BINGO FEMINISTE : « occupez-vous plutôt de… »

Vous avez sans doute remarqué: lorsque nous défendons l’écriture inclusive, on nous dit : « occupez-vous plutôt des Afghanes ».

Si nous dénonçons le cyber-harcèlement, on nous rétorque : « occupez-vous plutôt des discriminations salariales ».

A nos attaques contre le porno, on répond par « occupez-vous plutôt de Mila ».

Quand nous soulignons la persistance du partage inégal des tâches domestiques et familiales dans le couple, on nous rappelle à l’ordre : « occupez-vous plutôt de l’apartheid sexuel dans les quartiers »[1].

Etc.

Qu’est-ce qui est inféré par le « occupez vous plutôt de… » ?

De la façon la plus évidente, le message envoyé est que les féministes ne s’occupent pas de ce dont elles devraient s’occuper : nous serions absolument incapables de déterminer nous-mêmes ce que devraient être les « bons » objectifs de notre mouvement.

Conséquemment, ce qu’implique ce cliché mecsplicateur, c’est que, vu l’incapacité intellectuelle des féministes à faire ces choix programmatiques (et des femmes en général à penser rationnellement), il faut donc que d’autres s’y collent – sous-entendu des hommes, qui eux savent de science infuse quelles sont les revendications vraiment importantes sur lesquelles devrait mobiliser un féminisme authentique. Ce serait donc à eux de dicter ce que doit être le contenu revendicatif du féminisme – les féministes l’ont entendu mille fois : le féminisme, ça serait tellement mieux s’il était dirigé par des hommes.

En réalité, ce que ces remarques exaspérantes nous reprochent, c’est de nous occuper de ce dont nous ne devrions PAS nous occuper : nous devrions laisser tomber la démasculinisation de l’écriture, fermer les yeux sur le cyberharcèlement, balayer sous le tapis le partage égal des tâches domestiques, ignorer la pornographie, et tant qu’à faire tous les objectifs féministes des 50 dernières années.

Mais si les antiféministes ne veulent pas que nous nous en occupions, c’est justement parce que ces objectifs sont essentiels : il n’est que de voir la fureur que suscite l’écriture inclusive pour comprendre que, loin d’être un point accessoire, voire futile, c’est au contraire une entreprise cruciale de désacralisation/déconstruction du langage androcentré en tant qu’il est un instrument primordial du formatage idéologique invisible exercé par le patriarcat sur notre pensée même, et bien sûr en tant qu’opérateur de l’invisibilisation des femmes. 

Donc si on nous dit: « arrêtez de revendiquer X, occupez-vous plutôt de Z », ça révèle au contraire que les adversaires du féminisme voient cette revendication X comme menaçant directement leur pouvoir : c’est justement parce qu’elle touche le système de la domination masculine sur un point sensible qu’elle les dérange et les enrage. Et c’est là qu’il faut diriger nos attaques, c’est là qu’il faut creuser. 

Vous avez sans doute aussi remarqué que le « occupez-vous plutôt de… » renvoie souvent les féministes vers la défense des droits des femmes à l’étranger, des enfants, ou de toute autre cause qui ne soit pas la nôtre. Dans cette injonction « occupez-vous plutôt des Afghanes », il y a un rappel de la règle patriarcale qui interdit aux femmes d’être à elles-mêmes leur propre fin : en patriarcat, le soin des autres est la vocation biologique et sociale assignée aux femmes, il est intolérable qu’elle s’occupent d’abord d’elles-mêmes, fassent passer la défense de leurs intérêts avant toute autre considération et refusent l’obligation d’altruisme que le patriarcat leur impose. Cet impératif « occupez-vous plutôt des autres … » est une façon de nous ramener à notre aliénation féminine fondamentale et de nous recadrer aux normes de la féminité stéréotypique : soeur de charité/infirmière/nounou.

Nous devrions ainsi cesser de défendre les droits des femmes dans la société où nous vivons – c’est-à-dire nos droits – et nous consacrer à des causes féministes « exotiques ». Si le féminisme implique en effet une solidarité fondamentale avec toutes les femmes opprimées dans le monde, c’est une évidence de bon sens que nous devons d’abord concentrer nos efforts sur la situation des femmes dans notre pays : étant directement concernées, nous la connaissons parfaitement et, vivant sur place, nous sommes en position d’intervenir sur le système de façon appropriée et avec l’efficacité maximale, ce qui ne serait pas le cas si nous nous « occupions » – mais comment ? – des femmes afghanes.

