Pourquoi les Cubains ont protesté le 11 juillet (et autres textes)

Est-ce le début de la fin de la peur à Cuba ?

Les manifestations de rue qui ont éclaté dans tout Cuba le 11 juillet sont un événement sans précédent dans les plus de 60 ans qui se sont écoulés depuis le triomphe de la révolution cubaine. Mais pourquoi maintenant ? Cet essai explore les facteurs historiques, économiques et politiques qui aident à clarifier les causes du 11 juillet, examine le rôle des États-Unis, et réfléchit brièvement à l’avenir de Cuba.

Le dimanche 11 juillet, Cuba a éclaté dans des manifestations de rue. Contrairement à la grande manifestation de rue qui a eu lieu en 1994 et qui s’est limitée au Malecón, la longue route à plusieurs voies de La Havane face au golfe du Mexique, le déclenchement de la manifestation du 11 juillet avait une portée nationale. Il y a eu des manifestations dans de nombreuses villes, y compris Santiago de Cuba à l’est, Trinité au centre de l’île et La Havane à l’ouest. L’accès croissant aux médias sociaux dans l’île a joué un rôle important dans la propagation rapide des manifestations ; il n’est pas étonnant que le gouvernement ait immédiatement suspendu l’accès à certains sites de médias sociaux et ait mis fin à tous les appels téléphoniques en provenance de l’étranger.

La présence et la participation dans la rue des femmes et des hommes noirs étaient remarquables partout. Cela ne devrait pas être surprenant, car les Cubains noirs sont beaucoup moins susceptibles de recevoir des envois de fonds en devises fortes de l’étranger, même si plus de 50% de la population reçoit un certain degré de soutien financier par ce canal. Ces envois de fonds sont devenus la clé de la survie à Cuba, en particulier à la lumière du nombre toujours décroissant de biens disponibles dans le carnet de rationnement subventionné libellé en peso. Les Noirs cubains ont également été victimes du racisme institutionnel dans l’industrie touristique en pleine croissance où les emplois visibles de « première ligne » sont principalement réservés aux femmes et aux hommes à la peau blanche et claire traditionnellement attrayants.

Les manifestants n’ont approuvé ni soutenu aucun programme ou idéologie politique, à l’exception de la demande générale de liberté politique. La presse officielle cubaine affirme que les manifestations ont été organisées de l’étranger par des Cubains de droite. Mais aucune des revendications associées à la droite cubaine n’a été reprise par les manifestants, comme le soutien à Trump souvent entendu dans le sud de la Floride et dans certains milieux dissidents à Cuba. Et personne n’a appelé à une « intervention humanitaire » adoptée par les plattistes (l’amendement Platt, approuvé par le Congrès en 1901 et aboli en 1934, a donné aux États-Unis le droit d’intervenir militairement à Cuba), comme le biologiste Ariel Ruiz Urquiola, lui-même victime de la répression gouvernementale pour son activisme écologique indépendant. Les manifestants ont parlé de la rareté de la nourriture, des médicaments et des articles de consommation essentiels, ont répudié le président Díaz-Canel assingao – une expression qui se traduit à Cuba par « putain » mais signifie une personne méchante et méchante, et a scandé patria y vida (patrie et vie). « Patria y Vida » est le titre d’une chanson de rap très populaire et très polie d’un groupe de rappeurs noirs cubains (disponible sur YouTube). J’ai vu et entendu la chanson plus d’une douzaine de fois pour en profiter ainsi que pour rechercher ses significations explicites et implicites, y compris dans ses silences et ses ambiguïtés.

« Patria y Vida » s’oppose au vieux slogan du gouvernement cubain « Patria o Muerte » (« Patrie ou mort »). Bien que ce slogan ait pu avoir du sens dans les années 1960, lorsque Cuba a été confrontée à de réelles invasions, il frise l’obscène lorsqu’il a été exprimé par des bureaucrates de deuxième génération. Il est certainement grand temps que le culte macho de la violence et de la mort du régime soit remis en question, et cette chanson le fait très bien.

Mais que signifie implicitement répudier l’année 1959, la première année de la révolution réussie, comme le fait la chanson ? Il n’y avait pas de système de style soviétique à Cuba à l’époque et l’année 1959 n’est pas équivalente aux frères Castro. Beaucoup de gens de croyances politiques très diverses se sont battus et sont morts pour provoquer la révolution qui a renversé la dictature de Batista. La chanson exprime de nombreux sentiments démocratiques importants contre la dictature cubaine actuelle, mais elle est malheureusement silencieuse sur l’alternative souhaitable, qui laisse de la place aux pires éléments de droite et pro-Trump du sud de la Floride pour se rallier derrière elle comme si elle était la leur.

Fidèle à sa forme, le président Díaz-Canel a appelé les « révolutionnaires » à être prêts au combat et à sortir et à récupérer les rues loin des manifestants. En fait, c’est la police en uniforme, Seguridad del Estado (la police secrète) et Boinas Negras (bérets noirs, forces spéciales) qui ont répondu par des gaz lacrymogènes, des passages à tabac et des centaines d’arrestations, dont plusieurs critiques de gauche du gouvernement. Selon un rapport de Reuters du 21 juillet, les autorités avaient confirmé qu’elles avaient entamé le procès des manifestants accusés de diverses accusations, mais l’avaient nié selon un autre article de presse du 25 juillet. Il s’agit de procès sommaires sans l’avantage d’un avocat de la défense, un format généralement utilisé pour les violations mineures à Cuba, mais qui, en l’occurrence, implique la possibilité d’années de prison pour les personnes reconnues coupables.

La plupart des manifestations étaient en colère mais généralement pacifiques et ce n’est que dans quelques cas que les manifestants se sont comportés violemment, comme dans le cas de certains pillages et d’une voiture de police qui a été renversée. Cela contrastait clairement avec la violence fréquemment manifestée par les forces de l’ordre. Il convient de noter qu’en appelant ses partisans à descendre dans la rue pour combattre les manifestants, Díaz-Canel a invoqué l’idée vieille de plus de 60 ans que « les rues appartiennent aux révolutionnaires ». Tout comme le gouvernement a toujours proclamé que « les universités appartiennent aux révolutionnaires » afin d’expulser les étudiants et les professeurs qui ne suivent pas la ligne du gouvernement. Un exemple est René Fidel González García, professeur de droit expulsé de l’Université d’Oriente. C’est un critique virulent de la politique gouvernementale, qui, loin de renoncer à ses idéaux révolutionnaires, les a réaffirmés à de nombreuses reprises.

Mais pourquoi maintenant ?

Cuba est au milieu de la crise économique la plus grave depuis les années 1990, lorsque, à la suite de l’effondrement du bloc soviétique, les Cubains ont subi d’innombrables et longues pannes d’électricité en raison de la grave pénurie de pétrole, ainsi que de la malnutrition endémique et des problèmes de santé qui l’accompagnent.

