Discours de Grace Tame, porte-parole de la campagne « Laissez-la Parler »

WireAP_f5f3e5100273474bab4ad254bdc9efbf_16x9_1600

Une enfant agressée sexuellement et censurée est nommée à l’Ordre de l’Australie ainsi que nommée Australienne de l’année 2021

Grace Tame, détentrice de l’Ordre de l’Australie, est la fillette de 15 ans agressée à répétition par un professeur dans une école privée de la capitale de l’État de la Tasmanie. Elle est le visage de la campagne Laissez-la parler’ (Let Her Speak), qui a réussi à modifier une loi qui la réduisait au silence alors que son agresseur, à sa sortie de prison, se vantait sur Facebook d’avoir fait ‘ce que la majorité des hommes australiens rêvent de faire’. ‘C’était extraordinaire.’ a-t-il déclaré avant de se dépeindre en victime dans une interview de la journaliste Bettina Arndt, elle aussi récipiendaire de l’Ordre de l’Australie, dans une émission intitulée ‘Des féministes persécutent un professeur disgracié.’

****

Voici la traduction signée Ann Leduc du discours-choc de Grace Tame devant le National Press Club australien (le 24 janvier 2021).

****

En avril 2010, je luttais contre une anorexie sévère. À vrai dire, je lutte toujours. Cette maladie a failli me coûter la vie l’année précédente et m’a valu deux hospitalisations. Maigre comme un os et couverte de fins duvets résultant de ma malnutrition, je fus la cible de harcèlement. Ma mère était enceinte de huit mois à 45 ans. J’étais une élève de 15 ans fréquentant une école privée pour filles à Hobart.

Un jour, je suis arrivée en retard et ai découvert que mes camarades de 10e année assistaient à une leçon de conduite automobile hors campus, ce que j’avais complètement oublié. De tels trous de mémoire n’étaient pas rares – j’étais à peine présente. L’un des professeurs comptant le plus d’ancienneté m’a vue errer sans but dans la cour de l’école. Il était très respecté et était le directeur du programme de maths et sciences à l’école depuis près de 20 ans. Il avait été mon enseignant en 9ème année. Je le trouvais drôle. Il m’a dit qu’il avait une pause entre deux cours et m’a invitée à venir parler avec lui dans son bureau. Il m’a posé des questions sur ma maladie, j’ai parlé, il a écouté. Il a promis de m’aider, de me guider dans ma guérison.

Adolescente sans repères, je n’ai rien trouvé d’étrange à cette conversation et j’en ai parlé à ma mère. Mes parents ont rencontré le directeur de l’école et ont demandé que le professeur ne s’approche plus de moi. Lors d’une réunion subséquente, au cours de laquelle j’ai compris que je devais lui présenter des excuses de l’avoir mis dans l’embarras devant le directeur, on m’a dit que j’avais fait quelque chose de mal.

Ainsi ont été semées les premières graines de la terreur, de la confusion et du doute dans mon esprit. En effet, cela n’avait pas de sens. Sous le sceau du secret, iI insistait pour que je vienne quand même le voir. Pour parler. Mes parents étaient contre moi, affirmait-il. Je ne devais pas leur dire parce qu’ils ne comprendraient pas. Les femmes enceintes, disait-il, sont affolées par leurs hormones. Ça devait être pour ça que ma mère et moi nous disputions.

Il m’a donné une clé de son bureau, où il y avait toujours de la musique, et toujours la même musique, Simon et Garfunkel. Au cours de plusieurs mois, il m’a sécurisée. J’avais subi une agression sexuelle à l’âge de six ans par un enfant plus âgé qui m’intimait de me déshabiller dans un placard avant de m’agresser. Il m’a dit qu’il ne me ferait jamais de mal… jusqu’à ce qu’il commence à le faire. Par le biais d’une magistrale reconstitution que je n’avais pas anticipée. Dans un placard. Et avec la consigne de me déshabiller.

La plupart d’entre vous connaissez ce récit à partir de ce moment-là. C’est-à-dire comment j’ai perdu ma virginité avec un pédophile de 58 ans et comment j’ai passé les six mois suivants à être violée par lui à l’école presque tous les jours, sur le plancher de son bureau. Lorsque je l’ai dénoncé à la police, on a trouvé 28 fichiers multimédias de pédopornographie sur son ordinateur. En ce qui concerne l’impact dans le temps de sa manipulation et de son conditionnement, quatre mois après les agressions, je me suis dans les faits portée à sa défense dans ma déclaration à la police. J’étais terrifiée à l’idée qu’il découvre que je l’avais trahi et qu’il me tue. Il a été condamné à deux ans de prison pour avoir entretenu une relation sexuelle avec une personne âgée de moins de 17 ans.

