La Commune de l’Odeon. Rétrospection

Avec le recul de plusieurs semaines, je revois l’occupation de l’Odéon du printemps 2021 comme une rémanence, un film rétro, une histoire reconstituée, un scénario bureaucratiquement mis en scène, une simulation exécutée selon un plan syndical parfaitement rodé. Demeure une masse d’intermittents, sincèrement engagés dans une lutte vaporeuse, figés dans des attitudes de survie, convaincus d’être des précaires à vie. La Commune, Mai 68, référentiels perdus, symboles désincarnés, désespérément invoqués, ne sont que des banderoles flottantes sur la façade du théâtre, déchirées par les intempéries. L’occupation se narre rétrospectivement, avec ses moments spectaculaires, les concerts de flight cases importées d’Italie, ses moments vides, sans musiques, sans agoras, ses moments d’ennui, vécus comme un mal nécessaire. J’ai vu des occupants s’harnacher de treillis guévaristes, casquettes tamponnées d’une étoile rouge, pour se persuader qu’ils jouent dans la bonne pièce. Les slogans eux-mêmes, d’une désolante banalité, ne sont que des récurrences de vieux mots d’ordre, expurgés de leur charge subversive. J’ai enregistré des entretiens avec les principaux acteurs, ils répètent machinalement le refus de la réforme de l’assurance-chômage, une régression sociale selon la formule consacrée. Aucune analyse. Aucune réflexion. Le communiqué syndical du premier jour se ressasse comme un leitmotiv. Les porte-paroles dûment mandatés attendent une ouverture des autorités pour une négociation honorable, un compromis raisonnable qu’ils sauront présenter comme une victoire. S’explorent les recours juridiques en cas de blocage. Une vieille musique revalorisée comme un vintage. Le protocole d’accord de Grenelle de Mai 68 se rappelle à mon souvenir. Discussion à huit clos entre interlocuteurs valables, responsables, respectables, le gouvernement, le patronat, les syndicats. 35% d’augmentation du salaire minimum. L’inflation remet les choses à niveau. Des accommodements imposés par les syndicats à la base.

Au fil des jours, les occupants de l’Odéon se transforment en ombres passantes, ectoplasmes glissant entre les colonnes dans une transparence inoffensive. Les animatrices de l’agora tendent et retirent mécaniquement, froidement, le micro aux intervenants de passage sans l’esquisse d’un sourire, sans émotion, sans curiosité. Quelques actions à l’extérieur, exécutées selon le même script, occupation d’un bâtiment administratif, déploiement de calicots à la hâte, prise de parole, rabâchement de la même harangue, décampement avant l’arrivée de la police. Simulacres de coups d’éclat. Le stratagème, le subterfuge tiennent lieu d’offensives. La communication du déjà vu tombe à plat. L’occupation, faute d’échos, tourne sur elle-même, ne se réfère qu’à elle-même. La claustration volontaire, insoutenable huis clos, se poursuit malgré tout, par esprit de discipline. S’affiche dans le regard des occupants l’obéissante fermeté des petits soldats. Les mots « militant » et « militaire » n’ont-ils pas la même étymologie ? Le militantisme s’enracine dans l’univers religieux, dans l’église militante aux prises avec des ennemis réels, ses contestataires laïques, et imaginaires, ses démons invisibles. Le militant ne s’appartient pas. Il ne défend pas ses convictions. Il défend les injonctions syndicales. Il campe une figuration dans un film en perpétuel tournage, sans histoire, sans dramaturgie, sans d’autre finalité que la perpétuation du bureaucratisme syndical. Quand le militant termine son parcours propagandiste, il ne se reconnaît pas. Il n’est qu’un fantôme.

L’occupation de l’Odéon, fantasmée à ses débuts comme une nouvelle Commune, se délite dans l’indifférence médiatique, la défection doxique, la carence d’une pensée qui l’inscrive dans une résistance. L’occupation s’oublie elle-même. Elle se désintègre de l’intérieur, s’anéantit par sa force d’inertie. Se dévoilent derrière la façade bariolée d’étendards, des misères massives, des intermittents en errance, des étudiants en déshérence, des jeunesses embourbées dans des faillibilités mortifères, des consciences empêtrées dans le pire des mondes. Il a suffi que le Conseil d’Etat suspende l’objet du litige, sans l’annuler pour autant, pour que les occupants se retirent, après avoir soigneusement nettoyé les théâtres, sans tapage, sans dérapage. Le mouvement des occupations, et les événements disparates qu’il a suscités, s’effacent prestement des mémoires, faits mineurs, après tout, dans grande la crise sanitaire. Aucune trace. Aucune idée marquante ne subsiste de la protestation culturelle, qui se veut insurrection, juste une revendication refroidie. Une mauvaise comédie, montée, de surcroît, par des professionnels du spectacle. Le clairon du néolibéralisme revient plus fort dans le discours présidentiel du 12 juin 2021, annonçant des mesures liberticides épouvantables, le passe sanitaire vexatoire, le chantage à la vaccination obligatoire : « Nous devrons engager, dès que les conditions sanitaires seront réunies, la réforme des retraites. Les régimes spéciaux devront être supprimés pour les nouveaux employés. Parce que nous vivons plus longtemps, il nous faudra travailler plus longtemps et partir à la retraite plus tard. Progressivement par un système qui fait la différence selon le travail réellement exercé. Et donc, l’âge de départ doit être plus tardif ». On se croirait au dix-neuvième siècle. Le néolibéralisme est un retour au capitalisme sauvage. « L’étrange folie, l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les politiques, les économistes, les moralistes, sanctifient le travail. Notre époque sera appelée l’âge de la falsification, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les noms d’âge de pierre, d’âge de bronze. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur. Elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve et sans merci » (Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880, éditions François Maspero, 1976). « Le capitaliste fait produire et ne produit pas. Il fait travailler et ne travaille pas. Toute occupation manuelle ou intellectuelle lui est interdite. Elle le détournerait de sa mission sacrée, l’accumulation des profits ». Acte de foi d’un monde de chaos dénommé par les capitalistes monde civilisé : « Je crois au Capital qui gouverne la matière et l’Esprit. Je crois au profit, son fils légitime, et au Crédit, le Saint-Esprit, qui procède de lui et s’dore conjointement. Je crois au Grand-livre de la Dette publique, qui garantit le Capital des risques du commerce, de l’industrie et de l’usure. Je crois à la Propriété individuelle, fruit du travail des autres, et à sa durée jusqu’à la fin des siècles. Je crois à l’Eternité du salariat qui débarrasse le travailleur des soucis de la propriété. Amen » (Paul Lafargue, La religion du Capital, 1887, éditions Climats, 2018).