La crise économique actuelle est due au déclin du tourisme lié à la pandémie, combiné au désinvestissement à long terme du gouvernement en capital et à l’incapacité de maintenir la production, même aux niveaux inférieurs des cinq dernières années. Le PIB de Cuba (produit intérieur brut) a chuté de 11% en 2020 et n’a augmenté que de 0,5% en 2019, l’année précédant le déclenchement de la pandémie. La récolte annuelle de sucre qui s’est terminée ce printemps n’a même pas atteint 1 million de tonnes, ce qui est inférieur à la moyenne de 1,4 million de ces dernières années et très loin en dessous des 8 millions de tonnes en 1989. La récente tentative du gouvernement d’unifier les différentes devises circulant à Cuba – principalement le CUC, un substitut du dollar, et le peso – s’est retournée contre elle, ce qui a entraîné une grave inflation qui a été prédite entre autres par l’éminent économiste cubain Carmelo Mesa-Lago. Alors que le CUC disparaît effectivement, l’économie cubaine a été pratiquement dollarisée avec la baisse constante de la valeur du peso. Alors que le taux de change officiel est de 24 pesos pour le dollar, le taux du marché noir en vigueur est de 60 pesos pour le dollar, et il va empirer en raison du manque de dollars touristiques. Ce virage vers un dollar de plus en plus cher peut être quelque peu limité à la lumière du récent passage du gouvernement à l’euro comme monnaie forte préférée.

Le pire de tous, c’est la pénurie généralisée de nourriture, même pour ceux qui ont des divisas, le terme générique pour les devises fortes. Les réformes agricoles de ces dernières années visant à augmenter la production nationale n’ont pas fonctionné parce qu’elles sont inadéquates et insuffisantes, ce qui rend impossible pour les agriculteurs privés et les usufruitiers (agriculteurs qui louent des terres au gouvernement pour une durée de 20 ans renouvelable pour 20 ans supplémentaires) de nourrir le pays. Ainsi, par exemple, le gouvernement accorde arbitrairement des crédits bancaires aux agriculteurs pour certaines choses, mais pas pour d’autres, comme pour le défrichement du marabú, une mauvaise herbe envahissante coûteuse à éliminer, mais une tâche essentielle si l’on veut cultiver. Acopio, l’organisme d’État chargé de collecter la proportion substantielle de la récolte que les agriculteurs doivent vendre à l’État à des prix fixés par le gouvernement, est notoirement inefficace et gaspilleur, parce que les Acopiotrucks n’arrivent pas à temps pour collecter leur part, ou en raison de l’indifférence systémique et de l’insouciance qui imprègnent les processus d’expédition et de stockage. Cela crée d’énormes détériorations et déchets qui ont réduit la qualité et la quantité de biens disponibles pour les consommateurs. C’est pour de telles raisons que Cuba importe 70% de la nourriture qu’elle consomme de divers pays, y compris les États-Unis (une exemption au blocus a été prévue en 2001 pour l’exportation illimitée de denrées alimentaires et de médicaments vers Cuba, mais avec la grave limitation que Cuba doit payer en espèces avant que les marchandises ne soient expédiées vers l’île).

L’économiste cubain Pedro Monreal a attiré l’attention sur les écrasants millions de pesos que le gouvernement a consacrés à la construction d’hôtels touristiques (principalement dans le cadre de coentreprises avec des capitaux étrangers) qui, même avant la pandémie, étaient remplis bien en deçà de leur capacité, tandis que l’agriculture est privée d’investissements gouvernementaux. Ce choix unilatéral des priorités par l’État à parti unique est un exemple de ce qui résulte de pratiques profondément antidémocratiques. Ce n’est pas un « défaut » du système cubain, pas plus que la poursuite incessante du profit n’est un « défaut » du capitalisme américain. Tant la bureaucratie que l’absence de démocratie à Cuba et la poursuite incessante du profit aux États-Unis ne sont pas des défauts mais des éléments constitutifs des deux systèmes.

De même, le pétrole est devenu de plus en plus rare à mesure que les expéditions de pétrole vénézuéliennes en échange de services médicaux cubains ont diminué. Il ne fait aucun doute que le renforcement par Trump du blocus criminel, qui est allé au-delà de la simple inversion de la libéralisation d’Obama au cours de sa deuxième période à la Maison Blanche, a également gravement nui à l’île, entre autres raisons parce qu’il a rendu plus difficile pour le gouvernement cubain d’utiliser les banques à l’étranger, américaines ou non, pour financer ses opérations. C’est parce que le gouvernement américain punira les entreprises qui font des affaires avec Cuba en les empêchant de faire des affaires avec les États-Unis. Jusqu’aux événements du 11 juillet, l’administration Biden avait laissé presque toutes les sanctions de Trump intactes. Depuis lors, il a promis de permettre des envois de fonds plus importants et de fournir du personnel au consulat américain à La Havane.

Bien que le blocus criminel ait été très réel et gravement dommageable, il a été relativement moins important pour créer des ravages économiques que ce qui est au cœur même du système économique cubain : le contrôle et la gestion bureaucratiques, inefficaces et irrationnels de l’économie par le gouvernement cubain. C’est le gouvernement cubain et ses alliés de « gauche » dans le Nord mondial, et non le peuple cubain, qui continuent, comme ils l’ont fait pendant des décennies, à ne blâmer que le blocus.

Dans le même temps, la classe ouvrière des zones urbaines et rurales n’a ni incitations économiques ni incitations politiques sous la forme d’un contrôle démocratique de son lieu de travail et de la société à s’investir dans son travail, réduisant ainsi la quantité et la qualité de la production.

Situation sanitaire à Cuba

Après le début du printemps 2020, Cuba a relativement bien réussi au cours de la première année de la pandémie par rapport à d’autres pays de la région. Mais ces derniers mois, la situation à Cuba, pour des raisons encore obscures, à l’exception de l’entrée de la variante Delta dans l’île, a empiré et, ce faisant, a gravement aggravé les problèmes économiques et politiques du pays. Ainsi, comme l’a noté Jessica Domínguez Delgado dans le blog cubain El Toque (13 juillet), jusqu’au 12 avril, un peu plus d’un an après le début de la pandémie, 467 personnes étaient décédées parmi les 87 385 cas diagnostiqués comme atteints du Covid-19. Mais seulement trois mois plus tard, le 12 juillet, le nombre de personnes décédées avait atteint 1 579 avec 224 914 cas diagnostiqués (2,5 fois plus que dans la période précédente beaucoup plus longue).

La province de Matanzas et sa capitale du même nom située à 100 kilomètres à l’est de La Havane sont devenues l’épicentre de l’expansion soudaine de la pandémie à Cuba. Selon le gouverneur de la province, la province de Matanzas manquait de 3 000 lits par rapport au nombre de patients qui en avaient besoin. Le 6 juillet, un ami personnel qui vit dans la ville de Matanzas m’a écrit sur la situation sanitaire désastreuse dans la ville avec un manque de médecins, de tests et d’oxygène au milieu de l’effondrement des hôpitaux. Mon ami a écrit que le gouvernement national s’était montré incapable de contrôler la situation jusqu’au jour même où il a finalement formulé un plan d’action pour la ville. Le gouvernement a finalement pris un certain nombre de mesures, y compris l’envoi d’un nombre important de personnel médical supplémentaire, bien qu’il soit trop tôt pour dire au moment de la rédaction du présent rapport quels résultats.

