« Craignez le réveil de la vérité »

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Préface de Geneviève Fraisse à Olympe de Gouges : Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres textes

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

« Craignez le réveil de la vérité » 
(L’entrée de Dumouriez à Bruxelles, préface, 1793)

Le XVIIème siècle énonce clairement l’égalité des sexes, plus théoriquement que les siècles précédents ; ce mot égalité revient dans la modernité comme un principe, notamment dans l’essai radical de Poulain de la Barre en 1673. Le XVIIIème siècle, à l’aube de la Révolution française, voit une femme, Olympe de Gouges, user de l’égalité comme d’une évidence. Elle ne réclame pas son droit, elle le prend et l’affirme ; et surtout elle s’en sert avant même 1789. Par-là, elle met l’égalité en pratique et inaugure ainsi la pensée concrète du droit des femmes en démocratie. Sa Déclaration, en 1791, exprime avec clarté cette rupture. La transgression ne lui a jamais fait peur.

« Homme, es-tu capable d’être juste ? » ; « Femme, réveille-toi ». Le ton est donné dans l’impératif adressé à l’homme, et dans l’interpellation faite à la femme : il y aura un affrontement, il y aura une révolte publique ; et il s’agira que le dire, la parole, l’affirmation de l’égalité, se transforme en justice. Olympe de Gouges n’a pas peur du conflit et c’est une attitude assumée et continue tout au long de sa vie. On peut lire ainsi la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne avec ce triple point de vue : le préambule questionne l’homme sur sa capacité à la justice, le postambule dit aux femmes l’urgence à ouvrir les yeux et à agir. Entre les deux, Olympe de Gouges énumère tous les repères sociaux où le droit des femmes doit être reconnu, décline dans ses articles qui semblent en miroir de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen des points de vue propres à la situation des femmes. Car ce n’est pas un double, un doublon, comme des lectures rapides aiment à le dire ; loin de là. Prenons l’exemple du célèbre article 10 : il met en équivalence, pour une femme, le droit de monter à la tribune et le droit de monter à l’échafaud. On sait qu’en 1793 elle monta à l’échafaud sans avoir pu monter à la tribune. Tout est dans cette équivalence, bonne pour les hommes, impossible pour les femmes, au long d’une histoire qui s’est déployée jusqu’au XXème siècle. Une femme peut-elle être coupable, punissable, sans posséder le droit de s’exprimer ? Olympe de Gouges avait choisi de dire, a réussi à s’exprimer malgré les résistances multiples qu’elle raconte sans cesse, sans se décourager jamais. Car, même si elle ne monta pas à la tribune, elle « prit » la tribune, se donnant la parole, parole littéraire et politique, déployée dans l’espace public. De multiples écrits, pièces de théâtre, opuscules, affiches, essais, quelques milliers de pages en témoignent. C’est le plus fort de sa démarche, ce droit évident à la tribune c’est-à-dire à l’expression publique de son opinion, de ses convictions. Avant de s’arrêter aux expressions de ce droit, par elle mise en œuvre sans se soucier de leur aspect transgressif, deux remarques sur la postérité : d’abord l’historien Michelet, au milieu du XIXème siècle, voit les femmes de la Révolution coupables mais pas punissables. C’est une nuance intéressante qui correspond bien à la demi-mesure de la « démocratie exclusive » : les femmes sont bien présentes dans l’espace de l’égalité, mais autrement que les hommes… En effet, elles peuvent être responsables de leurs actes politiques mais, notamment parce que non citoyennes, elles ne sont pas condamnables. L’expérience d’Olympe de Gouges montre le contraire puisqu’elle fut guillotinée. Paradoxe évident mais image adéquate à leur situation d’égales inégales dans la démocratie exclusive de notre modernité. Ensuite, au XXIème siècle, la tension subsiste, toujours dans l’espace public : en 2015, l’entrée d’Olympe de Gouges au Panthéon, celle d’une grande femme parmi les grands hommes, fut plébiscitée par les votes populaires, requis par le gouvernement ; mais fut empêchée par ce même gouvernement qui ne tint pas compte du choix des citoyens. La belle ironie de l’histoire c’est qu’un buste lui fut offert là où elle avait désiré monter à la tribune, à savoir à l’Assemblée Nationale. Ainsi l’équivalence par elle revendiquée entre tribune et responsabilité politique des femmes lui fut enfin reconnue. On lui donna la tribune, malgré les interdits implicites et explicites, mais la reconnaissance symbolique, celle de « grande femme », lui est, aujourd’hui, toujours refusée ; elle qui écrivait qu’« on me traite et on me persécute en grand homme ».