Le mouvement d’occupation des théâtres, malgré son expansion rapide, son extension sur tout le territoire, est en panne de pensée, en manque d’une perception philosophique. Je me retrouve avec des matériaux bruts, une cumulation d’images, un fatras d’artifices, des rushs susceptibles de nombreux montages. Des dominateurs communs avec les gilets jaunes, l’extrême dispersion des ancrages sociaux, la confusion des filiations idéologiques, la précarisation généralisée. Une mauvaise réputation de plèbe encombrante, incontrôlable, ingérable. Sur la place de l’Odéon, apparaissent des personnages inopportuns, des policiers en civil repérables de loin, des cafardeux rescapés de quelque cour des miracles, des excentriques en fin de carrière. Un monsieur d’un âge certain s’exhibe en costume de superman. Il travaille peut-être pour les services secrets américains, ou britanniques. Il est trahi par son fort accent anglo-saxon. Dans quel intérêt ? Plausiblement pour apprendre les techniques de fabrication d’un simulacre de lutte sociale. La dissuasion gouvernementale est parfaitement menée. Le mouvement s’encellule dans sa logique interne. Il s’essouffle. Il s’érode. Il s’anéantit dans une implosion discrète, désuète. Sans extériorisation, sans extraversion, sans explosion, aucune espérance. Nulle dégradation. Nul débris. Nul résidu. Les intimidations secrètes refroidissent la révolte, la congèlent. Les médias justifient leur silence par la caducité d’un mouvement qui piétine, s’étiole, périclite. Un journal japonais, le Tokyo Shimbun Chunichi, me demande un entretien. Son article ne retient que l’anecdotique, le folklorique, l’exotique, le campement pacifique, les sacs de couchage par terre dans un théâtre historique. Les journaux internationaux s’étonnent, d’une manière générale, que la capitale mondiale de la culture soit en souffrance de culture. Le New York Times daté du 11 mars 2021 constate : « Des manifestants occupent les théâtres français pour réclamer la reprise de la vie culturelle. Des slogans : Mieux vaut le sacre du printemps qu’un massacre jusqu’au printemps, Nous voulons rêver à nouveau. Les musées, les cinémas, les salles de concert, sont fermés depuis octobre 2020. A l’issue d’une manifestation, une cinquantaine de personnes sont entrés dans l’Odéon, l’un des théâtres les plus prestigieux de la ville, qui avait déjà été occupé en Mai 68. Les occupants refusent de partir. La ministre de la culture qualifie les occupations des lieux culturels d’inutiles et dangereuses. Des directeurs de musées supplient le gouvernement, dans une lettre ouverte publiée dans le quotidien Le Monde, de leur permettre de rouvrir les portes de leurs établissements pour une heure, une journée, une semaine, un mois. En vain. Le maire de Perpignan a ordonné la réouverture des quatre musées de sa ville. Le gouvernement l’a poursuivi en justice et obtenu une nouvelle fermeture ». La superficialité des articles reflète finalement la facticité de la rébellion. Le mouvement des occupations est relaté comme une doléance paisible, inoffensive, négligeable. Le véritable événement est viral, contagieux, pandémique, capable de se disséminer à doses nucléaires, de provoquer des réactions en chaîne, d’optimiser les flashs publicitaires. Les actions des intermittents du spectacle ne traversent pas le filtrage. Elles ne génèrent pas l’angoisse, la hantise, la répulsion, qui concourent à la politique de la peur. Tant qu’il n’y a pas d’apocalypse, pourquoi s’alarmer ? Pourquoi informer ?

Mustapha Saha

Sociologue, écrivain, artiste peintre

Une réponse à “La Commune de l’Odeon. Rétrospection

  1. Tabbane Françoise

    Pas du tout d’accord,mais alors pas du tout! Au lieu de sombrer dans des élucubrations moroses, il faut voir ce que cet événement a apporté de joie et d’espoir, et donné des idées, et rapproché . S’il s’est éteint comme presque tous les mouvements de ce genre, il a pourtant montré ce qui serait possible au « pueblo unido » , s’il arrêtait les tristes divisions et les réactions négatives et stériles

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