Me réhabiliter après tout cela n’a pas été une simple affaire. Pour chaque avancée, il y avait des pas de recul et de côté, et certains presque jusqu’au bord du précipice. J’ai consulté un conseiller après l’autre. Mais j’ai aussi surconsommé des stupéfiants, bu, déménagé à l’étranger, me suis lacérée, me suis submergée dans mes études, me suis teint les cheveux, ai noué des amitiés incroyables, me suis fait faire d’affreux tatouages, ai travaillé pour mon héros d’enfance, me suis retrouvée dans des relations empreintes de violence, ai pratiqué le yoga et suis même devenue professeure de yoga.

Je me suis sous-alimentée, je me suis gavée et je me suis sous-alimentée à nouveau. L’un des plus grands défis du parcours de ma réhabilitation a été de mettre en paroles une chose qu’on nous avait présentée comme indicible. Je me sentais complètement déconnectée de moi-même et de tous ceux qui m’entouraient. Plusieurs ignoraient comment réagir. Cela dit, celles et ceux qui m’ont écoutée, qui ont souhaité me comprendre, même s’iels n’y arrivaient pas, ont fait toute la différence.

Cependant, le doute persistait. Comment avais-je pu être aussi stupide, au point de ne pas voir le jeu de cet homme dès le départ ? Était-ce ma faute ? Aurais-je dû savoir que c’était un mensonge lorsqu’il a dit qu’il avait plus appris avec moi qu’avec n’importe quel.le autre de ses étudiant.e.s ? J’aurais peut-être dû m’alarmer davantage lorsqu’il m’a demandé si je savais où se trouvait mon clitoris. C’est lorsque cet agresseur a été libéré après avoir purgé 19 mois de prison pour m’avoir agressée, correctif, pour « avoir entretenu une relation sexuelle avec moi alors que je n’étais âgée que de 15 ans », et qu’il a ensuite pris la parole devant les médias pour déclarer à quel point ce qu’il avait fait était génial, que j’ai compris que nous faisions fausse route.

Ajoutez le fait que cet homme a obtenu une bourse d’études au doctorat financée par le gouvernement fédéral dans la seule université de mon État. Ma mère y étudiait. Elle a subitement abandonné ses études à cause de sa présence. En fait, il a été placé dans une résidence pour étudiants. Malgré les multiples signalements à la police logés par des camarades de classe au sujet de ses comportements de prédateur, et bien que condamné et emprisonné une fois de plus pour des propos vulgaires publiés pendant ses études, il a finalement obtenu un doctorat.

Après tout cela, je vois clairement pourquoi la maltraitance sexuelle d’enfants reste omniprésente dans notre société, alors que les prédateurs maintiennent leur capacité d’obtenir ce qu’ils veulent, de réduire leurs victimes à l’état d’objets par le biais de la liberté d’expression. Les innocent.e.s, les survivant.e.s, sont – comme l’auditoire – accablé.e.s par un silence empli de honte.

J’ai communiqué avec une journaliste audacieuse, elle aussi survivante, Nina Funnell. J’avais besoin de sensibiliser les autres et de les informer sur les abus sexuels et la manipulation psychologique prolongée qui les sous-tend. Après des mois de récit, de détails re-traumatisants recopiés par une Nina en larmes, nous avons découvert que nous étions réduites au silence par l’article 194k de la Loi tasmanienne sur la preuve, qui interdit aux médias d’identifier les enfants ayant survécu à des agressions sexuelles, même après avoir atteint 18 ans, même avec leur consentement. Nina a créé la campagne Laissez-la parler (Let Her Speak) afin de faire réviser cette loi. Seize autres braves survivant.e.s se sont joint.e.s à nous et ont raconté leur vécu en appui à la cause. La loi a été officiellement modifiée en avril dernier, presque 10 ans jour pour jour après le début de mon histoire.

Il est si important pour notre nation, pour le monde entier en fait, d’écouter les récits des survivant.e.s. S’ils sont dérangeants à entendre, la réalité de ce qui se passe derrière des portes closes l’est encore plus. Et plus nous gommons de détails par crainte de perturbations, plus nous adoucissons ces crimes, plus nous faisons obstacle à toute honte des auteurs de ces crimes, qui se trouve alors déviée sur leurs cibles. Lorsque nous partageons, nous guérissons, nous nous rencontrons à nouveau, et nous nous épanouissons, en tant qu’individus autant que comme communauté, unie et renforcée. Le récit historique, le ressenti, la divulgation de toute la vérité, non aseptisée et non révisée, est notre meilleur outil pédagogique ; il renseigne le changement social et structurel. En revanche, le fait de donner la parole aux prédateurs mais pas aux survivant.e.s a pour conséquence d’encourager le délit.