Une voix dans l’espace public

Olympe de Gouges, c’est d’abord une voix, une voix qui parle et qui écrit. Dès avant la Révolution française elle dénonce l’esclavage des noirs dans une pièce de théâtre, dès avant 1789 elle dit son droit de communiquer, car elle a des « idées », et elle veut être « utile à son pays ». Aussi, elle « élève » la voix pour « plaider la cause de son sexe ». Servir et plaider, le programme est ambitieux.

À la lire on a d’abord l’impression qu’elle ne réalise pas à quel point elle ignore les limites sociales et les contraintes sexuelles. Écrire contre l’esclavage, imposer sa pièce de théâtre à la toute puissante Comédie française, être femme en politique, tout cela semble simple à ses yeux. Elle écoute, elle s’écoute : « ce sexe m’inspire, me prie, m’engage ».

Cependant, ses expressions publiques suscitent des réticences ; pour le moins. Les propriétaires des colonies bloquent la représentation de sa pièce et les misogynes soulignent la courtisane, la libertine, lors de son arrivée à Paris, et plus encore son ignorance et sa méconnaissance de la langue française, elle qui se prétend autrice. Elle assume tout. À deux siècles de distance, au regard de la belle qualité de ses écrits, on comprend son assurance et sa confiance en elle. « On nous a exclues de tout pouvoir, de tout savoir. On ne s’est pas encore avisé de nous ôter celui d’écrire », dit Madame de Valmont (L’Homme généreux). Elle est vraiment une autrice, au moment même où le XVIIIème siècle confirme l’existence de l’auteur et de ses droits… et veut d’autant plus en éloigner les femmes.

« Sans le génie, que produit l’instruction ? » Avis pressant. Peu de choses, pense-t-elle. Elle sait qu’elle a le génie « mon génie bienfaisant » et que ce génie est plus fort que son ignorance ; c’est une femme qui pense. Alors, elle peut reconnaître qu’elle doit dicter ses textes pour éviter les difficultés de l’oralité redoublée par la langue du sud, de son enfance à Montauban. Et puis, ancienne courtisane et sexe ignorant (dit-on), elle est sûre d’une chose, c’est qu’elle a le droit pour elle ; exactement le droit d’appartenance, d’appartenance à une nation, à une patrie. Là est sa première légitimité, avant comme pendant la Révolution.

L’appartenance à une nation

Et l’appartenance va avoir une conséquence, là encore incontestable : elle est une « représentante » comme elle l’écrira à sa façon dans la Déclaration : « les filles, les mères, les sœurs, représentantes de la nation ». On remarque qu’il s’agit des liens de sang puisque l’épouse n’est pas convoquée dans l’énumération de la représentation de la nation. On remarque donc qu’elle ne nie pas les qualités et les états de femme pour les inclure dans l’espace public. Alors, que souligne-t-elle par cette énumération des positions féminines ? Pourquoi cette énumération face à l’homme générique ? Pourquoi l’absence de l’épouse ? Parce que c’est l’homme comme père, pater familias, détenteur du droit dit paternel, qu’elle interpelle. Ainsi, face à l’homme du patriarcat, elle oppose la multiplicité réelle des liens du sang féminins, maternel, filial, sororal ; mais pas conjugal. Car elle est à la recherche d’exactitude, car elle veut rendre la Déclaration concrète, comme s’il fallait éclairer l’abstraction du Droit de l’Homme. Alors elle précise : la « loi » devient « les lois de la nature et de la raison » (article IV) ; les articles XIV, XV et XVI explicitent le « partage égal », « la masse des femmes », « les sexes réunis ou séparés », insistant ainsi sur la réalité sexuée de la société.

