Normes d’allaitement et construction du genre

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Dans leur introduction, « Mon corps nous appartient », Isabelle Zinn, Alix Heiniger, Marianne Modak et Clothilde Palazzo-Crettol abordent l’allaitement comme injonction paradoxale. Elles constatent que ce sujet reste à la marge de la pensée féministe et proposent de penser l’allaitement en féministes matérialistes.

L’acte d’allaiter ou de ne pas le faire, les jugements ou les suspicions sur les mères, « vise de fait à les remettre en place en tant que femmes ». Des reproches, de l’implicite, des injonctions « en provenance des institutions et des professionnel·le·s de la santé et du social »…

Les autrices reviennent sur la fin du XIXème siècle et le début du XXème, la protection de l’enfance et le contrôle social des mères. Aujourd’hui les femmes salariées et des « dispositifs de « conciliation » famille-travail » largement inopérants en termes d’égalité réelle, les normes sanitaires édictées, « Ces normes sanitaires pèsent un poids considérable dans le contrôle des mères de par l’obligation qui leur est faite d’élever des enfants en bonne santé et de faire face – bien que seules et souvent sans le soutien nécessaire – aux conséquences de leur soi-disant choix parmi des prescriptions souvent contradictoires ». Un culte de parentalité souvent conjugué seulement au féminin, « code de conduite impératif destiné aux parents, mais qui très concrètement vise les mères et mise sur elles comme garantes de la « bonne » parentalité »…

Contre les inscriptions de l’allaitement dans une « naturalité » saisie comme anhistorique, les autrices soulignent que l’allaitement est un problème social, « à la fois symptomatique de la forte diffusion de la culture de la parentalité et un catalyseur d’inégalités de genre dans le couple et sur le marché du travail ».

Il est impossible de penser l’allaitement hors des réalités économiques et sociales, hors des rapports sociaux et de leur imbrication historique. Il est plus que concevable que le choix d’allaiter ou non (« tout comme celui de la durée d’allaitement ») soit pensé et défendu « comme un droit des femmes », au même titre que la contraception ou l’avortement…

Les autrice parlent d’expériences et de disparités au sein du groupe des femmes, de « travail » et de celles qui le refusent, de conditions « qui rendent possible un allaitement en féministes », de reproduction des inégalités de sexe, « Pour que nulle part la question de l’allaitement ne soit synonyme de l’arraisonnement des femmes ».

Elles présentent les différents articles. J’en souligne quelques points, l’historicisation des discours et des normes, le registre sanitaire et moral, la création d’un « lien spécial » à construire entre l’enfant et la mère, la discipline prônée pour les corps féminins à travers la « fonction maternelle », la conception naturaliste de l’allaitement, l’attribution aux pères d’un « rôle protecteur et de soutien », les positions de l’OMS, la tension entre le « normal » et le « déviant »…

Sommaire

Édito

Isabelle Zinn, Alix Heiniger, Marianne Modak et Clothilde Palazzo-Crettol : Mon corps nous appartient

Grand angle

Sarah Scholl : La mère en sacrifice. Normes d’allaitement et construction de la maternité à l’époque contemporaine

Caroline Chautems et Irene Maffi : Mères et pères face à l’allaitement : savoirs experts et rapports de genre à l’hôpital et à domicile en Suisse

Solène Gouilhers, Irina Radu, Raphaël Hammer, Yvonne Meyer et Jessica Pehlke-Milde : Quand la (non-)consommation d’alcool fait le genre : une enquête sur les récits d’expériences de mères allaitantes

Christina Young : Corporéité « déviante » et acte d’allaiter : une théorisation

Champ libre

Lydia Rouamba et Zakaria Soré : Leurre et malheurs du quota genre au Burkina Faso. Une analyse à partir des élections législatives de novembre 2015

Caroline Caron : Phénomène global, expérience locale. Ce que les expériences de Québécoises révèlent des cyberviolences