Les scientifiques et les instituts de recherche cubains méritent beaucoup de crédit pour la mise au point de plusieurs vaccins anti-Covid. Cependant, le gouvernement a été responsable du retard excessif et inutile dans la vaccination des personnes sur l’île, aggravé par sa décision de ne pas se procurer de dons de vaccins à l’étranger ni de rejoindre le COVAX (Covid-19 Vaccines Global Access) fort de 190 pays parrainé par plusieurs organisations internationales, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une organisation avec laquelle le gouvernement cubain entretient de bonnes relations. Actuellement, seulement 16% de la population a été entièrement vaccinée et 30% ont reçu au moins une dose du vaccin.

La crise médicale dans la province et la capitale Matanzas s’inscrit dans un schéma plus général de pénurie médicale et d’abandon, le gouvernement cubain ayant accéléré ses exportations de personnel médical à l’étranger pour renforcer ce qui est depuis un certain temps son exportation numéro un. C’est pourquoi le précieux programme de médecin de famille introduit dans les années 1980 s’est gravement détérioré. Alors que le gouvernement cubain utilise une échelle mobile (y compris un certain travail bénévole) dans ce qu’il facture à ses clients du gouvernement étranger, les médecins cubains obtiennent en moyenne 10 à 25% de ce que les clients étrangers paient au gouvernement cubain. Inutile d’ajouter que le personnel médical cubain ne peut pas organiser de syndicats indépendants pour négocier avec le gouvernement sur les conditions de leur emploi. Néanmoins, aller à l’étranger est une mission souhaitée pour la plupart des médecins cubains parce qu’ils gagnent une quantité importante de devises fortes et peuvent acheter des biens étrangers. Toutefois, s’ils ne retournent pas à Cuba après la fin de leurs affectations, ils sont punis administrativement (c’est-à-dire non judiciairement) d’un exil forcé de 8 ans.

Le contexte politique

Plus tôt cette année, la vieille garde de la direction, qui a combattu le régime Batista et qui est à la fin des années 90 et au début des années 2000, a pris sa retraite de ses fonctions gouvernementale pour céder la place à la nouvelle direction de Miguel Díaz-Canel (né en 1960) en tant que président et Manuel Marrero Cruz (né en 1963) en tant que Premier ministre. Ce nouveau leadership poursuit la politique de libéralisation économique et sociale de Raúl Castro sans démocratisation. Par exemple, en 2013, le gouvernement a libéralisé la réglementation qui contrôlait la circulation des personnes afin de faciliter les voyages à l’étranger pour la plupart des Cubains. Cependant, dans le même temps, le gouvernement a rendu pratiquement impossible la sortie de nombreux dissidents du pays, par exemple en retardant leur départ afin qu’ils ne puissent pas se rendre à temps pour assister à des conférences tenues à l’étranger, et en créant une liste de quelque 200 « régulados » (personnes soumises à des règles réglementaires) qui ne sont pas autorisées à quitter le pays du tout. Il est important de souligner que, comme dans le cas d’autres mesures adoptées par le gouvernement cubain mentionné précédemment, ces actions poursuivent la politique de Fidel et Raúl Castro, dans laquelle les décisions politiques et administratives sont prises en dehors du propre système judiciaire du régime. Il en va de même pour les centaines de détentions relativement brèves que le gouvernement de Raúl Castro effectue chaque année, en particulier pour tenter d’empêcher les manifestations publiques non contrôlées par le gouvernement (une méthode policière qui ne fonctionne que pour les manifestations politiques prévues précédemment, contrairement à celles qui ont eu lieu le 11 juillet).

L’État à parti unique

L’État à parti unique continue de fonctionner comme sous le règne de Fidel et Raúl Castro. En réalité, cependant, le Parti communiste cubain (PCC, son acronyme espagnol) n’est pas vraiment un parti – cela impliquerait l’existence d’autres partis. Le PCC n’est pas non plus principalement un parti électoral, bien qu’il contrôle fermement d’en haut les soi-disant élections périodiques qui aboutissent toujours à l’approbation unanime de la voie politique suivie par les autorités.

Parfois, les gens désillusionnés par les partis corrompus existants en Amérique latine et même aux États-Unis eux-mêmes réagissent avec indifférence, sinon approbation, à l’État cubain à parti unique parce qu’ils perçoivent les élections comme renforçant les systèmes corrompus. Ainsi, ces gens pensent qu’il vaut mieux avoir un parti politique honnête qui fonctionne qu’un système multipartite corrompu qui ne fonctionne pas. Le problème avec ce type de pensée est que les systèmes bureaucratiques à parti unique ne fonctionnent pas bien du tout, sauf peut-être pour réprimer complètement toute opposition. En outre, tôt ou tard, la corruption se fraye un chemin dans le système de parti unique, comme l’histoire l’a montré à plusieurs reprises. Dans le cas de Cuba, Fidel Castro lui-même a averti dans un célèbre discours du 17 novembre 2005 que la révolution risquait plus de périr à cause d’une corruption endémique qu’à cause des actions des contre-révolutionnaires.

Le monopole organisationnel du PCC – explicitement sanctionné par la constitution cubaine – affecte bien plus que les élections. Il étend son pouvoir d’une manière hautement autoritaire pour contrôler la société cubaine par le biais des soi-disant organisations de masse qui fonctionnent comme des courroies de transmission pour les décisions prises par le Bureau politique du PCC. Par exemple, le CCT, le syndicat officiel, est la courroie de transmission qui permet à l’État cubain de maintenir son monopole de l’organisation des travailleurs cubains. Au-delà de l’application de l’interdiction des grèves, le CCT n’est pas une organisation de défense des intérêts de la classe ouvrière tels que déterminés par les travailleurs eux-mêmes. Il a plutôt été créé pour faire progresser ce que la direction du PCC au pouvoir détermine être l’intérêt supérieur des travailleurs.

Les mêmes mécanismes de contrôle s’appliquent à d’autres « organisations de masse » telles que la Fédération des femmes cubaines (FMC) et à d’autres institutions telles que les rédactions, les universités et le reste du système éducatif. Les médias (radio, télévision et journaux) continuent d’être sous le contrôle du gouvernement, guidés dans leur couverture par les « orientations » du département idéologique du Comité central du PCC. Il y a cependant deux exceptions importantes au contrôle des organes de presse par l’État : l’une, les publications internes de l’Église catholique. Néanmoins, la hiérarchie catholique cubaine est extrêmement prudente et la circulation de ses publications est en tout cas limitée à ses paroisses et autres institutions catholiques. Une exception beaucoup plus importante est Internet, que le gouvernement n’a pas encore été en mesure de placer sous son contrôle absolu et reste le principal véhicule pour les voix critiques et dissidentes. C’est précisément ce contrôle moins que total d’Internet qui a rendu possibles les épidémies politiquement explosives du 11 juillet à l’échelle nationale.