Ainsi, son engagement dans l’espace public se fonde sur l’appartenance à un pays, patrie ou nation, et fait d’elle une « représentante », obligée de se rendre utile. Ce mot « utile » revient souvent sous sa plume, et le terme, à cette époque, est partout dans la langue politique. D’ailleurs, à l’article XII, elle a remplacé le mot « force » par celui d’«utilité ». Être utile se décline de plusieurs façons. Il y a d’abord la patrie qu’il faut à la fois servir et sauver, ce qui se traduit pour elle, girondine, par une foi républicaine adossée à la monarchie. Cela peut surprendre, sembler contradictoire et, pourtant, à la lire, on comprend la cohérence de cet alliage vu comme une sorte de sécurité politique pour tenir la nation, pour la sauver en cette époque bouleversée. C’est là qu’elle introduit l’idée d’un impôt volontaire, à l’instar de ce que firent jadis les Romaines ; telles des représentantes responsables. Et puis, être utile c’est vouloir le bien, écrit-elle. Et la demande de droits est comme la conséquence de son appartenance de citoyenne active. Elle imagine même un « contrat social de l’Homme et de la Femme » comme garantie conjugale de leur égalité. Contrat social : le mot n’est pas anodin.

La légitimité citoyenne

Ainsi, cette citoyenne, on l’a mentionné, parle volontiers de la « cause » qu’elle défend, la cause des noirs d’abord (« S’ils sont des animaux, ne le sommes-nous pas comme eux ? »), la cause des femmes évidemment (« Imitez-moi ! Rendez-vous utiles » L’Esprit français»). Et le peuple n’est pas absent ; début juillet 1789, elle exhorte le duc d’Orléans à ne pas être « indifférent » au peuple, ces « citoyens malheureux ». Elle écrit, intervient, en fonction des problématiques rencontrées. Il y a les causes, mais aussi les événements politiques pour lesquels il ne suffit pas de donner son avis, mais plutôt de conseiller, voire d’exhorter ; et pourquoi pas avec une pièce de théâtre : L’entrée de Dumouriez à Bruxelles dit comment délivrer une nation et sert « la cause universelle des peuples ». La citoyenneté vous oblige à propager la République.

Car la citoyenne disqualifie l’ancienne « influence » des femmes pratiquée sous la monarchie, influence exercée dans un espace public clôturé, celui des salons d’ancien régime, ou « administration nocturne des femmes ». En effet, les médiations ne sont plus de mise en politique. Et côté théâtre, elle s’empare de l’espace du spectacle qui concentrait aux yeux de Rousseau tous les périls, celui de la représentation publique des femmes, comme celui du « génie » féminin ; la Lettre à d’Alembert est explicite. Ces lieux de l’égalité des sexes, l’expression politique et l’expression artistique, sont, une fois de plus, des évidences ; à rebours de ses contemporains.

Au XVIIème siècle, notamment sous la plume de Marie de Gournay et surtout de Poulain de la Barre, l’idée de l’égalité des sexes a pris toute son importance ; elle se transforme à la Révolution en une pratique, une stratégie. Olympe de Gouges s’inscrit ainsi dans la lignée des logicien.ne.s de l’égalité. Dans sa mise en lumière l’égalité dit le droit pour toutes : « je m’adresse à mon sexe », « mon sexe que je représente », écrit-elle. Cette attitude au regard du « pour toutes » est neuve : « Mes concitoyennes, ne serait-il pas temps qu’il se fit aussi parmi nous une révolution ? les femmes seront-elles toujours isolées les unes des autres et ne feront-elles corps avec la société, que pour médire de leur sexe, et faire pitié à l’autre ? ».

Car il faut être utile à la Vérité et « le droit de dire la vérité » s’impose. La France et la Vérité vont de pair, écrit-elle, la France est l’emblème, et la Vérité est toute nue. Dans les deux cas, la femme, son corps, en est l’image. Place iconique, symbolique nouvelle, qui alimenteront les représentations du siècle futur… L’enjeu symbolique ne lui échappe pas. La Vérité est aussi, pour elle, un espoir.

Ainsi la voit-on entrer dans l’histoire, dans la grande Histoire. Invoquer la Vérité peut être énigmatique quand elle mêle la France et la Vérité. Mais nous sommes à la fin du XVIIIème siècle et la Vérité est encore crédible dans sa simplicité. De plus, curieusement, Olympe de Gouges n’offre pas de synthèse de ses engagements et n’a pas peur des contradictions, et de ses propres évolutions ; elle additionne les combats. Et c’est là que la vérité devient la plus incertaine, quoiqu’elle en dise.

