Relations Afrique-France : un florilège de publications alternatives

La tenue du sommet Afrique-France de Montpellier (7-9 octobre 2021) a fait l’objet de fortes mobilisations des intellectuel.les africain.e,s, notamment à travers le collectif CORA/Collectif pour le renouveau africain, et d’associations spécialisées du mouvement social français.

Un contexte géopolitique évolutif

Manifestation de la capacité d’adaptation de la Françafrique, ce sommet qui a réuni des jeunes de différents pays francophones -et non plus les chefs d’Etat comme antérieurement- a mené une intense bataille de communication. En dépit d’un rapport mitigé et décevant du philosophe camerounais Achille Mbembe (1), ces jeunes représentants ont utilisé cette tribune, pour exprimer le refus des peuples de poursuivre dans une voie anachronique et criminelle à plusieurs titres (2). Une voie qui conduit à la dévastation des Etats et des économies du Sud, à la perte dramatique d’avancées démocratiques voire de la paix civile. « France dégage ».

Dans le même temps, se tenaient le séminaire en ligne de CORA (3) et le contre-sommet de Montpellier (4), dont l’une de ses activités a été le colloque de Grabels le 2 octobre, « pour l’annulation des sommets France-Afrique » (5).

Malheureusement, ces mobilisations, ces réussites, tant à un niveau officiel qu’en off, dans la société civile, ne bénéficient pas de la médiatisation attendue, du côté de médias publics complaisants mais aussi du mouvement social français. Celui-ci, y compris dans sa composante altermondialiste, reste enfermé dans un carcan nationaliste, qui consiste à privilégier les intérêts nationaux, et d’une manière périphérique, européens. Cela dans un contexte de droitisation de l’opinion publique, habitée par une idéologie sécuritaire-autoritaire, insufflée par une classe politique majoritairement xénophobe.

C’est bien connu, la négrophobie qui légitime le déni des crimes de la françafrique est alimentée par les « silences radio ». A ce titre, la revendication de la levée des censures et des désinformations relatives aux relations Afrique-France, mais aussi à l’actualité des Outremers et des quartiers populaires, s’avère stratégiquement nécessaire. Dans cet ordre d’idées, doit être réouverte la chaîne France O/Outremers, fermée par le président Macron dans l’indifférence générale en 2020 et qui présentait, en plus d’alimenter un riche dialogue intercommunautaire, l’intérêt d’assurer une couverture des secteurs précités (6).

Un florilège de publications collectives

Dans cet objectif d’assurer une information et une formation citoyennes sur des secteurs marginalisés quoiqu’essentiels pour notre avenir commun, il faut saluer la publication, cette année, d’ouvrages alternatifs (présentation par ordre chronologique) :

– Résistances africaines à la domination néocoloniale (7) coordination de Martine Boudet (Le Croquant, mars 2021). Equipe des auteur.es, membres pour certain.es du Conseil scientifique d’Attac France : Jacques Berthelot, Saïd Bouamama, Thierry Brugvin, Esmathe Gandi, Claude Layalle, Gus Massiah, Marie-Paule Murail, Kako Nubukpo, Ndongo Samba Sylla, Aminata Traoré .

– Demain la souveraineté monétaire ? Du franc CFA à l’éco (8) coordination de Kako Nubukpo de l’université de Lomé (Fondation Jean-Jaurés, Editions de l’Aube, juillet 2021). Equipe des auteur.es universitaires : Mohamed Sadoun, Koffi Sodokin, Mawuli Couchoro, Ampiah Sodji, Dzidzogbé Hechely Lawson, Mawussé Komlagan, Nézan Okey, Tchablemane Yenlide, Dela Sorsy 

– De Brazzaville à Montpellier – Regards croisés sur le néocolonialisme français (9) du collectif CORA (octobre 2021), coordination de Koulski Lamko, Amy Niang, Ndongo Samba Sylla, Lionel Zevounou. Equipe des auteur.es : Boubakar Boris Diop, Mamadou Alpha Diallo, Palmira Telesforo Cruz, Kadim Ndiaye, Cheih Oumar Sissoko, Bosse Ndoye, Saïd Bouamama, Arnaud Seminakpon Houénou, Cheikh Faye, Siba N’Zatioula Grovogui, Jacques Depelchin, Guy Marius Sagna.

– L’empire qui ne veut pas mourir – Une histoire de la Françafrique (10) coordination de Thomas Borrell, Amzat Boukari Yabara, Benoît Collombat, Thomas Deltombe à l’initiative de l’association Survie (Seuil, octobre 2021).

