérativement brider et contrôler, d’autre part l’idéalisation de la femme comme un être asexué, voué à une maternité imprégnée de « pureté » et à un rôle d’auxiliaire de l’homme. Le deuxième cliché a été mis au point par le christianisme dans le stéréotype de la « madone », et renouvelé à l’époque moderne comme vous l’indiquez, notamment par Rousseau et son idée d’une « nature » féminine maternelle-conjugale et non-citoyenne. Cette mise en perspective historique nous permet à la fois de démêler les contradictions dans l’héritage des images de la femme, et de repérer dans ces clichés la continuité du dessein phallocratique.

Pour ma part je n’ai pas approfondi autant que vous ce déchiffrement des idéologies phallocratiques. Mais je m’interroge plutôt, en-deçà du dévoilement et de la dénonciation, sur les motivations psychiques à la phallocratie et sur les causes de la récurrence de ces motivations. Pour le dire plus simplement, qu’est-ce qui fait que les hommes adhèrent si facilement à ces clichés, même quand ils sont complètement exagérés ? J’ai essayé de comprendre les éléments de réponse que donne la psychologie évolutionniste et j’en fais état dans le présent message. D’autre part j’essaie de comprendre comment ces prédispositions psychiques se « cristallisent » dans l’ordre social patriarcal et se reformulent dans les imaginaires culturels. Mais il me manque un maillon de l’explication : je ne suis pas très au courant des connaissances scientifiques sur les processus psychologiques par lesquels cela passe, je veux dire sur comment les hommes et les femmes le vivent, sur « ce qu’il y a dans leur tête ».

Le but de cette réflexion est d’abord d’aider à ce que nous ne soyons pas pris.es au dépourvu par les perpétuelles résurgences et recompositions du patriarcat. Et en positif le but est d’identifier et de cultiver les motivations que l’on peut opposer à la domination : notamment l’empathie et le plaisir de la coopération24.

Joël Martine, nov. 2021


1 « idéologie para-scientifique » : formule de Patrick Tort citée dans l’article Sociobiologie de Wikipedia.

2 Un exemple : Barbara Smuts, article « The Evolutionary Origins of Patriarchy », revue Human Nature, vol. 6, n° 1, 1995, p. 1-32. Cet article inclut une réflexion sur les voies alternatives au patriarcat.

3 De la même façon on ne peut pas réduire le darwinisme à son interprétation de droite le « darwinisme social ». Selon cette interprétation la sélection naturelle par la « lutte pour la vie » promeut les dominants, qui donc peuvent être considérés comme les « meilleurs ». Mais le biologiste Kropotkine (qui était anarchiste) a montré que la sélection naturelle promeut aussi les individus et les espèces capables de coopérer, ce qui légitime un darwinisme solidariste, de gauche.

4 Enquête rapportée par Steven Pinker dans Comment fonctionne l’esprit, édition française Odile Jacob, p.496, et que je cite p.134 dans Féminin/masculin.

5 Cette expression, comme beaucoup d’autres sur cette question, doit être comprise comme une métaphore – JM.

6 Chez de nombreuses espèces de poissons et de batraciens il n’y a pas de gestation : la rencontre ovule-spermatozoïde puis la croissance de l’embryon se font dans l’eau à l’extérieur du corps des géniteurs. Pour les espèces qui ne vivent pas dans l’eau la gestation est nécessaire.

7 Beaucoup de féministes défendent l’idée que le viol (et plus généralement la coercition sexuelle) est une conséquence du désir de pouvoir plutôt que du simple désir sexuel. Ce n’est pas faux, mais l’un n’empêche pas l’autre, et l’enchaînement inverse est plus fondamental : c’est le conflit sexuel hérité de l’évolution qui explique que le désir de pouvoir soit si important chez les hommes, et plus que chez les femmes. (Par cette note je ne veux pas dire que le viol soit un acte justifié ou inéluctable ; je signale seulement que pour faire disparaître le viol il faut comprendre la complexité de ses causes.)

8 Barbara Smuts, Robert Smuts, « Male Aggression and Sexual Coercion of Females in Nonhuman Primates and Other Mammals: Evidence and Theoretical Implications », revue Advances in the Study of Behavior, Academic Press, décembre 1993.