Elle invoquait son génie, elle se voit aussi un « don de prophétie ». Elle imagine, elle espère le futur. L’histoire n’est pas encore prête ? Elle le sait. « Citoyenne libre et zélée patriote »… Elle prétend même conseiller les hommes de la Révolution, tout en se sachant telle Cassandre, « victime de ma prévoyance et de ma sollicitude ». Car non seulement elle interpelle l’Histoire, mais aussi elle se regarde intervenir, elle est consciente d’elle-même et de ce qu’elle fait ; distanciation étonnante.

Elle interpelle et elle intervient. C’est cela qui lui coutera la vie. L’évidence de son appartenance à la chose publique, et de son droit à être citoyenne s’est transformée en imprudence car l’Histoire suit un cours autre que la simple organisation des paroles de toutes et tous. Alors est-elle seule à s’être tenue debout, seule femme à être à la fois autrice et femme politique ? Deux titres qu’elle revendique en pleine illégitimité : autrice qui a besoin d’aide pour l’écriture, citoyenne sans droit à l’être ? Oui, car elle va même jusqu’à dépasser sa condition de femme et à se dire ni homme, ni femme…, car elle a « le courage de l’un et quelquefois les faiblesses de l’autre » ; et « si les philosophes sont au-dessus des rois », elle sait qu’elle « diffère de ces hommes immortels » mais qu’elle « possède l’élévation de leurs sentiments. » Ni l’un ni l’autre, ou plutôt l’un et l’autre… l’un ou l’autre ; « plus homme que femme » s’adressant à Robespierre. « Qu’importe le sexe » ajoute-t-elle finalement à son propre sujet. Qu’importe son sexe, en effet, pour « élever la voix ». Il apparaît ainsi qu’elle franchit les barrières des catégories de l’identité sexuelle ; et nous en mesurons aujourd’hui la force transgressive, sa profondeur.

Il est possible de ne pas l’isoler, et il est heureux de la situer avec d’autres personnages contemporains de la Révolution, de son avant et de son après. On pourrait citer Condorcet qui plaide au même moment qu’elle pour le « droit de cité » des femmes en 1790, puis Germaine de Staël qui analyse la place de celles-ci dans le passage de la monarchie à la république en 1800. On peut aussi indiquer des textes moins visibles, plus proches de son engagement global et qui pensent également en termes d’« utilité » face à l’Histoire. Choderlos de Laclos interpelle, lui aussi, les femmes, en 1783, en les exhortant : « Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution ». L’auteur des Liaisons dangereuses ne mâche pas ses mots… La démonstration est radicale. Et au lendemain de la Révolution, en 1801, on peut lire Fanny Raoul qui avance forte d’une conscience, celle d’être membre du contrat social, et de pouvoir, à ce titre, donner son opinion : « Femme sensible et raisonnable, je veux seulement payer à la société la dette que contracte envers elle chacun de ses membres ». Olympe de Gouges fait donc la transition entre l’interpellation pré-révolutionnaire et l’affirmation d’un droit d’appartenance, à conquérir encore, et cependant déjà là.

« Il faut des siècles pour produire des femmes comme moi » et il faut des siècles pour l’écouter toujours et la lire enfin.

Geneviève Fraisse


Bibliographie indicative

Les brèves citations sont extraites de ces deux recueils : Olympe de Gouges, Écrits politiques, tome 1 et 2 préfacés par Olivier Blanc, Editions Côté-femmes 1993

Poulain de la Barre : De l’égalité des sexes (1673), Gallimard, coll. « Folio », 2015

Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes (1793), préface de Geneviève Fraisse, Editions des Equateurs, « Des femmes dans l’histoire », 2018

Fanny Raoul, Opinion d’une femme sur les femmes (1801), présenté par Geneviève Fraisse, le passager clandestin, 2011

Olivier Blanc, Marie-Olympe de Gouges, une humaniste à la fin du XVIIIème siècle, Editions René Viénet, 2003

Une réponse à “« Craignez le réveil de la vérité »

  1. Merci de cette excellente analyse.

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