Le déni ne nous sauvera pas

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Dans son introduction, L’illusion de l’oasis, Mona Chollet parle d’images, de la possibilité de l’amour, des personnes que nous fréquentons tous les jours, « Nous nous résignons à ces contraintes et à la superficialité, à la solitude qu’elles impliquent », d’autre(s) personne(s) qui nous émerveille(nt), « Un cadeau nous tombe au creux des mains : une complicité enivrante, une intimité immédiate et follement bienveillante avec quelqu’un qui peut nous être totalement inconnu », une sorte de big-bang amoureux.

L’autrice souligne « la parenté étroite entre la pulsion amoureuse et la pulsion narrative ». A noter que l’une et l’autre sont toujours inscrites socialement, dit autrement ce sont des constructions sociales et des effets de celles-ci. Pour parler d’amour comme d’une sphère particulière ou un oasis, il y comme des obstacles, « Qu’il s’agisse de situations d’oppression révoltantes ou d’incompréhension certes pas tragiques, mais terriblement frustrantes, tout un arc de situations diverses, observées dans la société, dans mon entourage ou dans ma propre vie, font grandir en moi l’envie de prendre à bras-le-corps le sujet de l’amour hétérosexuel ». Il n’est pas possible d’aborder ce sujet sans passer de la « pilule bleue » de la « bienheureuse ignorance » à la « pilule rouge » de la lucidité. Toucher à « l’édifice de représentations et de croyances », a bien quelque chose de paniquant…

L’autrice aborde le mouvement #MeToo, une « fascinante manifestation d’intelligence collective », l’ampleur des violences sexuelles, les situations réelles dans les huis clos amoureux, la force des « scripts de genre », son sentiment de gâchis, l’amour et la colère, la vulnérabilité et les désirs, la socialisation des femmes, les relations de domination sociale, l’hétérosexualité, les contradictions que la radicalité ne supprime pas, la frilosité et le manque d’imagination, le courage de se pencher lucidement sur le poison…

Mona Chollet n’y cache ni les difficultés ni les contradictions, ni les aspirations émancipatrices.

En prologue, l’autrice convoque quelques histoires amoureuses littéraires, les « passions maudites », les cartes du tendre souvent dessinées au masculin, les « délices de l’amplitude temporelle », les compagnes muettes, la fusion, « Deux êtres qui s’aiment n’en font qu’un : lequel ? », le manque de solitude et/ou de lieu à soi, l’astreinte écrasante des femmes au travail domestique… « Alors, autant s’y donner autant de marges de manœuvre qu’on le peut, en commençant par éviter de se laisser imposer des schémas tout faits sur la bonne manière de le vivre, ou de laisser des conceptions mortifères saboter nos désirs – nobles et légitimes – d’épanouissement et partage ».

Je choisis subjectivement de mettre en avant certains points développés.

L’autrice analyse, entre autres, l’infériorité des femmes dans l’idéal romantique, les modèles de désirabilité, l’impératif du sourire, les constructions des corps, l’infériorité professionnelle et économique, les critères esthétiques sexués, les conditions de la séduction, « la séduction masculine se définit parle surplus ; la déduction féminine par la carence », l’érotisation de l’inégalité, les femmes comme fantasmes masculins, les clichés racistes, « Le rapport aux femmes né de la colonisation et de l’esclavage perdure aujourd’hui avec une vitalité impressionnante », la fétichisation amoureuse et sexuelle, les « poupées » et celles qui ne parlent pas, les êtres tronquées…

Mona Chollet parlent des hommes, « des vrais », de l’apprentissage de la violence conjugale, « Les seuls responsables des violences sont ceux qui les commettent et la culture qui les y autorise – culture que nous allons tenter d’étudier ici », l’impossible dissociation de la violence physique et de l’emprise psychique, les huis clos, la construction du manque de confiance en soi et le sentiment d’illégitimité féminine, la révérence envers les sentiments des hommes…

Je souligne les pages sur Bernard Cantat et le traitement médiatique du meurtre de Nadine Trintignant, « Tandis que le femme disparaît, l’homme occupe tous l’espace. A l’effacement actif de la victime correspond une inflation de l’ego de l’agresseur, qui s’exprime par une logorrhée auto-apitoyée », la primauté donnée aux émotions de tous les hommes, les droits exorbitants de l’« artiste tourmenté »…