Charlie Brousseau : Normes de genre et expériences corporelles : une application du pragmatisme aux théories féministes

Parcours

Nicole Mosconi, une voix incontournable de l’éducation féministe. « Réussir par résistance »

Entretien réalisé par Vanina Mozziconacci

Femmage à Nicole Mosconi

Andrea Maihofer, philosophe, sociologue et chercheuse en études genre

Théorie sociale critique du genre – le genre comme mode d’existence

Entretien réalisé par Marion Schulze et traduit par Wiebke Wiesigel

Comptes rendus

Geneviève Cresson : Marie-Ève Surprenant, Manuel de résistance féministe (en complément possible, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/03/02/demeurons-convaincues-que-nous-avons-le-pouvoir-de-changer-le-monde/)

Delphine Frasch : Audrey Benoît, Trouble dans la matière

Sigolène Couchot-Schiex : Bérengère Abou et Hugues Berry (éds), Sexe & genre. De la biologie à la sociologie

Lucia Direnberger : Félix Germain et Silyane Larcher (éds), Black French women and the struggle for equality, 1848-2016

Michelle Zancarini-Fournel : Naïma Hamrouni et Chantal Maillé (dir.), Le sujet du féminisme est-il blanc ? Femmes racisées et recherche féministe (en complément possible, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/04/26/parler-avec-et-ne-pas-simplement-parler-de-ou-parler-pour-quelquun-e/)

Sigolène Couchot-Schiex : Christelle Lebreton, Adolescences lesbiennes. De l’invisibilité à la reconnaissance (en complément possible, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/09/01/se-definir-comme-sujet-desirant-plutot-que-simplement-desiree/)

Vanina Mozziconacci : Caroline Ibos, Aurélie Damamme, Pascale Molinier et Patricia Paperman, Vers une société du care

Audrey Petit-Bessy : Cahiers du Genre, « L’école à l’épreuve de la « théorie du genre » »

Geneviève Cresson : Recherches familiales, « Famille et protection », « Les femmes et les violences conjugales »

Edmée Ollagnier : Jules Falquet, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux (en complément possible, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/16/introduction-et-sommaire-du-livre-de-jules-falquet-imbrication-femmes-race-et-classe-dans-les-mouvements-sociaux-1ere-partie/,https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/23/introduction-et-sommaire-du-livre-de-jules-falquet-imbrication-femmes-race-et-classe-dans-les-mouvements-sociaux-2eme-partie/,https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/13/tout-ce-que-je-suis-au-meme-endroit/)

Joan W. Scott : Éliane Viennot, Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine, L’Académie contre la langue française (en complément possible, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/06/22/faire-entendre-donc-comprendre-que-les-femmes-existent/)

Geneviève Cresson : Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri (éds), Les antiféminismes

Anne Heilaud : Aurore Koechlin, La révolution féministe

Collectifs

Clothilde Palazzo-Crettol et Marie-France Vouilloz Burnier pour le comité de Via Mulieris

Via Mulieris : un collectif féministe qui compte dans le paysage des savoirs régionaux

Je choisis de souligner quelques uns des points abordés dans les articles.

Sarah Scholl se propose d’explorer « les directives concernant l’allaitement non pas du point de vue des enfants, mais de celui des mères. Quelle marge de manœuvre ont-elles dans le choix d’un monde d’allaitement ? Comment se dit la conciliation entre les besoins et ceux du bébé à travers l’époque contemporaine ? »

Elle aborde, entre autres, la régulation de la première nourriture de l’enfant, les messages majoritaires au nom de la santé, la mise à disposition totale du corps et du temps des mères pour les nourrissons, l’effacement des femmes derrières les fonctions sociales naturalisées des mères, la puériculture et la formation des femmes à « leur rôle de mère », la question des nourrices, le resserrement du « noyau parental, père et mère », l’allaitement comme « devoir », le sein et le biberon, les dimensions psychologiques du nourrissage, la maternité comme « sacerdoce » et la « figure maternelle », la discipline du corps allaitant, les recommandations largement contradictoires durant le siècle passé, « cesser de penser que les fonctions maternelle ont des définitions intemporelles et intangibles », les ordres et la morale, la culpabilisation des femmes, l’occultation ou le déni de la « liberté des femmes dans leur choix »…