 

Le système néolibéral incite aux concurrences et aux compétitions, alors que ce secteur marginalisé nécessite a contrario des coopérations entre équipes militantes et rédactionnelles, par-delà les frontières nationales ou organisationnelles. Ainsi, il faut saluer le caractère interafricain et panafricain des deux publications du Sud. Pour mémoire, Demain la souveraineté monétaire ? Du franc CFA à l’éco, est issu d’Etats généraux monétaires à l’université de Lomé (Togo, mai 2021). 

Quant aux publications coordonnées dans le mouvement social français, Résistances africaines à la domination néocoloniale, est à l’actif d’une équipe mixte, afro-française et altermondialiste et fait le point sur les campagnes d’opinion en cours. Dans la tradition de l’association Survie, L’empire qui ne veut pas mourir – Une histoire de la Françafrique – constitue une expertise historique et géopolitique, vue du côté de l’Etat français. Le point commun des quatre ouvrages étant de cibler le système à l’œuvre, pour des alternatives nécessaires et réalisables.

Leurs présentations sont ci-après. Aux lecteurs et lectrices de faire leur choix, si possible inclusif et cumulatif, en fonction de leurs attentes et objectifs.

Résistances africaines à la domination néo-coloniale

Au vu de la crise du système néolibéral – géo-politique, socio-économique, écologique, sanitaire -, il importe de réformer certaines règles de la vie internationale. Concernant l’Afrique, continent particulièrement impacté, l’annulation des dettes illégitimes fait partie de ce programme, de même que l’abolition du franc CFA, l’arrêt des opérations militaires extérieures et des Accords de partenariat économique (APE), la relocalisation des économies, la restitution des biens culturels spoliés…

C’est sur ces bases que s’organisent les sociétés civiles, dont les femmes sont souvent les protagonistes, les diasporas installées en Europe, ainsi que les mouvements sociaux.

Cet ouvrage est à l’actif d’une équipe de spécialistes et de responsables associatifs de différents pays : Mali, Sénégal, Togo, France, Belgique… L’actualité est étayée par des panoramas internationaux, qui incluent les accords transatlantiques. Un point est fait sur les programmes élaborés par les collectifs d’intellectuel.les et les réseaux citoyens.

Néolibéralisme et néocolonialisme font bon ménage. En réponse, cette publication se veut un outil altermondialiste, qui contribue à faire des relations Afrique-Europe-France le tremplin d’un sursaut solidaire.

Que le mouvement antiraciste et « des droits civiques » (Black Lives Matter/BLM), qui se développe actuellement, soit une opportunité pour les peuples du Sud de faire valoir les principes d’un alter-développement, à la fois afrocentré et à visée universelle.

Demain la souveraineté monétaire ? Du franc CFA à l’éco

Après des décennies de (néo)colonialisme monétaire, le temps est venu, pour l’Afrique de l’Ouest, d’opérer un changement historique : en mettant fin à l’époque du franc CFA, les États africains souhaitent une nouvelle monnaie qui incarne la souveraineté monétaire – illustrée par leur prise de responsabilités par rapport à leur devise et à leur futur. Quelles voies emprunter pour atteindre cet objectif ? Quels outils mobiliser ? C’est toute l’ambition de cet ouvrage que de proposer un véritable programme d’émancipation monétaire, et donc aussi politique.

Les auteurs de cet essai dirigé par Kako Nubupko montrent que ce changement de monnaie est tout autant test de sincérité pour la France que test de crédibilité pour les États africains, mais aussi la première étape d’un processus de réappropriation, par les peuples africains, de leur projet de développement.

De Brazzaville à Montpellier, regards critiques sur le néocolonialisme français

Cet ouvrage rassemble une vingtaine d’articles écrits dans le feu de l’engagement sans faille pour la lutte anti-impérialiste. Cette démarche collective et solidaire jette un faisceau sur l’histoire et les contextes actuels dans la relation France-Afrique. C’est également le lieu d’esquisses de chemins de traverses vers la souveraineté totale des peuples africains et leur autonomie d’action et de penser. Tout cela dans une démarche qui allie à la fois le souci de donner libre cours à la créativité intellectuelle, la rigueur scientifique, l’impératif à coller aux faits et la volonté de produire des discours accessibles au grand public, pouvant lui permettre de trouver des réponses probantes dans sa quête de savoirs. 

