Les blessures externes et intimes du crime colonial et du crime nucléaire

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« La terre est contaminée
L’océan l’est aussi
Le peuple l’est aussi
La bouche des menteurs l’est tout autant
 »

Entre 1966 et 1996, dans les atolls de Moruroa et de Fangataufa, 193 essais nucléaires dont 46 atmosphérique. Le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Des populations exposées aux retombées radioactives. Andréas Pfersmann interroge : « Comment la littérature a-t-elle appréhendé le CEP et les essais nucléaires de Moruroa et de Fangataufa ? ». Il se propose de discuter de certains ouvrages en « essayant d’élucider la corrélation entre stratégies littéraires et choix idéologiques ».

L’auteur débute par l’« extérieur », La bombe exotique. Romans d’espionnage et d’aventures français inspirés du CEP, aborde la littérature venant de Nouvelle-Zélande, Les Kiwis à l’assaut de Moruroa, avant d’étudier le CEP vu depuis Tahiti, Fictions politiques polynésiennes, chansons et performances.

Les ouvrages dit d’espionnage regorgent de clichés de cartes postales, d’ennemis « aux intérêts français », d’idéologie de défense « nationale » quelque soit le lieu dans le monde, de soutien aux armes nucléaires au nom de la « dissuasion », d’expérimentations secrètes, d’actions mortifères de barbouzes, de justification de l’illégalité pour les « intérêts » de l’Etat, de secrets militaires et nucléaires, de cet Etat dans l’Etat que « représente l’appareil sécuritaire », de négation des droits des populations (dont le droit à l’autodétermination), de négation des liens entre populations du Pacifique… dans oublier le racisme envers ces mêmes populations décrites comme hors de l’histoire et de la « civilisation »…

Les gouvernements et les populations de Nouvelle-Zélande ont été hostiles aux essais nucléaires français. L’auteur parle, entre autres, de la fiction comme arme mémorielle, de vision pākehā, de vision maorie, des mobilisations d’artistes, de gravures sur bois, de métaphore du lagon « assimilé à un être féminin qu’il s’agit de protéger des forages (préalables aux essais nucléaires souterrains) identifiés à des viols par des hommes », des conséquences sanitaires des essais, des maladies radio-induites, de « regard, océanien certes, mais de l’extérieur »…

Les fictions politiques polynésiennes, les chansons et les performances éclairent davantage sur les résistances des populations. Andréas Pfersmann aborde une cosmogénèse, les dévastations de la « modernité occidentale », le temps de l’écriture de l’histoire par soi-même, la sauvegarde d’une civilisation de l’oralité, les incantations poétiques de la parole orale ritualisée, l’exode interne et les bidonvilles, les violences et les résistances collectives, le silence emprisonnant de la colonisation, les liens régionaux entre populations, les liens entre indépendantisme et opposition au nucléaire, les logiques eurocentriques et les discours coloniaux, les chansons populaires, « Ma terre est devenue l’ombre de la vraie ombres/des nuages /Quelle pitié, pour ce paradis aujourd’hui dominé par des nuages [atomiques] », des autrices courageuses ayant enfreint un tabou et brisé le silence…

Une invitation à découvrir des créations polynésiennes.

Au crime de la colonisation s’ajoute donc un crime du nucléaire, un autre crime colonial.

Andréas Pfersmann : La littérature irradiée

Les essais nucléaires en Polynésie française au prisme de l’écriture

La courte échelle – éditions transit, Marseille 2021, 88 pages, 10 euros

Didier Epsztajn


Présentation du projet :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/28/la-litterature-irradiee/

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