« Rhapsodie rouge, cerise de juillet ou communiste »

rhapsodie

Haïti est secoué depuis trois ans par un mouvement social d’une ampleur inédite. La crise politique que traverse le pays plonge ses racines dans l’histoire coloniale – premier État d’anciens esclaves devenus libres et indépendants en 1804 –, puis néocoloniale. La littérature et l’art participent depuis longtemps de cette effervescence ; témoignage à la fois de l’exaspération d’un pays sous tutelle, des lignes de fuite et de détournement, et de la soif de liberté et de dignité de tout un peuple. Rhapsodie rouge de Jean d’Amérique – qui vient également de publier un roman chez Actes Sud (Soleil à coudre) – en est un exemple des plus récents ; un exemple sous haute tension.

Rhapsodie : suite de poèmes épiques, empruntant aux thématiques populaires, dit le dictionnaire. Et de donner Homère pour référence. Il s’agit bien ici d’une odyssée :

« tu raconteras à tes écorces la traversée étoilée, négocieras avec l’enfer les clefs d’une nouvelle odyssée » (page 33).

Mais d’une odyssée, où se répondent et correspondent le portrait d’une jeune fille et le parcours d’un pays :

« Rhapsodie rouge, crépuscule fantasmé par l’horizon. Sa vingtaine se balade parmi la foule, s’arrête à une terrasse : radeau pour les noyés. Elle ouvre ses ailes, à dépecer les collines embourbées d’idées fixes. Les ténèbres espèrent en vain la conquérir, la séquestrer : aucun nuage ne peut contrarier un oiseau ivre » (page 23).

La verve, l’élan risquent parfois de s’épuiser dans une saturation romantique, heureusement tenue ici à distance depuis « des matins vierges à la nuit sèche comme une bouteille-cadavre » (page 39), depuis la « carcasse assiégée de volcans / ou archives d’aubes » (page 30), depuis le refus de salir « le ciel / en y cachant / quelque dieu » (page 84). Depuis, surtout et enfin, le rouge :

« C’est pays chaud comme foule en émeute, fruit bleu à détrôner tout azur, tu devrais goûter » (page 49).

Invitation à goûter, à accompagner la passante, à saisir celle qui « débarque dans le poème sans crier gare » (page 63), « fait monter les voix délabrées » (page 87), se mue en chant-peuple. Si le poète est « en retard sur l’ordre », c’est qu’il « passe son temps à chiffonner horloge » (page 69), cisèle les heures et les branches, jusqu’à tomber, jusqu’à reprendre ailleurs et autrement, au verso du ciel, le raccommodage des temps et des « peuples écorchés » (page 93).

« Rhapsodie tombée, il faut croire que certaines soifs crèvent océans. Le sang défait ses tresses vocales, encre tombale qui surplombe sa couronne, léchant ses marges les plus lointaines. À elle offert le ciel, parvenu au fracas sur la dalle, redouble tissu, verre débordant sous le soir. Elle couvre ses chutes, d’où luisent – paradoxe épais – espérances sans bornes. N’a d’offrande que ses pieds, dentelles complices de toutes folies. Attend le vent pour renouveler dérive » (page 65).

Haïti ne sera pas sauvé par l’art. Pas même par la poésie. Mais par une révolution, dans laquelle la poésie aura sa part ; la plus belle. « Rhapsodie rouge, cerise de juillet ou communiste » (page 93) est comme l’annonce de la faim de cet embrasement.

Jean D’Amérique : Rhapsodie rouge

Editions Cheyne, Devesset 2021, 94 pages, 17 €.

Frédéric Thomas

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