En travaillant avec Nina, en obtenant le droit de m’exprimer, et en discutant avec d’autres survivant.e.s en appui à cette campagne ainsi qu’avec d’innombrables autres femmes et hommes qui se sont depuis manifesté.e.s, il est devenu manifeste qu’il est possible de faire beaucoup plus pour soutenir les survivant.e.s de maltraitance sexuelle d’enfants à s’épanouir dans la vie, au-delà de leur traumatisme. Et plus encore, pour mettre fin aux agressions sexuelles sur les enfants. J’en fait ma mission et elle commence dès maintenant. Nation bien lotie, nous avons par conséquent l’obligation particulière de protéger ceux et celles d’entre nous qui sont les plus vulnérables, nos enfants innocents, et spécialement celles et ceux à qui les circonstances imposent des désavantages particuliers, que ce soit l’appartenance à un groupe minoritaire ou leur situation géographique. Et il y a trois principaux domaines où porter notre attention afin d’y parvenir.

***

Tout d’abord, notre manière d’inviter, d’écouter et de recevoir les propos et le vécu des survivant.e.s d’agressions sexuelles contre des enfants. Vous m’avez déjà entendue le dire, tout commence par une conversation. Deuxièmement, nos efforts pour mieux comprendre ce crime abominable, en particulier le processus de conditionnement, par le biais de l’éducation formelle et informelle. Troisièmement, la cohérence de notre encadrement à l’échelle nationale pour soutenir les survivant.e.s et leurs proches, non seulement dans leur réhabilitation mais aussi afin de dépouiller les prédateurs de leur pouvoir et les dissuader de passer aux actes.

Alors, que devons-nous faire ? Avant tout, continuer à en parler. C’est aussi simple que cela. Commençons par accueillir ces voix. C’est à nous, en tant que communauté, en tant que pays, de créer un espace, un mouvement à l’échelle nationale où les survivant.e.s se sentent soutenu.e.s et libres de mettre en commun leurs vérités. Faisons-en sorte que la honte change de camp et ne soit plus portée par les jeunes agressé.e.s mais par ceux qui les agressent. Agrandissons la plateforme de façon à rappeler à tou.te.s les survivant.e.s que leur voix compte au sein du collectif. Chaque récit est imprégné d’un potentiel catalyseur pédagogique unique qui ne peut être transmis que par son sujet. Pratiquons une écoute sincère, active, sans porter de jugement et sans proférer de conseils afin de faire preuve d’empathie et nous rassurer, nous survivant.e.s que ce n’était jamais notre faute. En outre, tout en exprimant ma gratitude indéfectible pour cette nouvelle plateforme, je voudrais profiter de cette occasion particulière pour adresser directement aux médias un rappel constructif, dont la nécessité m’est apparue clairement le mois dernier.

Aux animateurs, reporters, journalistes, je dis : écouter les survivant.e.s est une chose – s’attendre à ce que les gens se répètent et revivent leur traumatisme à vos conditions, sans notre consentement, sans avertissement préalable, est tout autre. C’est faire sensation. C’est la marchandisation de notre douleur. C’est de l’exploitation. C’est la même violence. De toutes les formes de traumatisme, le viol mène au taux le plus élevé de syndrome de stress post-traumatique. Guérir d’un traumatisme ne signifie pas qu’il est relégué aux oubliettes ni que ses symptômes ne se manifesteront plus jamais. Le traumatisme vit en nous. Notre corps inconscient a une longueur d’avance sur notre esprit conscient. Lorsque l’on déclenche en nous une réaction, nous sommes à la merci de notre cerveau émotionnel. Dans cet état, il est impossible de faire la distinction entre le passé et le présent. C’est ce qu’on appelle la retraumatisation.