Où va Cuba ?

Sans le bénéfice de la présence de Fidel Castro et du degré de légitimité conservé par les dirigeants historiques, Díaz-Canel et les autres nouveaux dirigeants du gouvernement ont été politiquement durement touchés par les événements du 11 juillet, même s’ils ont reçu le soutien honteux de la plupart des larges de la gauche internationale. Le fait que les gens ne semblent plus avoir peur peut être la plus grande menace pour le gouvernement qui émerge des événements du 11 juillet. Malgré ce coup, la nouvelle direction est en bonne voie de poursuivre l’orientation de Raúl Castro visant à développer une version cubaine du modèle sino-vietnamien, qui combine un haut degré d’autoritarisme politique avec des concessions aux capitaux privés et surtout étrangers.

Dans le même temps, les dirigeants du gouvernement cubain continueront de suivre des politiques de réforme économique incohérentes et même contradictoires de peur de perdre le contrôle au profit du capital privé cubain. Le gouvernement a récemment autorisé la création de PYMES privés (petites et moyennes entreprises privées), mais il ne serait pas du tout surprenant que de nombreux PYMES nouvellement créés finissent entre les mains d’importants fonctionnaires d’État devenus capitalistes privés. Il existe une importante couche gouvernementale composée de gestionnaires d’entreprise et de techniciens ayant une vaste expérience dans des secteurs tels que le tourisme, en particulier dans l’armée. Le plus important d’entre eux est le général de 61 ans. Alberto Rodríguez López-Calleja, ancien gendre de Raúl Castro, qui est le directeur de GAESA, l’énorme conglomérat d’entreprises militaires, qui comprend Gaviota, la principale entreprise touristique de l’île. Il est significatif qu’il soit récemment devenu membre du Bureau politique du PCC.

Peut-être que cette jeune génération de bureaucrates militaires et civils d’affaires pourrait essayer de surmonter la mentalité de rentier que 30 ans d’aide soviétique abondante ont créée parmi les dirigeants cubains, comme en témoigne l’échec de la modernisation et de la diversification de l’industrie sucrière (comme le Brésil l’a fait) au cours de ces années relativement prospères qui se sont terminées en 1990. Certes, le blocus économique américain a contribué à la mentalité des rentiers en encourageant une attitude de survie économique quotidienne plutôt que d’augmenter la productivité de l’économie cubaine pour permettre un avenir plus prospère.

Enfin, qu’en est-il des États-Unis ? Biden ne fera probablement pas grand-chose au cours de son premier mandat pour changer la politique impérialiste des États-Unis à l’égard de Cuba qui a été considérablement aggravée par Trump. La question de savoir si une éventuelle deuxième administration démocratique à Washington à partir de 2025 fera quelque chose de différent reste ouverte.

Il y a cependant un paradoxe sous-jacent à la politique cubaine du gouvernement américain. Bien que la politique américaine ne soit pas actuellement principalement motivée par les intérêts de la classe dirigeante, mais plutôt par des considérations électorales, en particulier dans l’État très contesté de Floride, elle n’est pas nécessairement moins sévère ou, ce qui est plus alarmant, moins durable. Les États-Unis La Chambre de commerce, probablement l’institution commerciale la plus politiquement active aux États-Unis, préconise la reprise de relations commerciales normales avec Cuba depuis de nombreuses années. Thomas J. Donohue, son directeur de longue date qui a pris sa retraite plus tôt cette année, s’est rendu à Cuba à de nombreuses reprises et y a rencontré des dirigeants gouvernementaux. Les grandes entreprises agroalimentaires sont également intéressées à faire des affaires avec Cuba, tout comme les intérêts agricoles et autres intérêts commerciaux dans les États du Sud, du Sud-Ouest et des montagnes représentés par des politiciens républicains et démocrates. Cependant, il est douteux qu’ils soient enclins à dépenser beaucoup de capital politique pour atteindre cet objectif.

Cela impose un lourd fardeau supplémentaire aux États-Unis. Laissée pour sortir de l’impasse, qui favorise clairement la poursuite indéfinie du blocus, grâce à un nouveau type de campagne qui se concentre à la fois sur la grave agression et l’injustice commises contre le peuple cubain sans en même temps devenir apologiste de la direction politique de l’État cubain.

Quoi qu’il en soit, les gens de gauche aux États-Unis ont deux tâches clés. Premièrement, ils devraient s’opposer fermement au blocus économique criminel de Cuba. Deuxièmement, ils devraient soutenir les droits démocratiques du peuple cubain plutôt qu’un État policier ossifié, de la même manière qu’ils ont soutenu la lutte pour les droits de l’homme, la démocratie et le changement social et économique radical en Colombie et au Chili en Amérique latine ainsi qu’au Myanmar et à Hong Kong en Asie.

Samuel Farber, 27 juillet 2021

https://inthesetimes.com/article/cuban-revolution-protest-july-united-states

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Cuba en trois temps historiques. A l’occasion du 26 juillet…

L’histoire est aussi un cycle en perpétuel mouvement. Ces réflexions sont le fruit de ma participation aux luttes passées et de ma préoccupation pour les traits de la situation actuelle à Cuba.

-I-

Antonio Guiteras [1906-1935] et le mouvement qu’il a créé Joven Cuba en 1933 [une organisation ouvrière à tonalité anticapitaliste et s’inspirant du nationalisme de José Marti] ont été les précurseurs du mouvement révolutionnaire dirigé par Fidel Castro, appelé plus tard Mouvement du 26 juillet (MR 26-7). Tous deux ont organisé les étapes insurrectionnelles des révolutions contre les dictatures de Fulgencio Batista [Antonio Guiteras mourut le 8 mai 1935 dans un affrontement avec l’armée de Batista] et contre l’impérialisme américain, respectivement en 1934 et 1952 [1].

Dix-sept ans seulement s’étaient écoulés depuis l’assassinat de Guiteras sur les ordres de Batista lorsque ce dernier a perpétré un coup d’Etat en mars 1952. Le peuple cubain se souvenait encore de la répression brutale causée par l’armée placée sous sa direction dans la seconde moitié des années 1930. Spontanément, aux premières heures du matin du 10 mars, le peuple cubain s’est présenté devant les mairies et dans les places pour demander des armes afin de combattre le coup.

La Fédération des étudiants universitaires (FEU) a été la première à se rendre au palais présidentiel et à offrir au président de la République [Carlos Prío Socarrás] son soutien inconditionnel pour affronter les putschistes.

Entre mars et mai 1952, les combattants des années 1930 et ceux de la nouvelle génération révolutionnaire des années 1950 fondent de nouveaux groupes. C’est de là que sont nées les organisations en faveur de la lutte armée et de la révolution.