L’autrice aborde l’impossibilité de défendre « ses intérêts propres », les entourages qui redoublent les violences, la construction du discrédit des victimes, la misogynie diffuse, le conditionnement « à rêver d’amour » (lire l’article de Sonia Dayan-Herzbrun : Production du sentiment amoureux et travail des femmes, production-du-sentiment-amoureux-et-travail-des-femmes/), le cliché de l’amour-à-mort, la culture masculiniste présenté comme la culture, les gardiennes du temple, les apports du féminisme en termes de lucidité, la socialisation féminine et la socialisation virile, la construction sociale de « préoccupations typiquement féminines » (beauté, mode, souci de l’apparence, addiction aux regards masculins, etc.), l’hétéro-normativité et le conditionnement à l’amour, « Imaginer à quoi ressemblerait notre paysage amoureux si les femmes restaient inflexibles sur le respect de leurs besoins, et si elles avaient toujours les moyens matériels de la faire, est une des fantasmagories les plus satisfaisantes que je puisse nourrir », l’investissement amoureux et la dépendance, « l’intensité plus grande avec laquelle les femmes investissent l’amour représente la trace de la dépendance totale qui a longtemps été la leur », la confrontation à sa propre dépendance, l’apprentissage de l’autonomie, « remettre de l’ordre en soi », l’injonction aux activités sexuelles, les relations aux autres femmes…

Je souligne le chapitre « hommes-forteresses et femmes contrefaites », le conditionnement de genre, les auto-amputations, le compagnon fermé sur le plan émotionnel, les renoncements, la prison psychologique, le bénéfice d’une prise de distance, la considération de soi-même, l’espace nécessaire à l’expression de la volonté de l’autre…

« La grande dépossession. Devenir des sujets érotiques ». L’autrice discute du « refus obstiné de certains hommes d’accepter les femmes comme des êtres doués d’une personnalité propre », du point de vue des hommes présenté comme celui de la société et de ce que cela suscite chez les femmes (en termes, de « décentrage permanent par rapport à elles-mêmes »), du regard et du fait d’être regardée, « Les hommes regardent les femmes ; les femmes s’observent en train d’être regardées », de la conscience permanente d’être vue, des mises en scène de soi, du mouvement #MeToo, d’esthétique et de contraintes, « Nous pourrions tenter d’inventer une esthétique qui repose sur l’identification plutôt que sur l’objectification ; qui célèbre le bien-être des femmes, plutôt que l’entrave et la standardisation de leurs corps (c’est audacieux, je sais) », du sexe « hétérosexuel » en réalité le « sexe par/pour les hommes », des possibles émancipation des érotismes…

Je trouve plus que discutables les paragraphes sur les fantasmes. Dans une société dominée par la culture du viol, la pornographie, la construction et la structuration des fantasmes personnels (mais non singuliers) est sociale. Si ces fantasmes interviennent dans la recherche de plaisir, cela ne peut que conforter l’érotisation de la domination et de la violence.

La force des processus de socialisation, les contraintes créées et intériorisées, les standards qui sont des normes (soi-disant neutres) et la masculinité édifiée sur la domination des femmes. Chacun·e est renvoyé·e à son individualité dans le déni des rapports sociaux et des effets puissants des socialisations. Seuls les combats collectifs féministes, s’appuyant sur le désir d’égalité et de liberté, peuvent desserrer les contraintes, élargir les contradictions, bousculer les reproductions, créer les conditions de l’autonomie, remettre en cause le genre (et non le « troubler ») et ses arbitraires. « Il faut être deux pour danser le tango ».

Mona Chollet : Réinventer l’amour

Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles

Zones, Paris 2021, 258 pages, 19 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Sorcières. La puissance invaincue des femmes

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/09/27/une-vie-a-soi-lautonomie-comme-condition-de-lemancipation/

Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/06/03/le-strapontin-dont-je-parlais-je-lai-deplie-moi-meme-sans-attendre-quon-my-autorise/

Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/02/13/lomnipresence-de-modeles-inatteignables-enferme-nombre-de-femmes-dans-la-haine-delles-memes/

Entretien paru sur Ballast : « Construire une puissance au féminin »

https://www.revue-ballast.fr/mona-chollet-construire-une-puissance-au-feminin/

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