Faire valoir les droits des sages-femmes, c’est enfin écouter les femmes

« Les femmes, l’avenir de la profession,
les sages-femmes battent à l’unisson »

Voilà un des slogans de la manifestation des sages-femmes du 7 octobre rassemblant plusieurs milliers d’entre elles, venues de toute la France battre le pavé parisien. Un slogan, parmi un florilège d’autres, tous plus créatifs, ironiques ou revendicatifs. Mots d’esprit dont le jeu au premier degré laisse sous-entendre la gravité de la situation à d’autres degrés. Jamais dans l’histoire de cette profession elle n’aura été aussi clairement exprimée : l’unisson d’une cause, celle des femmes, et non pas d’abord celle de revendications corporatistes. Femmes et sages-femmes réunies par ce qui leur est dénié, dans l’expérience collective « du mépris » qui suscite avec force une « lutte pour la reconnaissance » ainsi que le conçoit le philosophe et sociologue Axel Honneth (1992) [1] pour l’origine des mouvements sociaux.

En ce sens, le mépris dont il s’agit concerne une expérience sociale de dévalorisation, de spoliation de droits et de discriminations dans lesquelles femmes et sages-femmes peuvent se reconnaître entre elles, égales dans la même condition, égales dans les mêmes revendications. D’autant plus que les sages-femmes sont elles-mêmes des femmes, à 97,4%, dans la profession comme dans la manifestation, et que leur activité est dédiée aux qualités ordinaires des femmes, dans l’expression de leur santé, leur sexualité, leur féminité et leur maternité.

C’est dire que les sages-femmes partagent avec les femmes, aussi bien par leur sexe que par leur activité professionnelle, toutes ces « dispositions naturelles » des femmes et ces qualités considérées socialement comme féminines, qui restent privées de reconnaissance et sous valorisées par l’effet d’une « valence différentielle des sexes » du masculin toujours supérieur au féminin d’après l’anthropologue Françoise Héritier (1971) [2]. Machisme, patriarcat et stéréotypes de genre sont, en effet, aussi puissants que persistants, même travestis sous des discours d’égalité, de parité ou de démocratie. C’est tout comme, dans le Faust de Goethe, Méphistophélès le dit du diable. On le pense disparu alors qu’il a seulement abandonné cornes, griffes et souffre pour les contes, pour laisser croire qu’on serait délivré du méchant alors que les méchants sont restés, quoique sous une forme plus cultivée.

Et le diable, ou selon, le patriarcat, se cache dans les détails. Que dire de la valeur ou de la reconnaissance accordée au travail immense et ordinaire des femmes qui fabriquent « normalement » un tout petit humain, le mettent au monde et créent sa mère, lorsque le parcours d’une maternité n’a de prix qu’en termes de pathologies diagnostiquées, de risques évités, de gestion comptable, ou de flux tendu dans les maternités ? Que dire des droits à la dignité, au respect et à la considération du corps féminin dans sa santé lorsqu’on ne veut mettre le prix qu’en termes de dépenses d’actes et d’interventions d’experts, tout particulièrement à l’hôpital qui s’octroie la supervision de presque toutes les naissances ?

Et diable, que dire de l’exploitation du travail des femmes lorsque parmi les activités retenues comme productives, le travail domestique, non rémunéré, représente 33% du PIB en France en 2010 [3] et que ce sont les femmes qui passent les 2/3 du temps travaillé global à le faire gratuitement, à l’inverse des hommes ? Que dire du travail des sages-femmes dédié à la nature sexuée des femmes et de ses « dispositions naturelles » avec leur santé lorsqu’il ne vaut guère plus que celui, sous-valorisé ou non rémunéré d’une femme ?

Car les 40 millions d’euros que vient de concéder le ministre aux sages-femmes pour revaloriser les salaires, tout en étant un rattrapage de misère, ne peuvent faire oublier les sommes astronomiques économisées sur le dos des femmes et des sages-femmes durant ces dernières années.

