Commentaire inspiré par la lecture de La dictature de l’ego de Mathias Roux

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Vivre sa vie comme une compétition sportive consacrée au dépassement de soi « séquestre nos contemporains dans une impasse narcissique1 ». Ambition bavarde qui propose « le développement personnel » comme idéal émancipateur du « Moi » (le vrai, l’hypertrophié). Une logorrhée égocentrée « vendue » par des personnalités boursoufflées qui font commerce de « leur méthode » sur fond de malaise ambiant.

Le succès des officines et de l’abondante littérature consacrée au développement personnel et au petit commerce du bien-être « atteste de l’existence d’une souffrance à grande échelle ». Marché que l’on devrait plutôt qualifier de « marché du mal être ». Ce marché est en pleine expansion et son offre pléthorique témoigne d’une demande accrue. « Elle va de pair avec « la marchandisation enthousiaste de la quasi-totalité des dimensions de la vie humaine » et surtout de l’administration de chacune de ses manifestations. De l’individualisme émancipateur des libertaires au fétichisme-narcissique du libéralisme, la grande confusion entretient toutes les ambiguïtés et repose sur une captation d’héritage. Véritables sables mouvants dans lesquels s’enfonce l’ambition du postulant. Les subjectivités qui répondent à l’appel ne tolèrent plus aucune frustration et évoquent sans cesse « le dépassement de leurs limites ».

De quoi cet engouement est-il le nom ? Une sorte de sauve qui peut intime qui fait de soi le sujet et l’objet de son propre discours, l’alpha et l’oméga du salut non seulement pour soi mais pour l’humanité toute entière… à condition bien sûr de s’y soumettre de bonne grâce et sans mauvais esprit. Auto contrôles, mesures et actions correctives, évaluations permanentes des résultats suivies elles aussi d’actions correctives, deviennent des pratiques sociales que l’on enseigne et promeut à grand renfort « de programmes aux ambitions thérapeutiques ». Ambitions qui proposent une réponse dite « sur mesure » au malaise social diffus et profond, malaise qui, précisément, ne dit pas son nom.

Soi, comme athlète de la vie. Soi, comme outil de production de « sa propre réussite ». Soi, pensé et vécu comme une petite entreprise exemplaire – la startup-égo avec sa com et son marketing, ses bilans, ses performances et ses challenges … Bref, soi comme une mise aux normes sur le modèle de la production techno-bureaucratique. Cet idéal de maitrise de ses émotions et de ses pensées « positives » comme de « sa volonté » s’apparente à « un fantasme de toute puissance ». Il révèle l’infantilisme des adeptes. Il est œuvre de croyants qui ont foi dans l’omnipotence du Moi (le vrai, l’hypertrophié) et le mettent en scène, avec beaucoup de sincérité et d’enthousiasme. Leurs manifestations sont aussi sérieuses et ridicules que Bouvard et Pécuchet s’initiant à l’ésotérisme. Même mourir devient « un projet2 ». Les impératifs de cette novlangue sont partout chez eux dans chaque recoin de nos vies. Finalement, tous ces cadres issues du marketing, de la com et des ressources humaines qui se reconvertissent dans la sophrologie, le mieux-vivre, la programmation neurolinguistique, le coaching sous toutes ses formes, sous le soleil de la pensée positive, ne font que changer de trottoir. Mais, ils marchent toujours dans la même direction, dans la même rue et avec la même prétention, portés qu’ils sont par un sentiment de supériorité que rien ne semble pouvoir altérer. La « privatisation » des individus3 a ses officiants et compte tenu de leur cursus techniques et idéologiques, ils sont parfaitement « adaptés » pour tenir le rôle de guide savant. Trottoir de gauche, trottoir de droite, certains zigzaguent de l’un à l’autre avec une grâce déconcertante.

Le culte de la transparence s’accompagne d’une quête de soi qui fait la part belle aux personnalités narcissiques (devenues nos maitres). Elles sont comme un poisson dans l’eau du management « des ressources humaines » et des ambitions politiciennes « des sauveurs ». Car, elles sont sans doute les mieux armées et les plus adaptées aux nécessités d’une époque qui semble faite pour eux comme les personnalités paranoïaques le sont aux structures des pouvoirs autoritaires. Tout se passe comme s’il s’agissait de soigner « la psychopathologie de la vie quotidienne » en s’abandonnant à une incontinence verbale qui relève de la pensée magique. Le fruit de l’accouplement entre un spiritualisme déconcertant et un psychologisme réparateur, « la science » des mécaniciens de l’âme retape la carrosserie cabossée et le moteur à bout de souffle du sujet esseulé et grégaire qui traine sa peine comme le bagnard son boulet.

L’ego engagé dans une «  démarche thérapeutique » est sommé de réussir « son projet de vie » – et si, « par malheur » (sic) il n’y parvenait pas, il sera « coupable » de ne pas avoir « agi et pensé comme il fallait ». A-t-il seulement fait ce qu’il fallait ? A-t-il assez positivé ? Et surtout, a-t-il agi comme lui suggéra son directeur de conscience ? Bref, le sujet en échec est coupable de ne pas s’être soumis à ses injonctions. Il est coupable de ne pas avoir respecté les procédures. Un fidèle emporté par son peu de foi et ses doutes finira fatalement par échouer. La tolérance n’est pas, pour les croyants de toutes obédiences, une vertu. Ce serait plutôt un vice propre aux incrédules. La compassion ne sera pas au rendez-vous. Mais un stage de ressourcement et le spectacle de soi comme « une sagesse » en action s’y substituera avantageusement. Et c’est en vente libre !

Mathias Roux : La dictature de l’ego, Editions Larousse.

J-L D (juillet 2021)


1 Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, la révolution culturelle libérale. Collection Folio essais (n° 562), Gallimard.

2 Article de Luc Peillon dans libération du 31 juillet 2021, Mon père est mort à l’hôpital public, et ça s’est mal passé. « C’est ainsi par hasard, quelques jours avant sa mort, que nous surprenons, en poussant la porte de sa chambre, trois drôles de dames du « service de la douleur », alias « soins palliatifs », démarchant sans scrupule mon paternel impotent. Et qui n’avaient évidemment prévenu personne. « Monsieur Peillon, nous voulons construire un projet (sic) avec vous », entendons-nous en arrivant dans la pièce… « Y a-t-il de la place, au moins, en soins palliatifs ? » « Ah non, pas du tout, cest complet, comme partout à lhôpital aujourdhui », répondent-elles Alors pourquoi vous lui proposez ? Il faut libérer un lit en oncologie » A nouveau le silence, visiblement enseigné comme une pratique de communication. Puis, cette phrase, répétée de façon robotique :« Cest pour voir avec lui, construire un projet ». https://www.liberation.fr/idees-et-debats/editorial/mon-pere-est-mort-a-lhopital-public-et-ca-sest-mal-passe-20210731_H32YMNF7PRBAPCIDUUR7TOOYNM/

3 « Cornélius Castoriadis constatait avec amertume que la société courait à sa perte. « Montée de l’insignifiance, Une société à la dérive, Le délabrement de l’Occident ou encore Contre le conformisme généralisé », autant de titres désespérés et alarmants qui composent ses publications les plus tardives. L’individu se privatise et ne se contente plus que de l’accumulation de marchandises, d’un « onanisme consommationniste de masse » tout en délirant sur fond de fantasme de (pseudo-)maîtrise (pseudo-)rationnelle illimitée du monde. » In Castoriadis ou l’autonomie radicale, Ballast, vol.1, no.1, 2014, pp. 72-82.

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