Certaines sont dirigées par des combattants des années 1930, comme Rafael García Bárcenas, du Partido del Pueblo Cubano (Ortodoxos) ou Partido Ortodoxo, qui a organisé le Movimiento Nacional Revolucionario (MNR) ; Aida Pelayo et Neneina Castro, également de ce parti, qui ont créé le Frente Cívico de Mujeres Martianas [par référence à José Marti], composé de femmes ortodoxas, auténticas [issues du Partido Auténtico], du mouvement étudiant et d’autres femmes; ou Aureliano Sánchez Arango, du Partido Auténtico [auquel s’opposait le Partido Ortodoxo, à propos de l’orientation anti-impérialiste et de la corruption].

Pendant ce temps, des représentants de la nouvelle génération révolutionnaire, tels que Fidel Castro [membre de la direction de Juventud Ortodoxa] et Abel Santamaría, organisent le Mouvement révolutionnaire, depuis la capitale et l’ouest du pays, avec le projet d’attaquer la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba et la caserne Carlos de Céspedes à Bayamo, dans la province d’Oriente, afin de saisir les armes. Ce projet a été réalisé le 26 juillet 1953, dont nous célébrons aujourd’hui le soixante-huitième anniversaire.

-II-

Après les attaques, Batista ordonne de poursuivre et d’assassiner (sans succès) Fidel Castro. Ce dernier a été fait prisonnier, jugé et condamné avec les femmes et les hommes qui ont pris d’assaut les deux casernes. Son plaidoyer pour sa défense [« L’histoire m’absoudra »] contenait une série de points qui allaient devenir le programme de la Révolution.

En 1955, sous la pression du mouvement national d’amnistie développé par les forces révolutionnaires, ils sont acquittés et réorganisent le Mouvement révolutionnaire, le rebaptisant du nom de Mouvement révolutionnaire du 26 juillet (MR 26-7).

A partir de ce moment, la structure du 26 juillet commence à étendre son réseau d’organisation dans les six provinces cubaines, avec un appareil militaire composé de Brigades de jeunesse dirigées par la direction provinciale de l’Action et du Sabotage; la Section des travailleurs et celles de la Propagande et des Finances.

Ces forces ont été animées, dans les provinces et les municipalités, par des hommes et des femmes partisans de la « ligne dure », c’est-à-dire de la révolution organisée. Ils venaient du MNR, de la structure des jeunes, des femmes et des travailleurs du Partido Ortodoxo, du secteur étudiant et des éléments du mouvement insurrectionnel du Partido Auténtico.

Pendant ce temps, l’avant-garde révolutionnaire de la Fédération des étudiants universitaires (FEU), présidée par José A. Echevarría, organise la Direction révolutionnaire (DR), qui joue un rôle important dans l’insurrection.

Pendant que cela se passe sur l’île, Fidel et un groupe de combattants du MR 26-7 s’installent au Mexique. Leur plan était similaire à celui conçu par Antonio Guiteras, à savoir organiser et former la force de guérilla dans des camps, puis retourner à Cuba en tant qu’expédition armée.

Les membres de l’expédition du Granma devaient débarquer le 30 novembre 1956 sur la côte, près de la Sierra Maestra. Ce jour-là, le MR 26-7 déclenchera une grève générale soutenue par des actions armées dans toute l’île.

Cette tactique n’a été efficace que dans la municipalité de Guantánamo et dans certaines actions à Santiago de Cuba. L’achat d’armes, grâce à l’argent envoyé des provinces à Frank País, responsable de l’appareil militaire national du MR 26 juillet, a échoué. Cet achat devait être organisé par une cellule du Mouvement sur la base navale de Guantánamo.

Entre 1956 et 1958, les forces du MR 26-7, de la FEU et de la DR, le mouvement insurrectionnel Auténtico et le mouvement insurrectionnel des femmes – qui crée de nouvelles organisations : les Mujeres Oposicionistas Unidas à La Havane et el Frente de Mujeres Cubanas dans la province d’Oriente – renforcent l’insurrection dans le pays et dans l’émigration.

Au cours de ces deux années, la conscience populaire et la foi dans le processus révolutionnaire sont en hausse, grâce aux opérations menées par ces organisations. Les opérations de l’Armée révolutionnaire du 26 juillet et du Front de la DR du 13 mars dans l’Escambray [région montagneuse au centre de Cuba] ont été décisives.

En outre, l’effondrement de l’Armée de la République de Batista a conduit différents groupes d’officiers de haut rang à conspirer aux côtés des dirigeants du 26 juillet. Le haut commandement militaire a également intrigué auprès de l’ambassade des Etats-Unis pour obtenir que Batista abandonne le pouvoir.

Le processus a ainsi culminé avec la prise du pouvoir par l’Armée révolutionnaire du 26 juillet dans l’est et le centre du pays, et par la direction de la lutte clandestine dans les provinces occidentales.

Le MR 26-7, sans être un parti, a joué le rôle d’un parti pour la guerre, car il avait une base socio-classiste structurée, avec des sections ouvrières, étudiantes, de résistance civique, d’intellectuels, de professionnels, de petite bourgeoisie et de religieux. Il disposait également d’un appareil militaire clandestin et d’une Armée révolutionnaire.

-III-

Après que la direction politique militaire du MR 26-7 a pris le pouvoir et que le gouvernement révolutionnaire a été établi dans le palais présidentiel, Fidel Castro a effectué une tournée réussie en Amérique latine [Brésil, Argentine, Uruguay, Trinité-et-Tobago]. A son retour, il a prononcé un discours lors de la manifestation organisée sur la Plaza Cívica le 8 mai 1959. Ce jour-là, il a rendu hommage à Antonio Guiteras en déclarant :

« Un jour, nous pourrons commémorer dignement la mort d’Antonio Guiteras […] et c’est avec une satisfaction infinie que je remplis le devoir de lui rendre le plus émouvant hommage de souvenir et de sympathie […] parce qu’il a voulu faire ce que nous avons fait et qu’il est tombé comme sont tombés beaucoup d’autres révolutionnaires, parce qu’il s’est proposé de faire ce que nous faisons aujourd’hui. »

Il a ensuite ajouté : « Il a combattu les mêmes maux que nous combattons, il a lutté contre le même dictateur que nous avons combattu par la suite; il est tombé sous les balles ennemies qui ont coûté la vie à tant de nos camarades […] mais nous avons la satisfaction […] qu’à côté de la dépouille de Guiteras, aucun mémorial aux assassins de Cuba ne sera érigé. » [2]

A partir de janvier 1959, le gouvernement révolutionnaire introduit dans la pratique sociale les lois du Programme de la Moncada (1959-1960). Cela aurait dû être le moment de reprendre le projet de construction du socialisme cubain sur la base des expériences et des thèses élaborées par Guiteras [3], qui affirmait dans le Programme Jeune Cuba que « l’État socialiste est une déduction rationnelle basée sur les lois de la dynamique sociale» de la société cubaine [4]. Ce n’est pas ce qui s’est passé.