Caroline Chautems et Irène Maffi proposent « une analyse comparative des savoirs et des pratiques autour de l’allaitement développés, d’une part, par des sages-femmes indépendantes qui réalisent un suivi global à domicile à la suite d’un accouchement extrahospitalier et, d’autre part, par des sages-femmes et des infirmièr·e·s qui travaillent en contexte hospitalier ». Elles discutent, entre autres, d’une « conception naturaliste de l’allaitement », d’une soi-disante « compétence innée », de la « vision hétéronormée et différentialiste » des rôles sociaux, du père réduit au rôle de « protecteur », de l’allaitement comme « devoir sanitaire et moral », de disponibilité émotionnelle, de discipline des « corps maternels », de psychologisation de allaitement, de pathologisation des comportements…

J’ai notamment été intéressé par l’article sur la (non)consommation d’alcool, les expériences de femmes, les messages de santé publique, l’étiquetage comme « mauvaise mère », les efforts de femmes pour penser l’alcool et les aménagements de l’allaitement, le devenir parent et les réorganisations des existences, le corps et les goûts, l’omniprésence de l’alcool dans les moments de sociabilité, comment l’alcool « fait le genre »…

Chritina Young analyse la corporéité « déviante » et l’acte d’allaiter, les comportements souhaités pour l’allaitement dans l’espace public, la gène provoquée par un « acte obscène », le brouillage entre « déviance » et « normalité », le rôle du dualisme « corps/esprit » et de la dichotomie « nature et culture », les regards (biomédical, sexuellement objectivant, naturalisant et déshumanisant)…

L’autrice parle des corps comme objets historiques et non « préculturels ou naturels », des effets des structures sociales sur les corps et inversement, des expériences corporelles, des effets de la médicalisation, des comportements d’autodiscipline, de la responsabilité de l’allaitement assignée aux seules femmes, du silence sur les dimensions sexuelles de l’allaitement, de la dichotomie entre maternité et allaitement, de l’invention de « pratiques naturelles », des modes de résistances aux impositions sociales…

Les quota ne suffisent ni à garantir l’élection de femmes ni à contrer les stratégies masculines de confiscation de la représentation citoyenne. Lydia Rouamba et Zakaria Soré analysent la situation au Burkina Faso. Ce sont bien « les rôles de sexe et le manque de ressources » qui font obstacle à la représentation politique des femmes…

Les cyberviolences, « phénomène global, expérience locale », Caroline Caron analyse les expériences de québécoises, des actes – très majoritairement commis par des hommes – « individuels, massifs ou coordonnés », des actes de violence sexo-spécifique, « Leur but ou leur effet est de dénigrer les femmes, de les harceler, de les intimider, de les faire taire, de les surveiller, de les leurrer ou de les menacer en tant que femmes », l’évolution de la violence faite aux femmes « dans un environnement d’interaction social médiatisé par la technologie, le web social », l’omniprésence des clichés et de stéréotypes, le ton conflictuel ou insultant des échanges, la domination masculine dans « l’espace relationnel médiatisé des femmes », les intrusions et les immiscions, les insultes et les attaques personnelles, les avances sexuelles « inopportunes », « Ce harcèlement sexuel sous-tend l’attente des auteurs masculins de la soumission des femmes à leur désir hétérosexuel », les messages à caractère pornographique, les démonstrations d’hostilité, les attaques antiféministes, les rappels à l’ordre masculiniste…

En complément possible sur les cyberviolences :

Cyber-violences conjugales. Recherche-action menée auprès de femmes victimes des violences conjugales et des professionnel-le-s les accompagnant