10 Mais chez les insectes il y a, me semble-t-il, une plus grande diversité des schémas de coopération-domination, avec dans un certain nombre d’espèces une domination féminine.

Chez les oiseaux le système de la monogamie sexuelle et de la parentalité en couple conjugal est pratiqué par la majorité des espèces, avec de la part des mâles un recours à la coercition sexuelle moins important semble-t-il que chez les mammifères. Pour expliquer ce fait on peut faire l’hypothèse suivante : les femelles auraient conditionné leur consentement sexuel à la participation du mâle aux tâches parentales (construction du nid, couvaison parfois, approvisionnement alimentaire), et elles auraient pu le faire grâce au fait que la plupart des oiseaux volent, et qu’il est donc difficile pour les mâles d’imposer l’obéissance sexuelle par la force et la violence à une partenaire toujours capable de s’enfuir dans les airs. Mais dans certaines espèces d’oiseaux le mâle peut employer d’autres moyens de coercition. Si un mâle est assez fort et combatif pour contrôler un territoire convoité pour ses ressources en aliments et en lieux où nicher, il est en capacité de contrôler sexuellement les femelles qui auront été attirées par ce territoire : polygynie territoriale.

11 Les canards pratiquent la monogamie, et l’échange de consentement en préambule à l’accouplement, mais ils pratiquent également le viol adultère sans sommation.

12 Toutefois les statistiques montrent que dans les sociétés occidentales actuelles les infanticides volontaires ou involontaires de la part du compagnon de la mère sont nettement plus fréquents quand ce dernier n’est pas le père génétique.

13 Voir La « madone » et la « salope », texte cité.

14 Voir l’ouvrage devenu classique de Paola Tabet, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, éd. L’Harmattan. Voir aussi mon livre Le viol-location, chap. 5 « Les formes de l’échange économico-sexuel et la spécificité de la prostitution comme marchandisation du service sexuel. »

15 Voir La « madone » et la « salope » : quelle est l’origine de ces stéréotypes ? – le modelage des rôles féminins par les stratégies sexuelles des hommes dans le patriarcat, article cité.

16 Il y a du Simone de Beauvoir et du Sartre dans le darwinisme : la puissance de choix de l’individu.e, y compris dans (ou grâce à) des situations produites par les interactions sociales. Toutefois, cette puissance de choix n’est pas absolue, et notamment elle suppose que les rapports de domination aient laissé à l’individu.e une marge suffisante d’auto-construction : là on est plus proche de Simone de Beauvoir que de Sartre. Mais ces existentialistes ne voulaient rien savoir de la biologie.

17 De même, la sociobiologie, contrairement à ce que colportent ses adversaires systématiques, n’affirme pas que tous les comportements sont inscrits d’avance dans les gènes. La sociobiologie, en tant que programme de recherche, se fonde sur l’hypothèse que si un comportement social est relativement répandu dans une espèce, c’est que ce comportement a dû être promu par la sélection naturelle car il a favorisé (du moins dans le passé) le succès reproductif des individu.es. Dans cette hypothèse on suppose que les individu.es héritent de gènes qui rendent possible ce comportement … mais cela ne veut pas dire qu’il soit produit automatiquement par les gènes : le plus souvent ce comportement doit être construit par des interactions sociales et un apprentissage. De plus il se peut très bien qu’un comportement opposé existe aussi et soit mis en œuvre dans certaines circonstances. Conclusion politique et éthique : nous devons tenir compte de ce que nous disent nos gènes et d’abord essayer de le comprendre, mais c’est à nous de choisir comment nous leur répondons.

18 Ici je m’appuie sur le livre de Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme- Coercition et violence sexuelles chez l’Homme, éd. Odile Jacob, octobre 2020, chapitre 2, p.87 : intertitre « Les babouins et les variations de la coercition sexuelle » et p.88 : liste comparative de six espèces de babouins selon les degrés de « solidarité des femelles et coercition masculine ». Les geladas et les hamadryas sont aux deux extrémités de cette liste.

