« Un hégélien d’extrême-gauche ». Guy Debord, Marx Hegel

Thomas Debord-Marx-Hegel

Ce livre reprend les fiches de lecture de Guy Debord, l’un des principaux théoriciens de l’Internationale situationniste (IS), consacrées à Marx, Hegel et aux marxistes. L’un des attraits majeur de cet essai est de mieux cerner le parcours intellectuel de l’auteur et d’approcher au plus près l’élaboration de plusieurs concepts, au premier rang desquels celui de spectacle. En effet, s’il n’est pas possible de dater (avec précision) ces fiches – la seule distinction établie est celle des fiches antérieures à 1964 –, on sait que c’est fin des années 1950-début des années 1960, « à un moment charnière à la fois de la pensée de Debord et de l’histoire de l’Internationale situationniste », que Debord s’engage dans une lecture suivie et fouillée de Marx et des marxistes (page 25). Surtout, ces fiches sont étroitement liées à la rédaction de La Société du spectacle, en 1967.

C’est principalement à partir de Marx et du marxisme que Debord découvre et étudie Hegel. Un Hegel clairement situé dans le prolongement de sa découverte antérieure par les surréalistes, et dans l’héritage de l’hégélianisme français, comme le montre Bertrand Cochard dans sa postface. La lecture de Debord est ciblée, hautement sélective et toujours intéressée1 : il prête ainsi une attention toute particulière aux œuvres de jeunesse de Marx, envers lesquelles il marque une nette préférence – au point qu’Anselm Jappe se demande s’il a lu Le Capital –, et aux marxistes (qui commencent alors à être traduits en français), s’inscrivant dans ce prolongement « philosophique » : le Lukacs d’Histoire et conscience de classe, Karl Korsh, Henri Lefebvre, etc.

Le curseur est mis sur l’actualisation des analyses marxistes, centrées sur plusieurs concepts, dont celui, central dans la pensée de Debord, d’aliénation. Comme l’écrit Anselm Jappe, fin connaisseur du marxisme et de l’IS, « Debord participe à la reprise – assez répandue à cette époque-là [fin des années 1950-début des années 1960] – du concept d’« aliénation », puisé surtout chez le jeune Marx » (page 301). Ainsi, dans L’idéologie allemande, Debord souligne un passage analysant le processus de production d’individus abstraits, pour lesquels le travail a perdu « toute apparence d’affirmation personnelle », condamnés en conséquence à végéter. Il y repère une « première description de la survie », notant, en marge : « (Aujourd’hui, ils ne sont plus affamés, mais spectateurs-consommateurs) » (page 97).

Dans Travail salarié et Capital, il trouve la confirmation de la source sociale des besoins et plaisirs, à l’origine de l’asymétrie paradoxale entre accroissement des plaisirs de l’ouvrier et diminution de « la satisfaction sociale qu’ils procurent » (page 100). Ou, encore, selon une boutade d’Engels, identifiant le bonapartisme comme la religion de la bourgeoisie, il affirme : « La vraie religion de l’État moderne est le spectacle, et le bonapartisme ne fut que sa première (?) ébauche / prophétie. Cette religion explique et exige la passivité » (page 253).

Un autre axe de la lecture debordienne, également signalée par Anselm Jappe, est la redéfinition du concept de « classe », et, plus spécifiquement, de la classe révolutionnaire. Après avoir cité une introduction du Manifeste communiste, affirmant que « le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population », Debord écrit : « [ceci, à élargir pour les années 1970, avec l’élargissement même de l’économie totale ; l’idéologie matérialisée et la pollution] » (page 116).

Mais Debord cherche aussi dans ses lectures à redéfinir le programme révolutionnaire, et, en lien avec celui-ci, le rôle de l’IS : « Ainsi, écrit-il, il faut être plus cohérent que les léninistes (aussi dans l’art, la vie quotidienne, etc.) mais placer ailleurs la ligne de démarcation entre avant-garde et masses. Cette avant-garde doit être si cohérente qu’elle reste « petite’ » – sans le poids matériel pour devenir la direction de la société. Il faut peut-être 500 hommes (de l’I.S. ?) en France. Et 8 ou 10 grandes organisations partielles du nouveau prolétariat… » (page 147).

Enfin, ce livre offre une vue comme de l’intérieur de l’atelier réflexif de Debord et de sa pensée du détournement. Plusieurs des citations sont en effet précédée d’une note : « détournable ? ». De manière plus organique, le détournement est théorisé comme la reprise et la systématisation d’une pratique déjà mise en œuvre par Marx. « On peut voir que Marx a pratiqué un détournement de la pensée de Hegel, comme du style de Feuerbach. Avec Lautréamont, ce sont nos bases historiques d’expression, exprimant aussi nos buts : la méthode de nos fins » (page 410).

La lecture de Marx et des marxistes, notamment Korsch, permet donc à Debord de mieux appréhender le détournement. Le passé – y compris « les  »bons exemples » révolutionnaires » – ne peut être directement appropriée, car la théorie n’a pas d’existence indépendante du mouvement réel. C’est donc en fonction de l’effervescence sociale actuelle que des expériences passées peuvent être à nouveau connues et citées. D’où l’usage stratégique du détournement « comme remise en jeu, possible s’il y a jeu (nouvelles conditions) », alors que « la citation qui se veut fidèle affadit (idéologise) » (page 152). D’où, également, comme le remarque Bertrand Cochard, le travail effectué sur les textes de Hegel : « Debord isole de la pensée hégélienne des armes anti-spectaculaires, sans se soucier toujours du contexte de leur énonciation. (…) Les citations deviennent des aphorismes dialectiques, et quelque chose comme des sentences révolutionnaires » (page 438).

Fruit d’un travail soigneux et précis, ce livre met en évidence le tribut que Debord doit à tout un courant de pensée, dans lequel il s’inscrit, et qui éclaire la théorisation du spectacle, lui qui affirmait : « j’ai toujours été (en 1967 et avant), et je suis resté un hégélien d’extrême-gauche, avec Feuerbach, Marx, Stirner, Bakounine, Cieszkowski » (page 374).

Frédéric Thomas

1 Frédéric Thomas, « Marx, avant-gardiste ? », (Sous la direction de) Jean-Numa Ducange, Antony Burlaud, Marx, une passion française, Paris, La découverte, 2018, pages 252 à 262.

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