Mon état, c’est ce que j’en ferai

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« A bien y réfléchir, Aurore aurait préféré naître Homme.
Cela lui venait d’un certain écoeurement, une nausée diffuse qui l’avait prise, adolescente, lors des repas de famille. Ce sentiment arrivait du besoin d’être ailleurs, une envie radicale qui se nichait dans la gorge entre le fromage et le dessert »

L’histoire d’une femme, d’une promesse de liberté, d’abandons, de villes inconnues…

Il y a un mystère dans les écritures. De nombreuses phrases de l’autrice sont entrées en résonances avec mes rêveries pour dessiner le parcours d’une femme debout. Emilie Houssa parle des attentes, des contraintes, des corps, « Avec la caresse pour syntaxe naquit la magnifique illusion d’une entente mutuelle », de apprentissage d’être seule, du temps, de l’impossible retour en arrière, « Je ne pouvais rentrer », du refus des rôles et des images, de douleur, du souffle salvateur de la ville, de nostalgie et d’une colère sans bornes…

L’autrice dessine la découverte de l’étranger en soi entre adaptation et refus, les tristesses et les révoltes, le poids de la géographie du passé et sa possible mise à distance, l’illusion de la fuite dans l’accumulation, l’indépendance et les partages…

Je souligne les personnages d’Esther et de Judith, la vie recommencée, le gris de la ville, « le gris s’étendait sur les choses, et ce n’était pas le gris du soir, mais celui du ciment, du erre et de leur poids », l’ombre envahissante du passé et les êtres chers perdus, Ida et Guillaume. L’autrice met en forme un rare sentiment de liberté, « Nous étions trois et fortes », les espaces propres, le rétrécissement provoqué par les injonctions, « Ce que je disais, ce que je faisais, ce qu’ils disaient de ce que je faisais laminait jusqu’au noyau, déchirait, mordait, tordait ce nid fragile duquel émergeait ce que je voulais être », James et le racisme ségrégationniste étasunien, l’ivresse et la liberté apporté par les livres et la lecture…

Emilie Houssa déploie les mots pour dire l’état de femme-chose, l’effrayante injustice vis-à-vis de la « fausse minorité » que constituaient les femmes, l’invention de l’« homme noir », le miroir et la sœur fragile, la perte et l’apprentissage du silence, la déferlante du quotidien, les voix de et pour la lutte, le temps où les jours sont avalés, la consumation de soi et de ses fantasmes…

L’autrice semble regarder ses personnages, dans un noir et blanc propre aux films noirs. Les situations sociales font partie de l’intrigue, le sens ne se dégage qu’avec les sentiments du lecteur et de la lectrice. Masqué ou non, le passé et la famille s’insinuent, l’autre-coté de l’Atlantique pèse encore et toujours, la honte peut devenir haine, le présent choisi peut-être submergé par cet espace débordant. Le vide prend alors la forme d’un carré blanc sans fond…

C’est donc aussi l’histoire d’une « maison de guingois » où deux enfants sont élevés ensemble, de jeux d’enfants et d’un amour et d’un départ, « Tu avais fui la plénitude, lui imposant d’apprendre à vivre seule, tu avais tranché pour vous deux le déroulé serein des jours »…

Le silence et quelques lettres, le silence malgré les lettres. Un autre matin, la création à partir du manque, Montréal brune alors que « nous nous attendions à ce qu’elle soit blanche », la déferlante des jours possibles, une nouvelle cartographie, les pâles reflets de « détournements permanents qu’on nomme espoirs ou souvenirs », la transformation de soi, d’autres lettres, Ida, « Le problème n’était pas qu’Ida parte mais qu’elle nous interdise de la suivre, ne serait-ce qu’en imagination », les déchirures et le réel, la solitude et le corps qui soupire, les espaces silencieux des musées, « silencieux parce que tout y crie », Susan et les expositions, les mots « sur ce que je n’avais pas voulu voir »…

Emilie Houssa tisse des espaces temporels troublés par des souvenirs, bousculés par cette « possibilité du jour ». S’y mélangent le temps de l’ami, le temps de l’amant, le temps déchiré par une lettre, le bruit sourd d’une ombre pesante, l’insolence du bonheur, les peurs qui remontent à la gorge, la réapparition par les mots d’une autre. Puis le temps et l’espace rabougris de la vieillesse, le passé « sous les lignes » ou derrière une porte…

J’ai ressenti au creux du corps cette possibilité du jour.

Emilie Houssa : La Possibilité du jour

Les Editions de l’Observatoire, Paris 2020, 264 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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