1961 voit l’intégration du MR 26-7, du DR 13 de Marzo – qui ont tous deux joué un rôle de premier plan dans l’étape insurrectionnelle de la Révolution – et du Parti socialiste populaire [PSP, nom alors du PC], qui, lui, jusqu’à la mi-1958 n’avait été qu’un promoteur de la thèse électoraliste des partis d’opposition.

La participation politique du PSP à la Direction militaire du 26 juillet a favorisé le projet des anciens communistes cubains d’introduire le modèle soviétique du « socialisme réellement existant»  sur l’île. C’est ainsi que les Organisations révolutionnaires intégrées (ORI) se sont transformées, d’abord en Partido Unido de la Revolución Socialista (PURS), puis en Partido Comunista de Cuba (PCC), tous deux sous la direction de Fidel Castro.

L’un des problèmes qui se sont posés au cours de ces décennies a été la décision de subordonner le PCC et le gouvernement à un seul chef, avec des fonctions différentes. L’autre était l’assujettissement de l’Etat cubain au PCC.

Dans ce contexte, le pouvoir partisan [du parti unique] et étatique de la bureaucratie a été intronisé. Des phénomènes liés à la corruption, jusqu’alors moins notoires, ont commencé à faire surface à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

La société est un organisme vivant, qui a survécu à la période spéciale des années 1990, mais dans les premières décennies de ce siècle, des hommes et des femmes qui disposaient d’un esprit critique, expert et socio-scientifique dans différents domaines ont commencé à exercer, de différentes manières, une critique constructive révolutionnaire du gouvernement. Ils ont souligné la nécessité d’un dialogue démocratique et ont mis en garde contre le danger de la campagne menée par des forces qui sont en faveur de l’intervention du gouvernement des Etats-Unis. Ils n’ont pas été écoutés.

En raison de la maladie de Fidel en 2006, son frère Raúl a pris la tête du gouvernement, d’abord à titre intérimaire puis officiellement, en 2008, et en 2011, après le 6e congrès du parti, également à la tête de cet organe politique. En 2007, un processus de réforme a été annoncé, mais il n’a pas été mis en œuvre dans toute son ampleur, ce qui est injustifiable. Pendant ce temps, l’économie militarisée (voir article d’Alina Barbar Lopez Hernandez du 8 octobre 2020) a été renforcée et soustraite à tout mécanisme de contrôle citoyen et parlementaire. Tout au long de cette période, la classe bureaucratique s’est renforcée et est devenue encore plus élitiste et séparée du peuple.

***

En 2019, la nouvelle Constitution a été approuvée après avoir été soumise au débat populaire en 2018. Elle a déclaré que Cuba était un Etat Socialiste de Droit, un concept vide qu’il fallait remplir de contenu.

Entre 2019 et 2021, différents conflits ont eu lieu, qui sont devenus critiques en raison des situations de pauvreté, de pénuries alimentaires, de l’augmentation des prix sur les marchés publics et privés et sur le marché noir parallèle, causées par les erreurs de Tarea Ordenamiento [nom donné à la réforme] ; en raison des mauvaises conditions de vie, de la pénurie de médicaments, de l’augmentation de la pandémie dans le pays, de l’absence de solutions aux problèmes, du blocus et de l’intensification des mesures contre Cuba approuvées par le président Donald Trump.

Le 11 juillet, point culminant de ces conflits, nous avons tous été surpris par l’explosion sociale d’une partie du peuple cubain, qui s’est produite à San Antonio de los Baños et qui s’est répandue spontanément dans tout le pays, avec en tête les quartiers les plus pauvres.

La crise actuelle est pleine de complexités, mais il ne fait aucun doute qu’elle doit être résolue de l’intérieur de l’île, et par les Cubains, sans ingérence étrangère d’aucune sorte.

Les dirigeants dissidents traditionnels n’étaient pas visibles lors des manifestations. Les médias officiels n’ont fourni aucune preuve qu’elles aient été organisées par des agents de l’impérialisme américain sur le territoire national. C’est après ces événements que la campagne contre le gouvernement cubain – qui, par nature, a toujours été contre le système socialiste, l’indépendance et la souveraineté – s’est à nouveau intensifiée dans les médias de Miami.

Le nationalisme cubain en tant qu’idéologie et la culture contre l’ingérence impérialiste étrangère sont des principes des générations révolutionnaires [5] et la génération du nouveau millénaire a émergé, composée de personnes d’âges divers, dont l’objectif est de résoudre la crise. C’est une époque différente de celle du siècle dernier, mais beaucoup d’entre nous conservent les idéaux de Guiteras et de la génération du Centenaire [la génération du centenaire de José Marti].

J’ai participé aux actions du MR 26-7. J’ai subi des mauvais traitements policiers, la répression et la torture lorsque j’étais prisonnière (1957). J’ai été jugée par le tribunal d’exception et défendue par un avocat pénaliste dont les honoraires ont été payés par le mouvement étudiant.

Au vu de la situation actuelle – bien que je considère que les participants à des actes de vandalisme avérés doivent être jugés – je trouve inacceptable qu’en ce 11 juillet, la répression ait été reproduite : passages à tabac, peines de prison, procès sommaires et même allégations de mauvais traitements des détenus par les policiers [en outre, des détenus sont jugés selon la « procédure sommaire » sans présence d’avocat, cfEltoque Juridico, 22 juillet 2021].

Il est nécessaire de mettre la justice sociale au centre de la discussion et du débat partisan et institutionnel. Il est nécessaire de prendre en compte les revendications populaires et les analyses des intellectuels cubains spécialisés en sciences sociales et économiques, dans leur aspect populaire et démocratique. Ainsi que de trouver une solution à la dichotomie entre propriété étatique et propriété sociale, sans laquelle on ne pourra jamais parler de socialisme à Cuba.

Gladys Marel García

Article publié sur le site La Joven Cuba, le 26 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

Gladys Marel García, historienne auprès de l’Académie des sciences de Cuba, auteure entre autres de Insurrección y Revolución (1952-1959), Havana : Ediciones Union, 2006, et de divers essais, entre autres sur le thèmeMujer y Revolución: Una perspectiva desde la insurgencia cubana (1952-1959).

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-en-trois-temps-historiques-a-loccasion-du-26-juillet.html

 

[1] Ver Luis Busch, en Reinaldo Suárez: Un insurreccional en dos épocas. Con Antonio Guiteras y con Fidel Castro. Editorial de Ciencias Sociales, 2001.

[2] Selección de Ana Cairo: Antonio Guiteras 100 años después, Editorial Oriente, Santiago de Cuba, 2007, en Periódico Revolución, 9 de mayo de 1959, y en el libro pp.149-150.

[3] José Tabares del Real: La Revolución del 30 sus dos últimos años, Editorial de Arte y Literatura, La Habana, 1971, pp. 548-553; Olga Cabrera: Antonio Guiteras su pensamiento revolucionario, Editorial de Ciencias Sociales, 1974.

[4] Olga Cabrera Guiteras El Programa de La Joven Cuba Editorial de Ciencias Sociales, La Habana, 1977, p. 103.

