Migrer vers l’incertitude

Originaire du district de Sindhupalchowk, au Népal, Jeeban Puri travaille en tant que chauffeur à Damam, en Arabie saoudite. Suite au récent tremblement de terre au Népal, qui a atteint 7,8 sur l’échelle de Richter, Puri souhaite désespérément rentrer chez lui. Quand il parvient à rentrer, il découvre que son fils de trois ans est mort et que leur maison est totalement détruite.

Après dix mois en tant que chauffeur de taxi, il doit rembourser une dette de 150 000 roupies (l’équivalent de 1 500 $) à un courtier qui lui avait arrangé son départ. Le taux d’intérêt est de 36%, Puri est méchamment pris au piège. Il lui faut passer du temps au Népal pour être auprès de sa famille et leur reconstruire un abri, or plus il passera du temps dans son pays, plus le fardeau de la dette augmentera. Mais de toute façon, son salaire de 250 $ par mois est insuffisant, d’autant qu’il ne reste pas grand-chose une fois qu’il a subvenu aux besoins de sa famille.

Des négociants non seulement au Népal, mais dans beaucoup de contrées pauvres des continents asiatiques, africains et latino-américains, demandent de grosses sommes d’argent à ceux qui espèrent émigrer, forçant des hommes désespérés à contracter des prêts à des taux d’intérêts affolants pour payer leur voyage. Le nombre limité de voies légales pour migrer, les politiques de plus en plus restrictives et des contrôles aux frontières de plus en plus stricts dans les pays de destination rendent le marché des services de migration très lucratif. La vaste gamme des frais associés à ces services sont de surcroît souvent très élevés. Ceci amène des migrant·es démuni·es à se retrouver pris au piège de différentes formes de dettes envers une diversité d’acteurs.

La dette impose des conditionnalités

Un tel état d’endettement n’est pas nécessairement ou prioritairement envers des agents qui fournissent des services de migration. Ces agents insistent souvent pour être payés dès que le voyage est effectué. Les migrant·es se retrouvent donc à devoir emprunter auprès de prêteur·es et d’autres institutions, dans leur pays ou à l’étranger, ceci afin de se procurer les énormes sommes d’argent dont iels ont besoin pour payer leur trajet et l’obtention d’un travail.

Il n’est pas anodin que des moyens violents soient employés pour forcer les familles restées chez elles à payer la dette, ce qui met les migrant·es sous une pression extrême pour rembourser par n’importe quel moyen. Dans certains cas, ces dettes importantes peuvent rendre les migrant·es sans défense face à des conditions de travail forcé dans les pays de destination.

En novembre dernier, le meurtre brutal de deux travailleuses migrantes indonésiennes à Hong Kong a suscité de vives réactions. De surcroît, les deux victimes, Sumarti Ningsih et Seneng Mujasih, étaient des travailleuses du sexe, initialement arrivées en tant que travailleuses domestiques. Mais après avoir perdu son travail, Mujasih était restée sans visa et s’était tournée vers le travail du sexe, n’étant plus en mesure de payer les sommes exigées par son agent. Dans de nombreux cas, les frais d’embauche élevés poussent les femmes vers la prostitution.

D’après l’ONG hongkongaise Asia Pacific Mission for Migrants, d’énormes sommes sont récoltées prétendument pour trouver un emploi et fournir une formation. Ces frais varient entre 31 000 et 37 000 dollars hongkongais alors que le salaire se situe autour de 4 110 dollars hongkongais (530 $). Souvent elles doivent donner leur salaire entier pour rembourser la dette, et n’ont plus rien pour survivre, ce qui les entraîne dans un cercle vicieux d’endettement, où elles sont toujours obligées d’emprunter davantage.

Ce cercle vicieux d’endettement restreint sévèrement les chances des personnes de jamais s’en sortir. De plus, l’anxiété qu’elles subissent par peur d’être arrêtées et expulsées crée des conditions de travail déplorables et des rapports d’exploitation difficilement imaginables. La situation des travailleurs/euses migrant·es, surtout dans les pays du Golfe, est souvent désolante. Beaucoup sont forcé·es d’accepter des tâches dangereuses par une chaleur terrible.

À ce jour, plus de 400 travailleurs migrants, principalement népalais, sont morts sur des chantiers de construction au Qatar, depuis que le pays a gagné sa candidature pour héberger la Coupe du Monde de la FIFA en 2022 [1. Cette situation a suscité des appels pour déplacer le lieu de la compétition.

Le système dit « kafala » est une procédure de parrainage mise en place pour réguler le nombre de travailleurs/euses migrant·es au Qatar et dans d’autres pays du Golfe. Il cantonne les travailleurs/euses migrant·es à leur seul·e patron·ne qui parraine leur visa. Cette pratique infâme octroie des pouvoirs énormes aux employeur·es et impose des restrictions majeures aux migrant·es.