La responsabilité première des féministes partout dans le monde est de lutter contre leur propre patriarcat et de défendre les droits des femmes là où elles se trouvent. Le fait de soutenir la lutte des femmes afghanes n’implique en aucun cas qu’on puisse se substituer à elles pour lutter contre ceux qui les oppriment : « ne me libère pas, je m’en charge » est un axiome fondamental du féminisme. Ce n’est pas à nous, qui n’en avons de toute façon pas le pouvoir, de nous substituer à elles et de décider de leur combat à leur place, et surtout pas à des white saviors venus de l’extérieur et intervenant à l’aveuglette dans une société dont ils ignorent tout, interventions dont les résultats sont généralement catastrophiques comme l’a mis une nouvelle fois en évidence l’aventure américaine en Afghanistan. Mais aux yeux des antiféministes, le bon féminisme, c’est toujours celui d’ailleurs et d’avant, jamais celui d’ici et de maintenant.

Pour toucher du doigt l’absurdité du « occupez-vous plutôt de… » et dévoiler le caractère foncièrement trollesque de cette injonction, on peut imaginer un jeu de chaises musicales où on exigera des Afghanes qu’elles s’occupent plutôt des Ouighoures, des Argentines qu’elles s’occupent plutôt des Mexicaines, des Polonaises qu’elles s’occupent plutôt des Roumaines etc.

Il y a aussi la notion que les féministes ne devraient s’engager que sur les situations les plus dramatiques, sur les violences les plus extrêmes, et devraient se résigner et se taire face aux discriminations ordinaires et aux innombrables micro-agressions qui sont partout le lot quotidien des femmes, y compris dans les pays développés : féministes occidentales, cessez de geindre, il y a pire, si l’on compare votre situation avec celle des femmes en Afghanistan, vous êtes des privilégiées.

Donc on pourrait à la rigueur dénoncer les féminicides mais pas le harcèlement, l’inceste mais pas le mansplaining, l’excision mais pas les blagues sexistes ? Autre absurdité: la domination masculine est un continuum de discriminations et de violences qui se manifeste et s’affirme dans tous les aspects de notre vie : dans les féminicides comme comme dans les blagues sexistes, dans le mansplaining comme dans l’absence de femmes au sommet des hiérarchies, dans les viols comme dans le manspreading, dans des violences extrêmes comme dans les doubles standards insidieux et les micro-agressions humiliantes qui, à la longue et vu leur caractère hyper-répétitif, finissent par écraser celles qui en sont victimes aussi sûrement que les violences physiques.

Il n’y a pas de violences sans gravité ou de discriminations négligeables, tout est lié, chaque pierre de la construction patriarcale étaie et renforce les autres, chaque image de violence porno nourrit la culture du viol, le non-partage des tâches domestiques crée l’inégalité salariale, le mansplaining et le manterrupting contribuent à l’absence des femmes au sommet des hiérarchies, etc. Chaque féminicideur, chaque violeur commet ces actes parce qu’il a baigné toute sa vie dans cette culture de mépris et de haine des femmes et a totalement internalisé les « valeurs » mortifères qu’elle véhicule. Chaque féminicide, chaque viol n’est que l’aboutissement ultime, la partie émergée de l’iceberg dont la partie invisible est faite des innombrables discriminations et violences que nous subissons quotidiennement. La domination masculine est un monstre à mille têtes, elle doit être confrontée dans chacune de ses manifestations parce que, vu l’intrication synergique de chacun de ses éléments, l’attaquer sur un point porte atteinte à la totalité du système.

Qui nous dit ça? Souvent des hommes de droite qui en temps normal se désintéressent totalement des violences masculines du moment qu’elles sont commises par des hommes blancs. Exemple : Nicolas Dupont-Aignant qui a récemment stigmatisé la « lâcheté des féministes » qui auraient gardé le silence face aux « Afghanes sacrifiées » [2].

La situation dramatique des Afghanes après la prise du pouvoir des talibans a en fait largement mobilisé les féministes : les infos ont circulé sur les réseaux sociaux, des associations d’aide féministes ont récolté des fonds, des manifestations ont eu lieu [3] à Paris et dans d’autres villes de France. Ce n’est pas que les féministes ont gardé le silence, c’est que le leader de Debout la France se bouche les oreilles. En prétendant qu’elles sont restées indifférentes au sort des femmes afghanes sous la dictature talibanesque, Nicolas Dupont-Aignan ment et calomnie délibérément les féministes.