[5] JACOBIN América Latina : « Está en juego la vida buena y justa en Cuba ». Una entrevista de Martín Mosquera con Ailynn Torres Santana y Julio César Guanche.

********

Le parti unique face à la crise

Un parti politique qui gouverne seul, qui n’est en concurrence avec aucune autre organisation et qui ne doit pas se présenter à des élections pour être entériné, semble disposer d’un grand avantage. Paradoxalement, cette prérogative est, en même temps, sa plus grande faiblesse.

Le fait de ne pas avoir à négocier le pouvoir, de considérer comme acquis qu’il ne sera pas contesté, témoigne, au plan politique, d’une attitude pernicieuse qui suppose que toute pression sociale est inacceptable et, lorsqu’elle se produit, la réaction qui s’ensuit montre une inaptitude totale sous couvert d’insouciance.

Cette perspective autoritaire est également renforcée par l’approche téléologique, mécaniste et anti-marxiste de l’histoire qui suppose que la révolution socialiste, une fois victorieuse, ne peut pas faire marche arrière. Cet optimisme à outrance ferme la porte à toute possibilité de succès pour tout processus d’amélioration ou de réforme.

L’effondrement du camp socialiste a fait voler en éclats de nombreuses constitutions qui le déclaraient irréversible. Ce n’est pas la lettre d’un traité juridique, mais l’implication des personnes qui trouvent dans ce système la concrétisation de leurs aspirations, et qui peuvent le modifier dans ce but, qui lui permettra de réussir.

C’est la pression exercée par la majorité d’en bas qui a fait évoluer les systèmes politiques de l’Antiquité à nos jours. Dans le modèle de parti unique du socialisme bureaucratique, la participation réelle et spontanée des citoyens à l’activité politique n’est pas autorisée. C’est cette condition discriminatoire qui explique pourquoi, face à l’explosion sociale du 11 juillet, le Parti a réagi brutalement, de manière plus policière que politique.

La leçon d’il y a trente ans n’a pas été retenue à Cuba. En 2002, plus de dix ans après la désintégration de l’URSS, un article constitutionnel déclare le socialisme irréversible, tandis que la Constitution de 2019 établit que le Parti est la « force dirigeante supérieure de la société et de l’Etat […] ». Du haut de cette sorte de tour de guet, le Parti aurait dû être mieux placé pour voir que les conditions d’une explosion sociale existaient à Cuba. Mais non seulement il ne l’a pas vu, mais il a également démontré son incapacité à interpréter les causes réelles du conflit et à agir en conséquence.

Les vraies causes du 11-J

Les contradictions internes des processus sociaux sont fondamentales et déterminantes. Ce principe de dialectique matérialiste n’est pas appliqué par le Parti, en dépit de son affiliation marxiste affichée. C’est pourquoi, face à la flambée sociale, il a préféré s’en tenir à un récit qui explique les événements uniquement sur la base de facteurs externes, réels mais non décisifs : les pressions du blocus des Etats-Unis sur Cuba, un coup d’Etat mou [impulsé de Miami], une guerre de quatrième génération [formule faisant référence à la doctrine militaire des Etats-Unis, depuis 1989, combinant la cyberguerre, la population, la politique avec des tactiques visant à déstabiliser l’ennemi par des moyens non conventionnels].

Jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’analyse profonde et autocritique du Parti sur lui-même et sur sa responsabilité dans la crise. Si c’est le cas, ils devraient admettre qu’aucun des objectifs d’étape qui, ces derniers temps, ont créé l’espoir de changements pour transformer le socialisme par le haut ne s’est matérialisé. Ce fut les suivants :

  1. Un processus de réforme annoncé en 2007, il y a maintenant quatorze ans, qui promettait – en précisant qu’il se ferait « sans précipitation » – des « changements structurels et conceptuels » qui se font toujours attendre dans l’économie cubaine. Et je dis dans l’économie parce que le processus de réforme n’a jamais inclus la dimension politique.

  1. Une Constitution approuvée en 2019 qui, malgré le débat qu’elle a suscité et le niveau d’attente suite à l’inclusion du concept d’Etat socialiste de droit (Estado Socialista de Derecho), n’a accepté aucune démarche visant à transformer le système politique.

  1. Trois congrès du parti : les 6e [2011], 7e [2016] et 8e [avril 2021], qui, en trois moments, sont passés de la force à la faiblesse dans l’idée de réformer le modèle. Le dernier, il y a un peu plus de trois mois, a pratiquement versé un seau d’eau glacée sur les citoyens en perpétuant la thèse de l’immobilisme et en n’abordant pas les graves problèmes sociaux et politiques qui avaient suscité l’inquiétude, non seulement des jeunes mais de la société dans son ensemble.

Un système socialiste qui ne peut être influencé par le bas est une entéléchie [par sa finalité propre sont gouvernés les mécanismes conduisant à son adaptation], et le nôtre est prisonnier d’une contradiction flagrante : nous avons approuvé une Constitution qui n’est pas viable parce qu’une partie de celle-ci tend à maintenir une situation de violation des libertés – notamment dans son article 5 qui déclare la supériorité du parti unique – tandis qu’une autre partie reconnaît ces droits et libertés dans un Etat socialiste de droit.

Aucun processus de réforme exclusivement économique n’est envisageable, car lorsque les citoyens ne sont pas activement impliqués dans le contrôle de la direction, des résultats et de la vitesse des transformations, ces dernières risquent d’être démantelées ou ralenties. Cuba n’a pas fait exception. La bureaucratie est devenue une « classe pour soi » parmi nous et freine les changements et les réformes qui, bien qu’acceptés dans le discours, sont freinés dans la pratique.

Partout où s’imposait le socialisme bureaucratique, un grand conflit non résolu a été instauré : celui de la conversion de la propriété de l’Etat en propriété sociale réelle. Cette aspiration a été rendue utopique par le manque de démocratisation, les échecs de la participation des citoyens et citoyennes aux décisions économiques et le fait que les syndicats ne sont plus des organisations qui défendent les intérêts des travailleurs et travailleuses.

L’attitude arrogante du parti est typique d’un modèle politique mis en échec. En février 1989, le magazine soviétique Sputnik consacre un numéro à l’immobilisme qui caractérise la période de Leonid Brejnev, en posant ces questions :

« Si le Comité central est un organe spécial du pouvoir, comment peut-il être contrôlé ? Sa décision peut-elle être contestée comme étant anticonstitutionnelle ? Qui est responsable en cas d’échec d’une mesure décrétée ? Si cet organe supérieur dirige effectivement le pays, ne devrait-il pas alors être élu par le peuple dans son ensemble ? »

Dans ce modèle politique, le Parti est sélectif, « d’avant-garde », et non un parti populaire ouvert à tous, de sorte que s’il se déclare comme une force supérieure à la société. Il se place également au-dessus du peuple. Pour que ce ne soit pas le cas, le peuple devrait pouvoir élire ceux qui dirigent le parti, ce qui n’est pas permis. S’il est au-dessus de tout, et n’est pas « un parti électoral », il échappe au contrôle populaire. C’est ce modèle politique qu’il faut changer.