J’ai pleuré plus d’une fois en écrivant ce texte. Ce n’est pas parce que l’on honore mon récit qu’il peut être utilisé n’importe où et n’importe quand. Ça ne devient pas plus facile à raconter. Je suis peut-être forte, mais je suis humaine, comme tout le monde. Par définition, on ne peut forcer les vérités. Alors accordez-nous le respect et la patience de les partager en nos propres termes plutôt que d’aboyer des instructions telles que « ramenez-nous à votre moment le plus sombre » et « parlez-nous de votre viol ». Le cycle de la violence ne peut pas se voir brisé simplement par des récits narrés en boucle. Nous ne pouvons pas nous permettre de revenir en arrière. Sinon, nous tournerons en rond, piégés dans un récit douloureux, et nous nous épuiserons tous, orateurs autant qu’auditeurs. Nous aurons envie d’éteindre et d’abandonner. Et de se retirer une fois de plus dans le silence.

Il faut en moyenne 23,9 ans aux enfants qui survivent aux agressions sexuelles pour parvenir à verbaliser leurs expériences. Tel est le degré de réussite des prédateurs à instiller la peur et le doute dans l’esprit de leurs cibles. Passés maîtres dans l’art de détruire notre confiance envers les autres, les prédateurs maîtrisent encore mieux l’art de détruire notre confiance en notre propre jugement. En nous-mêmes. Tel est le pouvoir de la honte. Un pouvoir, cependant, qui n’est pas à la hauteur de celui de l’amour. Lorsque j’ai révélé les agressions à un autre de mes professeurs, le Dr William Simon, sa confiance absolue en moi a été le seul gage dont j’avais besoin pour parler aux policiers. Cela m’a aidé à retrouver un peu de foi en l’humanité après l’avoir perdue. Il n’y a certainement pas de solution unique et rigide. Les solutions viendront naturellement au fil du temps dès lors qu’on permet aux voix de se faire entendre.

Il est certain que parler de l’agression sexuelle des enfants ne l’éradiquera pas, mais nous ne pouvons pas régler un problème dont nous ne discutons pas, donc cela commence par une conversation. Ce qui m’amène à mon deuxième point : à partir de là, nous devons élargir la conversation pour mieux sensibiliser et éduquer. Surtout en ce qui concerne le processus de conditionnement des victimes (grooming).

Le conditionnement – c’est un concept qui nous fait grimacer et frémir et, en tant que tel, nous en entendons rarement parler. Ce qui profite aux auteurs des crimes. Même s’il nous hante et que nous évitions de le décortiquer, la complexité et le secret entourant ce comportement criminel constituent des atouts pour les prédateurs. À tour de rôle, nous leur permettons de séduire et de manipuler non seulement leurs cibles, mais nous tou.te.s à la fois – famille, amis, collègues et membres de la communauté – et cela doit cesser. Notre malaise, notre peur et l’ignorance qui en découle doivent cesser de conférer aux agresseurs le pouvoir et l’aplomb qui leur permettent d’agresser.

Dès le départ, nous devrions tous connaître les six phases du conditionnement, qui me semblent authentiques à la lumière de mon expérience. La première est le ciblage. Il s’agit d’identifier une personne vulnérable. Dans mon cas, j’étais une enfant innocente mais j’étais rendue anorexique par d’importants changements à domicile.

En second lieu, gagner la confiance. Il s’agit de créer un rapport d’amitié avec la cible et de l’amadouer en la sécurisant, en faisant preuve d’empathie et en la protégeant des agressions Dans mon cas, j’ai cru recevoir une écoute attentive, de l’empathie pour ma situation et un endroit où me réfugier quand j’en avais besoin.

En troisième lieu, combler un besoin. C’est-à-dire prétendre être la personne qui comble les vides dans le soutien mental et émotionnel d’une cible. Dans mon cas, une famille et une équipe de professionnels de la santé m’entouraient d’attentions mais leur soutien procédait surtout sur la base du ‘qui aime bien châtie bien’. L’enseignant a donc adopté le rôle du sympathisant, me disant ce que je voulais entendre.

Quatrièmement, isoler, creuser des fossés entre la cible et ses véritables supports. Cela implique de repousser certaines personnes mais d’en exploiter d’autres. Je me souviens avoir étudié le film Iron Jawed Angels dans un cours d’histoire. Le personnage principal est alimenté de force, un peu comme je l’avais été. Consciente de ma détresse devant ces images, mon professeur d’histoire m’a tranquillement fait sortir de la classe. Je n’ai rien dit. Mais elle m’a emmené directement à son bureau. Où elle m’a laissé avec lui. Paniquée, en larmes. Ce n’est que bien des années plus tard que je me suis demandée pourquoi elle et d’autres membres du personnel m’emmenaient vers lui lorsque j’étais bouleversée. Des membres du personnel dont il se moquait en privé et qu’il appelait « le club des vierges ménopausées ». Il avait dû leur en parler.