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/07/20/la-conversion-numerique-de-violences-conjugales-masculines-contre-les-femmes/

VIVRE APRES LE CYBER-HARCELEMENT : Floriane Marandet se confie à Révolution féministe

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/02/12/vivre-apres-le-cyber-harcelement-floriane-marandet-se-confie-a-revolution-feministe/

Christine Dalloway Etre une femme à l’heure du numérique : LE CYBER-HARCELEMENT

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/12/13/etre-une-femme-a-lheure-du-numerique-le-cyber-harcelement/

Je n’ai pas de connaissance sur le pragmatisme comme courant de la philosophie étasunienne. Je souligne néanmoins des arguments développés par Charlie Brousseau contre certaines analyses de Judith Butler, « le fait qu’elle n’analyse que les effets des discours dans la constitution des corps et non l’inverse, et le fait qu’elle tende parfois à réduire les processus normatifs à de simples processus linguistiques ».

L’autrice insiste sur la nécessité de penser un véritable changement de culture. « La question du changement des conditions objectives au niveau global de la société rend saillante la nécessité des mouvements militants, notamment féministes, en tant qu’ils peuvent produire des coutumes concurrentes aux coutumes hégémoniques »…

Un femmage. « Réussir par résistance », Un entretien avec Nicole Mosconi, une de celles qui « diffusent la clarté », son intérêt pour l’école, la construction sociohistorique de l’inconscient, la revendication du matérialisme et le refus du différentialisme, « Pour moi, la féminité, je vois mal comment elle peut être autre chose (aujourd’hui en tout cas) que ce qui permet de hiérarchiser et donc d’idéologiser l’oppression subie par les hommes. On a fabriqué la féminité pour produire la domination »…

En complément possible

Rapport aux savoirs et égalité des sexes

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/05/29/rapport-aux-savoirs-et-egalite-des-sexes/

De la croyance à la différence des sexes

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/02/07/demander-toujours-des-preuves-la-preuve-est-la-politesses-elementaire-quon-se-doit/

Je souligne enfin l’entretien avec Andrea Maihofer, des considérations sur une théorie sociale critique du genre, l’enfance et l’« effroi de devoir devenir une femme », la lecture, l’historicité et la socialité, « chercher à comprendre les normes dominantes, leur logique argumentative, ainsi que leur prétention à une validité générale », l’ensemble de « pratiques vécues de pensée, d’affect et de corps », le genre « le comprendre tant comme construction sociale, donc comme quelque chose d’imaginaire, que comme phénomène socioculturel et historique, donc comme quelque chose de matériel – matériel dans le sens d’un mode d’existence de genre historiquement bien spécifique, correspondant aux normes de genre hégémoniques », les injonction de vivre genré·e et les sanctions sociales et sociétales, des autrices, le savoir détaillé sur le passé, les disputes sociales…

Nouvelles questions féministes : Allaiter

Coordination : Alix Heiniger, Marianne Modak, Clothilde Palazzo-Crettol, Isabelle Zinn 

http://nouvellesquestionsfeministes.ch/2021a-1/

Editions Antipodes, Lausanne 2020, 186 pages

https://www.antipodes.ch/produit/nouvelles-questions-feministes-vol-40-no-1/

Didier Epsztajn

Précédents numéros : revue/nqf/

2 réponses à “Normes d’allaitement et construction du genre

  1. Catherine ALBERTINI

    « on a fabriqué la féminité pour produire la domination » on peut, à l’inverse, penser que c’est la domination qui a produit la féminité. Les femmes ont un pouvoir que les hommes n’ont pas : le pouvoir de reproduction d’enfants des 2 sexes. La domination permet aux hommes de les en déposséder en créant la féminité associée à la passivité, à la faiblesse (une véritable éducation) etc. etc.

  2. Florence Montreynaud

    merci pour ces précieuses analyses !

    Florence

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