Le diable, ou le patriarcat, c’était ce Code Napoléon rétablit en 1804, consacrant l’incapacité juridique de la femme mariée, et dont l’idéologie n’en continue pas moins de s’exercer sous diverses formes, contre les femmes comme les sages-femmes, notamment face au pouvoir médical. Qu’il s’exerce sur le corps des unes ou sur l’activité des autres au moyen d’un corporatisme genré dont l’influence s’étend jusqu’aux sphères du politique.

Bien qu’en 1938, le sénateur Renoux ouvrait le débat pour son abolition, il ne fit que ressurgir de plus belle sous la forme de la « puissance paternelle » qui s’imposa jusqu’en 1970 lorsque l’autorité paternelle devient enfin l’autorité parentale. Car dès qu’il s’agit des droits des femmes, pour le patriarcat, il est toujours urgent d’attendre.

S’il est devenu de mauvais goût de manier les sarcasmes ou d’ignorer la cause les femmes, il est cependant toujours possible aujourd’hui, de se payer de mots, quoi qu’en dise le ministre, et de faire attendre les femmes grâce à de vagues promesses. Ce qu’il vient de faire, tout comme l’avaient fait ses prédécesseurs face aux grèves dures des sages-femmes en 2001 et 2014. Il est toujours temps d’attendre, les femmes ce n’est pas prioritaire.

Les sages-femmes ne veulent plus entendre ce refrain patriarcal alors qu’elles réclament toujours la même chose : un salaire et des conditions de travail justes et dignes, notamment avec « une femme-une sage-femme », l’émancipation juridique et celle des savoirs propres avec un vrai statut médical, de droit. Afin de pouvoir exercer auprès des femmes en pleine humanité, au profit de leur santé comme de leur maternité. Afin de préserver « la forme entière de l’humaine condition » selon l’expression de Montaigne [4], auprès de chacun et chacune de ceux qui œuvrent dans la naissance.

Alors, oui, comme l’affirme un autre slogan de la manifestation, « mépriser les sages-femmes c’est mépriser les femmes ». La lutte pour leur reconnaissance est une lutte pour la reconnaissance, la considération, le respect et le droit des femmes autant que pour l’égalité et la fraternité. C’est prioritaire et il n’est plus temps d’attendre.

Claudine Schalck

Signataires

ANSFL : Association Nationale des Sages-femmes Libérales

ANSFO : Association Nationale des Sages-femmes orthogénistes

ANSFT : Association Nationale des Sages-femmes territoriales

CNEMa : Conférence Nationale des Enseignants en Maïeutique

ONSSF : Organisation Nationale des Syndicats des Sages-femmes

UNSSF : Union Nationale et syndicale des Sages-femmes

ANSFTAF : Association Nationale des Sages-Femmes Tabacologues

Addictologues Françaises

APSF : Association Professionnelle de Sages-femmes

Associations d’usagers

Maisounaiton http://www.maisounaiton.fr

lenfantetlavie www.lenfantetlavie.fr

https://blogs.mediapart.fr/claudine-schalck/blog/231021/faire-valoir-les-droits-des-sages-femmes-cest-enfin-ecouter-les-femmes

[1] Honneth A. 1992. Kampf um Anerkennung. Zur moralischer Grammatik socialer Konflikte.

Frankfurt/Main, Suhrkamp, trad. fr. 2000, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Folio, coll. Essais

[2] Héritier, Françoise (1991). « La valence différentielle des sexes au fondement de la société ? ». Journal des anthropologues (45), 67-78

[3] Institut national des études statistiques et économiques (INSEE), n°1023. Delphine Roy. Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010. Division Redistribution et politiques sociales.

[4] Michel de Montaigne, Les Essais, Ed. La Pléiade, Gallimard, p. 782 ;1980

Goethe, Faust, entre autre, vers 2507- 2509, ed. Allemand Bong & Co, 1910, Goethes Werke, vol.3-5, p.71.

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