Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées

« Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer leur liberté. » Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.

Divisées, les gauches sont bien mal en point idéologiquement avant d’affronter l’élection présidentielle d’avril 2022. Pourtant, elles disposent de ressources pour se réinventer dans le pluralisme, afin de redessiner une gauche d’émancipation, dans le sillage des Lumières, du mouvement socialiste, du féminisme et de l’anticolonialisme, et qui soit à même de répondre au défi de l’écologie.

Si on ne resitue pas les événements successifs, qui surviennent de manière désordonnée, dans un cadre global et distancié dessinant des tendances du moment, on risque de ne pas percevoir qu’ils sont reliés entre eux. Certains se sont ainsi indignés à propos d’un épisode comme la polémique sur « l’islamo-gauchisme », mais sont indifférents ou même complaisants à l’égard d’un épisode suivant, comme les manifestations anti-pass sanitaire.

On se retrouverait dans une situation proche de celle de Jean-Paul Sartre critiqué par Maurice Merleau-Ponty lors de leur rupture politique et intellectuelle de juillet 1953, prolongée par la publication des « Aventures de la dialectique » en 1955. Dans les critiques faites aux positionnements de son ami Sartre, alors « compagnon de route » du PCF, Merleau-Ponty met en garde contre un engagement qui « colle à l’événement sans distance », dans la prééminence du « point de vue de l’instant ». C’est ainsi que, abordant chaque événement sans les relier entre eux, Sartre avalerait les couleuvres du stalinisme, et serait incapable de prendre la pleine mesure de la dictature stalinienne sous une forme globale.

Du confusionnisme comme facteur d’extrême droitisation

Depuis le milieu des années 2000, les espaces publics connaissent en France, comme dans d’autres pays, une aimantation des débats vers des postures et des thèmes d’extrême droite.

Des postures : la critique superficielle du « politiquement correct », l’hypercriticisme complotiste et la personnalisation de la critique (telle que la focalisation sur la personne d’Emmanuel Macron) remplaçant la critique structurelle des inégalités et des dominations associée historiquement à la gauche.

Des thèmes : la valorisation du cadre national et la dévalorisation de la dimension internationale ou mondiale, la sacralisation des frontières, la suspicion à l’égard des migrants corrélée à un discours sécuritaire, la stigmatisation des musulmans, la présence significative d’un antisémitisme décomplexée sur Internet et sur les réseaux sociaux, etc.

Extrême droitisation des espaces publics, ne veut pas dire « droitisation de la société française », croyance assénée par le sarkozysme, grand moment dérégulateur sur le plan idéologique, qui a impacté le champ politique français, jusqu’à la gauche. La société française est idéologiquement plus contradictoire et mouvante, et s’avère même, selon des enquêtes récentes, plus progressiste que le champ de la politique professionnelle.

La dynamique ultraconservatrice, entre extrême droite idéologique (Éric Zemmour, Alain Soral, Renaud Camus, Hervé Juvin) et droite radicalisée, bénéficie de la constitution d’un espace confusionniste affectant tout particulièrement les gauches. La notion de confusionnisme a ici un sens politique plus précis que le terme confusion : il s’agit d’interférences accrues entre des mots et des idées d’extrême droite, de droite, de gauche modérée et de gauche radicale dans un contexte historique d’affaiblissement du clivage gauche/droite. Cela renvoie à un espace composite de bricolages intellectuels fait de contradictions, engageant des positionnements intellectuels et politiques opposés, et ne connaissant que des cohérences partielles. Mais cet espace dégage aussi de nouvelles évidences et dessine un air du temps empoisonnant les débats publics.

Cela signifie que des pans entiers de la gauche entretiennent activement ce confusionnisme (consciemment ou pas), en reprenant peu ou prou ces bricolages idéologiques qui fusionnent des rhétoriques ou schèmes progressistes avec d’autres de nature réactionnaire.

Trois épisodes confusionnistes récents

Dans une période récente, trois moments confusionnistes ont touché des secteurs différents des gauches.

Dans des interactions entre macronisme et gauche dite « républicaine », le fantasme de « l’islamo-gauchisme » a déclenché une première vague. On se souvient des déclarations du 14 février 2021 de la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur « l’islamo-gauchisme » qui « gangrène la société dans son ensemble » et par rapport auquel « l’université n’est pas imperméable ». Cette double attaque, visant encore une fois « les musulmans » ainsi qu’une pensée critique associée de manière délirante au djihadisme, a été ensuite relayée par des intellectuels « républicains de gauche » regroupés dans l’Observatoire du décolonialisme (Pierre-André Taguieff, Nathalie Heinich,  etc.). Ces personnes n’ont pas hésité à intenter des procès de papier contre des défricheurs de l’analyse des discriminations raciales en France (d’Éric Fassin à Abdellali Hajjat) mais aussi contre des spécialistes du racisme jusqu’alors plus consensuels (tels que Nonna Mayer et Michel Wieviorka).