19 Voir Picq, note précédente.

Aux chapitres 2 et 3 de ce livre l’auteur compare les rapports sociaux mâles-femelles de différentes espèces de primates, d’abord les lémuriens (absence de coercition sexuelle et prépondérance sociale des femelles), puis, chez les simiens, différents groupes composés d’espèces très proches génétiquement (les babouins, puis les macaques, puis le trio chimpanzés-bonobos-humains…).

Le chapitre 4 présente les hypothèses que l’on peut formuler à partir de ce que révèlent les fouilles sur les différentes espèces humaines de la préhistoire. Si j’ai bien compris (je n’ai pas encore tout lu), les techniques récentes d’analyse de l’ADN dans les restes archéologiques laissent penser que dans les espèces humaines préhistoriques la plupart des groupes sociaux étaient organisés autour de mâles apparentés : patrilocalité plutôt que matrilocalité. Or la matrilocalité est plutôt favorable au pouvoir féminin, et inversement … mais avec des exceptions comme on le voit avec les guenons bonobos, qui changent de groupe dans leur jeunesse et n’en deviennent pas moins socialement dominantes.

Picq revient à plusieurs reprises (p. ex. p.70-71) sur la combinaison des facteurs de l’évolution : les gènes, leurs mutations, leurs combinaisons par hybridation, mais aussi les mécanismes d’expression de ces gènes (mécanismes épigénétiques, dont les modifications selon les conditions de vie d’un géniteur peuvent se transmettre héréditairement), les conditions sociales et même culturelles qui favorisent ou empêchent un comportement produit par une mutation génétique (ou une hybridation), donc la sélection naturelle de cette mutation (effet Baldwin), enfin la pression des changements écologiques.

Le chapitre 5 met en perspective les débats dans les sciences humaines sur la préhistoire récente et l’actualité des sociétés d’homo sapiens. Il comporte notamment une « critique constructive » du livre de synthèse de Heide Goettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, éd. Des Femmes, 2019.

La conclusion s’intitule « La femme qui a évolué », clin d’oeil à Sarah Blaffer-Hrdy.

20 Si j’ai bien compris, Pascal Picq explique le haut niveau de domination masculine chez les hamadryas de la façon suivante. Chez les autres espèces de babouins les jeunes mâles quittent leur fratrie, chacun allant se constituer un harem, et la base du harem est souvent une famille matrilinéaire : sœurs et cousine, mère et filles, liées par des liens de solidarité établis dans l’enfance. En fait ce sont les familles de guenons qui choisissent un mari. Les mâles hamadryas ont rompu avec ce système : les mâles restent liés avec leur fratrie, soudée par les liens établis dans l’enfance, et donc dans une relative stabilité des rapports hiérarchiques, ce qui limite l’usage de la violence dans les querelles entre mâles autour du recrutement d’épouses. Pour se procurer une épouse un mâle hamadryas kidnappe une jeune guenon et la garde sous son contrôle (surveillance, protection, violences, menaces) en la séparant de sa mère et de ses frères et sœurs. Donc en contraste avec les geladas et autres espèces de babouins, il y a ici un renforcement de la fraternité masculine et un démantèlement de la solidarité matrilinéaire. (Ces deux facteurs jouent également chez les humains dans le fonctionnement du patriarcat, combinés à des facteurs politiques et idéologiques spécifiquement humains). Pascal Picq note p.89 que les geladas et les hamadryas, deux espèces si différentes dans leurs rapports de pouvoir mâles-femelles, sont très proches génétiquement, et de plus vivent dans le même environnement (steppes des hauts plateaux d’Éthiopie et d’Arabie), ce qui laisse penser que la différence de leurs comportements spécifiques est due en grande partie à l’histoire des rapports sociaux.

21 Sur les enseignement des bonobos (dont leurs différences d’avec les humains), voir Féminin/masculin, p. 14, 15, 34, 83, 144.

22 Je ne propose aucunement de chercher à modifier l’héritage génétique de notre espèce. Ce serait jouer les apprentis sorciers.

23 Voir Heide Goettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, cité plus haut en note.

24 Voir Peter Singer, Une gauche darwinienne – Évolution, coopération et politique, éd. Cassini, 2002, 64p.

Une réponse à “Biologie darwinienne et féminisme 

  1. Le ton paternaliste de cet écrit est insupportable!

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