Les secteurs les plus jeunes n’ont aucun souvenir des étapes initiales et les plus réussies du processus en termes de politique sociale. Pour eux, l’épopée révolutionnaire, les transformations évidentes et les bienfaits des premières décennies ne leur disent rien.

Ils ont connu les trente dernières années, avec les séquelles de la pauvreté, l’accroissement soutenu des inégalités, l’échec des projets de vie et l’attente d’un exode à un âge de plus en plus précoce. L’arrivée d’Internet les a coordonnés en tant que génération, leur permettant de confronter les opinions, de construire des espaces virtuels de participation, ce que le modèle politique leur refuse. Et cela a créé des possibilités d’actions.

Nous devons donc reconnaître que les principales contradictions qui ont conduit au déclenchement du 11-J (11 juillet) sont éminemment politiques. Les revendications ne concernaient pas seulement l’alimentation et les médicaments ou l’aversion pour les coupures d’électricité. Celles-ci ont peut-être été le catalyseur, mais les slogans de « liberté » qui ont balayé l’île indiquent l’exigence des citoyens et citoyennes d’être reconnus dans un processus politique qui les a ignorés jusqu’à ce jour.

Du pain, du cirque… et un Sénat

Les scènes brutales de répression contre les manifestant·e·s, les déclarations appelant à la violence faites par le premier secrétaire du Parti nouvellement nommé [Miguel Diaz-Canel, né en 1960, nommé premier secrétaire du PCC en avril 2021] – déclarations nuancées par la suite –, une réunion urgente du Bureau politique le lendemain des événements – dont rien n’a transpiré – ainsi que les initiatives de réaffirmation révolutionnaire avec les orientations traditionnelles près d’une semaine plus tard, indiquent que le parti était totalement déstabilisé face au 11-J. Cependant, bien qu’elle ne le reconnaisse pas et ne s’excuse pas, la direction du PCC sait qu’elle a commis une erreur très onéreuse.

Des secteurs de la gauche, des personnalités et des organisations prestigieuses ont fait entendre leur voix pour demander le respect des droits politiques de manifestation pacifique et de liberté d’expression à Cuba. Plusieurs gouvernements, ainsi que l’Union européenne dans son ensemble, ont critiqué la répression violente, qui est d’ailleurs inconstitutionnelle.

Des mesures palliatives visant à atténuer la situation dramatique de pénurie commencent déjà à être observées : augmentation, à partir de ce mois-ci et jusqu’en décembre, de la portion de riz, aliment de base du panier alimentaire standard; distribution gratuite de produits livrés gratuitement à Cuba (céréales, pâtes, sucre et, dans certains cas, huile et produits carnés); réduction des prix de certains services fournis par Etecsa (Empresa de Telecomunicaciones de Cuba S.A), le monopole des télécommunications.

A cela s’ajoute l’approbation de revendications de longue date qui auraient permis d’atténuer la crise bien avant: importations sans restriction de denrées alimentaires et de médicaments, sans frais de douane, et vente à tempérament dans les magasins. D’autres mesures pourraient être annoncées dans les prochains jours.

Il ne fait aucun doute que la situation sera quelque peu allégée, mais le Parti doit être bien conscient qu’aucune de ces décisions ne résoudra le casse-tête cubain qui est, comme je l’ai déjà dit, de nature politique.

Peut-être les dirigeants croient-ils qu’en appliquant ces palliatifs, ils sont en train de découvrir de nouvelles voies en politique. Ils ont tort. Le poète latin Juvénal, il y a des milliers d’années, a éternisé, dans sa Satire X, une phrase qui désignait la pratique des gouvernants de son temps : « Du pain et des cirques ». C’était le plan des politiciens romains de gagner la plèbe urbaine en échange de blé et de divertissements afin qu’elle perde son esprit critique en se satisfaisant de la fausse générosité des dirigeants.

A Cuba, nous avons besoin de pain et de cirque, nous sommes un peuple qui souffre, mais – surtout – nous avons besoin de gouverner depuis en bas. Nous devons être le Sénat, puisque notre Sénat a disparu de la scène politique. Il n’existe, à cet égard, aucune déclaration d’un député ou d’une députée de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, malgré la gravité des actes violents contre une partie du peuple qu’ils sont censés représenter.

Ils ont violé le calendrier législatif en justifiant l’impossibilité de se réunir en plein milieu d’une pandémie. Cependant, dans les mêmes conditions, le parti a tenu son 8e congrès et, après le 11 juillet, des activités de masse de soutien au gouvernement ont été convoquées dans toutes les provinces.

Il n’y a toujours pas eu de déclaration officielle de la direction du PCC analysant les événements, donnant les chiffres exacts des villes et villages impliqués, des participant·e·s aux protestations, des personnes arrêtées et poursuivies. Il n’a servi à rien au Parti unique d’avoir analysé au sein du Bureau politique, quelques jours avant le 8e congrès, un rapport intitulé : « Etude du climat socio-politique de la société cubaine ». Ils n’ont rien compris à ce climat, ou ceux qui ont rédigé le rapport n’ont pas reflété la réalité.

Le socialisme bureaucratique à parti unique crée une sorte de démiurge politique qui échappe à l’Etat de droit, car il se place au-dessus de celui-ci, accentue l’extrémisme politique et se sépare des citoyens et citoyennes. Jusqu’à présent, tous les modèles présentant ces caractéristiques, loin de conduire à une société socialiste, ont dissimulé un capitalisme d’Etat avec des caractéristiques de corruption et d’élitisme.

Il est temps de débattre de cette situation et de s’organiser pour la changer. C’est possible maintenant. Comme l’a déclaré le président de la Cour suprême populaire à la presse internationale, à Cuba, la Constitution garantit le droit de manifester pacifiquement.

Alina Bárbara López Hernández

Alina Bárbara López Hernández est professeure, essayiste et historienne cubaine. Docteure en philosophie.

Article publié sur le site La Joven Cuba, le 30 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-le-parti-unique-face-a-la-crise.html

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En complément possible :

Leonardo Padura : « Un cri de désespoir »

Communiqué de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS) du Nicaragua Solidarité avec le peuple de Cuba

Andrés Kogan Valderrama : Cuba. Le tabou des gauches

Rafael Rojas : « L’agitation sociale comme crime politique »

Un appel pour les personnes détenues et disparues :

Karel Kostal : Pain et Liberté :

Dan La Botz : Quelle devrait être la position des socialistes sur Cuba aujourd’hui ?

Jessica Dominguez Delgado : Pourquoi les protestations du 11 juillet ont-elles éclaté ?

Ivette García González : Paix et gestion politique des conflits

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/07/18/un-cri-de-desespoir-et-autres-textes-sur-cuba/ 

Thomas Posado, Jean Baptiste Thomas : Révolutions à Cuba de 1868 à nos jours. Émancipation, transformation, restauration

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/08/17/a-lheure-des-brasiers-se-focaliser-sur-la-lumiere-ne-suffit-pas/

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