Le Collectif pour le Renouveau Africain (CORA), en initiant ce projet, réitère sa détermination à aller jusqu’au bout de ses objectifs majeurs : être un collectif d’intellectuels panafricains reflétant la diversité régionale et linguistique du continent et de sa diaspora et ouvert à un large éventail de ressources humaines et de pratiques épistémiques ; favoriser une culture de solidarité, d’échanges constructifs et de participation active au service des populations africaines ; produire des recherches de qualité, en recommander les résultats le plus largement possible aux décideurs politiques, aux institutions nationales et régionales, aux organisations internationales, à la société civile et aux médias, et soutenir leur mise en œuvre ; agir en tant que sentinelle par rapport à la situation actuelle du continent africain et de ses institutions, en mettant à disposition des idées et des connaissances spécialisées en faveur d’un changement qualitatif dans la vie des Africains.

L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique

À Paris, on entend de toute part le même refrain : « La Françafrique est morte et enterrée ! » Pourtant, de Ouagadougou à Libreville, de Dakar à Yaoundé, de Bamako à Abidjan, la jeunesse se révolte contre ce qu’elle perçoit comme une mainmise française sur son destin.

Quinze ans après la Seconde Guerre mondiale, la France a officiellement octroyé l’indépendance à ses anciennes colonies africaines. Une liberté en trompe l’œil. En réalité, Paris a perpétué l’Empire français sous une autre forme : la Françafrique. Un système où se mêlent des mécanismes officiels, assumés, revendiqués (militaires, monétaires, diplomatiques, culturels…), et des logiques de l’ombre, officieuses, souvent criminelles. Un système érigé contre les intérêts des peuples, avec l’assentiment d’une partie des élites africaines et qui profite toujours aux autocrates africains « amis de la France ». Un système que tous les présidents français ont laissé prospérer, en dépit des promesses de « rupture ».

Exceptionnel par son ampleur, inédit par son contenu, cet ouvrage retrace cette histoire méconnue, depuis les origines coloniales de la Françafrique jusqu’à ses évolutions les plus récentes. Rédigées par des spécialistes reconnus – chercheurs, journalistes ou militants associatifs –, les contributions rassemblées dans ce livre montrent que le système françafricain, loin de se déliter, ne cesse de s’adapter pour perdurer.

Martine Boudet, membre du Conseil scientifique d’Attac France

https://blogs.attac.org/groupe-afrique/article/afrique-france-un-florilege-de-publications-alternatives


Notes

(1) « Les nouvelles relations Afrique-France : relever le défi de demain »

https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/10/07/remise-de-la-contribution-du-professeur-achille-mbembe-au-president-de-la-republique

https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/11/47114246c489f3eb05ab189634bb1bf832e4ad4e.pdf

(2) Sommet France-Afrique : l’échange sans concession des jeunes avec Emmanuel Macron • FRANCE 24

https://www.youtube.com/watch?v=gkT-XWDQa94

(3) https://corafrika.org/

(4) https://survie.org/themes/francafrique/article/programme-du-contre-sommet-afrique-france-a-montpellier-du-6-au-10-octobre-2021

(5) https://annulation-sommet-afrique-france.fr/pages/l-appel.html

https://vie-interne.attac.org/IMG/pdf/affiche_colloque_annulation_sommet_france_afrique_2_10_2021.pdf

https://blogs.attac.org/groupe-afrique/article/un-incontestable-succes-internationaliste

(6) Pétitions : https://www.mesopinions.com/petition/medias/urgence-empecher-disparition-france/96439

https://www.change.org/p/edouard-philippe-non-a-la-suppression-de-france-o-offrir-1-vraie-cha%C3%AEne-soci%C3%A9tale-culturelle-citoyenne

https://la1ere.francetvinfo.fr/125-personnalites-lancent-appel-contre-fermeture-france-o-856920.html

(7) https://editions-croquant.org/actualite-politique-et-sociale/710-resistances-africaines.html

Avec le soutien des organisations et réseaux suivants : Association pour la défense des droits à l’eau et à l’assainissement/Addea (Sénégal), Attac Burkina, Attac Togo, CADTM Afrique, CEDETIM, Forum pour un autre Mali, FUIQP/Front uni de l’immigration et des quartiers populaires, Plate-Forme panafricaine, réseau SOL

(8) https://www.jean-jaures.org/publication/demain-la-souverainete-monetaire-du-franc-cfa-a-leco

PDF consultable : https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2021/07/Livre-franc-CFA.pdf

(9) https://corafrika.org/2021/10/03/de-brazzaville-a-montpellier-regards-critiques-sur-le-neocolonialisme-francais/ (livre en ligne)

(10) https://www.seuil.com/ouvrage/l-empire-qui-ne-veut-pas-mourir-collectif/9782021464160

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