Cet activisme confusionniste au nom d’une République autoritaire, empreint d’impensés sexistes et coloniaux, a produit un dommage collatéral : le 7 juin 2021, le philosophe Raphaël Enthoven indiquait sur Twitter qu’il voterait Marine Le Pen si le deuxième tour de l’élection présidentielle l’opposait à Jean-Luc Mélenchon. Du côté de la gauche radicale et pour des raisons opposées, l’écrivain François Bégaudeau avait écrit dès 2019 dans son livre « Histoire de ta bêtise » qu’il préférait Marine Le Pen à Emmanuel Macron. L’alliance entre macronisme et gauche dite « républicaine » devrait quant à elle s’accentuer en cette rentrée automnale avec la création annoncée d’un « laboratoire républicain » par Jean-Michel Blanquer » : Jean-Pierre Chevènement, Manuel Valls, Jacques Julliard ou Caroline Fourest sont pressentis pour en faire partie.

La deuxième vague confusionniste a concerné les partis les plus anciens et centraux à gauche : PS, PCF et EELV. Olivier Faure, Fabien Roussel, dans la logique du tournant sécuritaire de sa campagne présidentielle, et Yannick Jadot ont ainsi participé le 19 mai 2021, aux côtés de responsables du RN et d’Éric Zemmour, à une manifestation organisée par des syndicats de policiers. Cet événement était explicitement orienté contre la Justice et la séparation des pouvoirs et avait un contenu ultra-sécuritaire. Le premier secrétaire du PS y a même envisagé un droit de regard de la police sur les décisions de justice, en faisant ainsi exploser les règles fondamentales d’un État de droit ! D’autre part, Olivier Faure ou Fabien Roussel empruntent fréquemment à la gauche dite « républicaine » une conception intolérante de la laïcité vis-à-vis des pratiques religieuses et culturelles des musulmans, méconnaissant par là même les fondements de la loi de 1905. Celle-ci propose un dispositif original de préservation de la liberté de conscience au sein d’une société composée d’une pluralité de croyances et d’incroyances dans une séparation des pouvoirs publics et des églises.

La troisième vague confusionniste est apparue avec les manifestations anti-pass sanitaire. Elle affecte cette fois-ci des zones de la gauche radicale. Les « gilets jaunes » ont constitué un mouvement contradictoire avec des dimensions émancipatrices (aspirations à la justice sociale et à une démocratie plus horizontale), des penchants confusionnistes (nationalistes et complotistes notamment) et des composantes ultraconservatrices plus minoritaires (dénonciation de « l’assistanat » ou antisémitisme). Or, ces aspects émancipateurs apparaissent en recul et incertains au sein du mouvement anti-pass sanitaire. Dans les cortèges hebdomadaires qui protestent contre la mise en œuvre du pass, le conspirationnisme, un négationnisme larvé, l’antisémitisme et un rejet de la vaccination sont particulièrement virulents. L’extrême droite, dans ses composantes électoraliste (Florian Philippot) ou groupusculaire, marque le mouvement de son empreinte. La France insoumise, en particulier par les voix de François Ruffin et de Jean-Luc Mélenchon, a été en pointe dans le soutien au mouvement et a essayé d’entraîner toute la gauche radicale dans son sillage à travers un appel ambigu publié le 22 juillet 2021 dans « Libération » parlant de « la société de contrôle généralisé ». Les pratiques ont toutefois été hésitantes et contradictoires sur le terrain. La gauche radicale présente dans les cortèges en est réduite à scander des slogans pro-« liberté » ; une liberté égoïste chère à la tradition libertarienne de droite, et non celle empreinte de solidarité propre au mouvement ouvrier.