Mais surtout, avant d’alerter sur la tragédie que vivent les femmes afghanes qu’il instrumentalise cyniquement pour accuser les féministes de lâcheté, quand a-t-on vu ne serait ce qu’une seule fois Nicolas Dupont-Aignan s’intéresser aux droits des femmes ? Quand l’a-t-on entendu sur les 146 féminicides en 2019, les 213 000 femmes battues, les 94 000 viols et tentatives de viols sur femmes de plus de 18 ans [4], les 130 000 viols et tentatives de viols sur filles mineures en France annuellement [5] ? Jamais. Ni vu ni connu.

En toute indécence, Nicolas Dupont-Aignant ose accuser les féministes d’indignation à géométrie variable alors que la seule fois où il a jamais évoqué le calvaire des femmes victimes d’hommes despotiques et violents, c’est quand ça se passe dans un pays musulman. 

L’islamisme opprime massivement les femmes, de multiples façons, mais il est typique de l’extrême-droite de mettre en avant cette oppression pour occulter celle qu’exercent les hommes occidentaux sur « leurs » femmes, oppression certes plus subtile, plus hypocrite et moins frontale, mais au final néanmoins extrêmement meurtrière: aux Etats-Unis, en 2017, 1 948 femmes ont été tuées par des hommes, le plus souvent leur compagnon ou ex. [6] En un peu plus d’un an, autant de femmes américaines ont été tuées par des hommes qu’il y a eu de soldats américains tués lors des opérations militaires en Afghanistan (2 401). L’oppression et les violences subies par ces femmes, Nicolas Dupont Aignan n’en a jamais pipé mot. Lâcheté complice des hommes d’extrême-droite.

Bien sûr, il n’y a qu’aux féministes à qui on intime quelles devraient être leurs priorités militantes. Personne en France ne se permet de dicter aux antiracistes quelles sont les causes dans lesquelles ils devraient s’investir : « occupez-vous plutôt des Afro-Américains ». Personne n’ordonne à la CGT « occupez-vous plutôt des sweat shops en Corée du Sud ». Ce qui serait le comble de l’absurdité : il est vu comme normal que les antiracistes et les syndicalistes s’occupent en priorité de défendre les victimes de racisme ou les travailleurs dans leur pays, ce qui n’empêche pas évidemment les solidarités internationales. Mais la différence avec les mouvements féministes, c’est que les syndicats sont dirigés par des hommes : il n’y a qu’aux femmes qu’on se permet ainsi de dicter ainsi ce qu’elles doivent faire et penser.

Par souci de respect et de civilité, j’évite toute forme de grossièreté ou d’insulte dans mes textes, mais là je vais faire une exception à mes principes. Parce que la meilleure réponse que l’on puisse faire aux « occupez-vous plutôt de… », c’est « occupez-vous plutôt de vos fe…ses ».

Francine Sporenda

https://sporenda.wordpress.com/2021/09/24/bingo-feministe-occupez-vous-plutot-de/

[1] https://atlantico.fr/article/decryptage/les-femmes-d-aubervilliers-sont-courageuses–certaines-osent-aller-au-cafe-benoit-rayski

[2] https://www.facebook.com/DeboutLaFrance8Nord/posts/217410033651110/

[3] https://www.lesnouvellesnews.fr/manifestations-de-soutien-aux-femmes-afghanes/

[4] https://arretonslesviolences.gouv.fr/je-suis-professionnel/chiffres-de-reference-violences-faites-aux-femmes

[5] https://www.memoiretraumatique.org/campagnes-et-colloques/2019-enquete-ipsos-2-violences-sexuelles-de-lenfance.html

[6] https://www.teenvogue.com/story/femicide-is-a-growing-issue-in-the-united-states

 

2 réponses à “BINGO FEMINISTE : « occupez-vous plutôt de… »

  1. Catherine ALBERTINI

    Les femmes sont toujours sommées de considérer que leurs droits ne sont pas prioritaires, cependant si les féministes ne défendent pas les droits des femmes les plus menacées par le patriarcat théocratique le plus abject, qui le fera ?

  2. Catherine ALBERTINI

    Ce sont quand même les féministes qui se préoccupent du sort des femmes afghanes, des crimes d’honneur que ce soit en Inde ou dans les régimes théocratiques, et ce sont, bien souvent, des femmes qui luttent contre les violences qui leur sont faites et pour l’égalité entre les sexes et, ce, partout dans le monde. Personne ne pourra les réduire au silence.

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