Il y a de nombreux témoignages de coercition, d’abus, d’exploitation, et d’autres mauvais traitements par les patron·nes qui font usage de ce système officiel. Les récits de torture, de viol et de meurtre sont aussi fréquents. Ce système largement condamné s’apparente à de l’esclavage moderne. Or, beaucoup de migrant·es dans d’autres régions du monde et pays font face à des situations similaires puisque les lois d’immigration les cantonnent aux travaux spécifiques.

Ces politiques garantissent à la fois l’impermanence dans le temps et la fixation dans l’espace des travailleurs/euses migrant·es et empêchent la libre circulation de la main-d’œuvre ‘libre’ sur le marché du travail auquel iels appartiennent, en théorie. Bien que ces travailleurs/euses ne soient pas juridiquement lié·es à leur patron·ne individuel·le, iels ont très peu de mobilité réelle et se retrouvent en condition de servitude.

Amran, du Bangladesh, veut échapper à la misère qu’entraîne l’absence de travail rémunéré dans son pays et a décidé de travailler à l’étranger. Ce jeune homme de 23 ans a emprunté de l’argent à qui il pouvait, à des taux d’intérêts élevés, pour récolter 7 000 $ pour payer un agent bangladais qui lui a trouvé un emploi dans le bâtiment à Singapour.

Après seulement 9 mois de travail de fabrication de béton, Amran est tombé et s’est gravement blessé à la jambe (fracture ouverte). Malgré les conseils du médecin qui voulait qu’il reste à l’hôpital pour y continuer son traitement, son patron l’a renvoyé au foyer des travailleurs à peine une semaine plus tard. Il avait une plaque métallique et 60 vis dans la jambe.

Laissé à lui-même avec un stock de médicaments et de la nourriture fournie par ses amis, il a finalement réussi à guérir tout en étant maintenant en handicap permanent et avec une grosse dette sur le dos. Actuellement, il est inemployable. Singapour, qui se veut un modèle de stabilité du point de vue des affaires, emploie environ un million de travailleurs/euses étranger·es pour maintenir son économie en fonctionnement, notamment son secteur florissant du bâtiment et du chantier naval. Mais si l’on pense environnement favorable aux travailleurs/euses, il y a de nombreuses histoires semblables à celle d’Amran qui augurent quelque chose de terrible.

Le piège de la dette et l’exploitation

La migration ouvrière et le piège de la dette qui y est associé ont comme conséquence de graves restrictions des libertés des travailleurs/euses en les fixant dans des relations de pouvoir et de dépendance très asymétriques. On peut en effet constater que des pays qui dépendent de travailleurs/euses migrant·es élaborent des politiques d’immigration qui privent ces travailleurs/euses d’un accès indépendant au marché du travail ou d’une quelconque mobilité professionnelle.

Souvent, iels se voient donner des permis de travail de courte durée, auxquels sont imposées des restrictions additionnelles sur leurs droits et leurs libertés en fonction du pays et du permis de travail qu’iels ont obtenu. Parfois les travailleurs/euses migrant·es se voient interdit·es de se syndiquer, et sont délibérément exclu·es du droit du travail et des protections en place pour d’autres travailleurs/euses.

De telles conditions créent des formes d’exploitation extrêmement coercitives. D’autre part, cela peut prendre plusieurs mois, voire des années, pour bon nombre de travailleurs/euses migrant·es (surtout des travailleurs/euses manuel·les) avant de pouvoir rembourser les dettes qu’iels ont encouru pour pouvoir migrer. Malheureusement, c’est pendant ce temps qu’il est le plus probable qu’iels fassent face à de la violence ou des situations de confinement physique, aussi bien que des formes de travail forcé à cause de leur condition d’endettement ou d’autres passifs.

C’est profondément regrettable, mais beaucoup de pays du Sud Global dépendent des envois de fonds des émigré·es pour assurer leur balance des paiements et financer leur économie. Ces pays manquent de réactivité pour défendre leurs citoyen·nes. Donc, les travailleurs/euses migrant·es piégé·es dans ce cercle vicieux de la dette et des conditions d’exploitation abominables ne peuvent pas se tourner vers leurs pays et sont condamné·es à vivre dans des conditions inhumaines pour le restant de leur vie.

Sushovan Dhar

Traduit par Dimitri Cautain, relu par Christine Pagnoulle.

Article extrait du magazine AVP – Les autres voix de la planète, « Dettes & migrations : Divisions internationales au service du capital » paru en mai 2021. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.

 

AVP 80 – Les autres voix de la planète : Dettes & migrations

Divisions internationales au service du capital

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/06/22/en-tant-quhumain-sur-cette-terre-personne-nest-illegal/ 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.