Par ailleurs, la gauche critique intellectuelle a malheureusement fourni des figures légitimantes au « côté obscur de la force » des manifestations anti-pass. Avec le sociologue Laurent Mucchielli, elles ont trouvé un défenseur d’un complotisme anti-vax. Barbara Stiegler, devenue la figure intellectuelle des anti-pass, met en forme philosophiquement le confusionnisme du mouvement : catastrophisme, constitution du néolibéralisme en quasi-Mal absolu (au lieu d’en faire un des maux qui nous contraint), schémas conspirationnistes, fantasme de « la société de contrôle ». Cette gauche radicale anti-pass a aussi pu tenir un discours ambivalent à l’égard de la vaccination. Favorable à celle-ci en théorie, elle a été parfois complaisante avec les théories dangereuses de certains « antivax », a souvent minorisé les bienfaits du vaccin, voire, comme l’a fait Mme Stiegler récemment, en déclarant que le vaccin n’avait qu’un « léger » effet de freinage de la maladie et que les vaccins étaient « hautement contaminateurs ».

Sous-estimer les pièges confusionnistes 

Tout ceci est inquiétant, d’autant plus que la gauche radicale, fréquemment borgne sur les questions du racisme et de l’antisémitisme, n’a vu avec les manifestations du 12 juin 2021 « contre les idées d’extrême droite » qu’elle a initiées, que les dérives (réelles) venant du macronisme et de la gauche dite « républicaine ». Mais elle a oublié les dérèglements confusionnistes issus de ses propres rangs, à travers des discours de Jean-Luc Mélenchon, de Frédéric Lordon ou de Juan Branco : nationalisme, complotisme, minoration de l’antisémitisme, diabolisation d’Emmanuel Macron, essentialisation du « Peuple », disqualification de la frontière symbolique avec l’extrême droite, etc. On peut ajouter à ce panorama, la candidature présidentielle aux accents para-pétainistes (« refus de la ville » et « retour à la terre » dans le cadre du « Made in France ») d’Arnaud Montebourg, ou ceux qui établissent aujourd’hui des passages intellectuels vers l’extrême droite en ayant navigué entre la gauche radicale et la gauche dite « républicaine », comme l’économiste Jacques Sapir et le philosophe Michel Onfray.

Les effets de l’extrême droitisation idéologique sont déjà là. Ils pèsent sur les agendas politiciens (avec le triptyque immigration-islam-insécurité) et même sur les politiques publiques (loi sur le séparatisme). Ils sont amplifiés par la complaisance dans les médias vis-à-vis de l’islamophobie et du sexisme d’un Éric Zemmour, ou par la parole antisémite conquérante sur Internet et sur les réseaux sociaux.

Certains, observant les résultats médiocres du RN aux élections régionales de juin dernier, se rassurent à bon compte. Mais comment tirer des conclusions sérieuses avec seulement un peu plus de 30% de participation ? Ceux qui sont présentés comme « vainqueurs » par les médias – Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez – ont abondamment usé des recettes sarkozystes en matière d’extrême droitisation. Et ils continuent : Bertrand vient de demander l’interdiction du salafisme, proposition qui n’a guère de signification pratique mais qui agite un peu plus les passions identitaires.

Si la victoire de Marine Le Pen en avril 2022 demeure encore l’hypothèse la moins probable, elle apparaît davantage possible. Une étude de la Fondation Jean Jaurès d’avril 2021 a montré que cette possibilité s’accroissait dans la dynamique de dédiabolisation de Le Pen et de diabolisation de Macron. Les manifestations anti-pass sanitaire œuvrent justement dans cette double direction.

Vers une gauche d’émancipation ?

La renaissance d’une gauche d’émancipation a rencontré nombre d’obstacles sur son chemin, dont beaucoup sont venus de la gauche elle-même : depuis le tournant néolibéral de 1983 jusqu’au calamiteux quinquennat de François Hollande, puis les dérives de la gauche dite « républicaine » obsédée par l’islam, de la gauche radicale prise dans un radicalisme verbal et trouble. Il apparaît pourtant urgent de la réinventer, dans un espace pluraliste agrégeant des influences réformatrices, radicales, institutionnelles, libertaires, les forces organisées et mouvementistes. Le « peuple de gauche », ces sympathisants attachés aux valeurs de gauche et déçus par ce que leur proposent les organisations politiques existantes, ont leur rôle à jouer pour aider à sortir de cette spirale confusionniste autodestructrice. L’enjeu est de taille : il s’agit de sauver l’idée historique de gauche.

Philippe Corcuff (Maître de conférences de science politique) et Philippe Marlière (Professeur de science politique)

https://www.nouvelobs.com/idees/20210911.OBS48516/les-gauches-se-perdent-dans-le-confusionnisme-des-mots-et-des-idees.html

https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/170921/derives-confusionnistes-des-gauches-francaises 

Une réponse à “Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées

  1. Il est vrai qu’il est difficile pour la gauche française de se réinventer face au centralisme historique et de repenser des régions fédérées dans une France fédérale. G.Tautil

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