En cinquième lieu, la sexualisation. C’est à dire, introduire progressivement du contenu sexuel afin de le banaliser. Dans mon cas, en plus des conversations subtilement explicites, j’ai été soigneusement exposée à la glorification des relations entre des personnages avec des différences d’âge importantes. Il y a un film en particulier qu’il m’a fait visionner intitulé The Prime of Miss Jean Brodie, dont la dernière réplique est : « Donnez-moi une fille à un âge sensible, et elle est à moi pour la vie ». Et vous vous souvenez que j’ai dit que Simon et Garfunkel jouaient toujours ? Leur musique était la bande originale (du film) Le lauréat. Il m’a fait visionner ça aussi. C’était, au sens propre comme au figuré, Le son du silence (The Sound of Silence). Vous connaissez les paroles : ‘… la vision qui fut plantée dans mon cerveau, s’y trouve toujours, dans le son du silence…’.

Sixièmement, garder le contrôle. C’est-à-dire trouver un équilibre parfait entre provoquer la souffrance et la soulager, conditionner la cible à se culpabiliser à l’idée même de dénoncer une personne qui semble aussi bienveillante. Les agresseurs vous effraient tellement que vous êtes réduit.e au silence. Mesurant plus d’un mètre quatre-vingt, il me dominait de toute sa hauteur. Il m’a raconté l’histoire d’un de ses amis qui s’était vengé d’une femme en lui arrachant les yeux avec une cuillère ; il m’a dit qu’il avait tué des gens lorsqu’il était soldat ; il se postait sur notre rue la nuit, assis dans sa voiture, pour me regarder me déshabiller par la fenêtre. J’éprouvais déjà de la gêne devant mes formes en tant que jeune adolescente en réhabilitation suite à des troubles alimentaires. Je me souviens de m’être tenue nue derrière son bureau après qu’il m’ait violée, et lui avoir demandé s’il me trouvait grosse. Il m’a regardée de haut en bas et m’a dit : « Tu pourrais faire un peu plus d’exercice ». Comme si j’étais un chien. Mais il m’a aussi dit que j’étais belle. Vous voyez, comme tout est étouffant, douloureusement complexe ?

Néanmoins, au fur et à mesure que nous discutons des agressions sexuelles sur les enfants, de nos expériences vécues et de notre savoir, notre compréhension de ce mal prémédité s’approfondira. Nous devons formuler des mises en garde pour nos enfants, en fonction de leur âge, au sujet des indices et des comportements à surveiller, tout en leur apprenant comment les dénoncer si cela leur arrive ou arrive à quelqu’un de leur entourage. Il s’agit d’un sujet suffisamment grave, malheureusement trop fréquent, pour s’en remettre à simplement espérer que les enfants le sachent déjà. Je mets notre système pédagogique au défi de trouver des moyens d’éduquer nos enfants parce que nous savons que la pédagogie est notre outil de prévention le plus important.

Et enfin, pour mon troisième argument, il nous faut des changements structurels, un système à l’échelle nationale afin de soutenir et protéger les survivant.e.s et s’attaquer aux délits en fonction de leur gravité. Commençons par l’impact de la linguistique en matière de délits. Grâce aux efforts de la campagne Laissez-la parler (Let Her Speak), on a vu le libellé de l’accusation de mon agresseur officiellement modifié, passant du maintien d’une relation sexuelle avec une personne de moins de 17 ans à la violence sexuelle continue infligée à un.e enfant. Considérez la différence entre ces délits selon le libellé de l’une et l’autre de ces accusations. Pensez au message qu’on communique à la communauté. Pensez au message qu’on communique aux survivant.e.s, où on place l’empathie, où on assigne le blâme, comment on administre la peine. Nous devons protéger nos enfants, non seulement contre la douleur physique, mentale et émotionnelle de ces crimes odieux mais contre le traumatisme de longue durée, parfois à vie, qui l’accompagne. Bien qu’un changement structurel à l’échelle nationale ne soit pas une mince affaire, au même titre que l’éducation de nos enfants sur les dangers et les complexités du conditionnement, c’est un travail qui s’impose et nous devons commencer quelque part.

Commençons par revoir notre vocabulaire et nous mettre d’accord. En Australie, nous avons huit juridictions différentes entre les États et territoires et huit définitions pour le consentement. Nous devons nous mettre d’accord sur quelque chose d’aussi fondamental que le consentement. Il nous faut une définition uniforme du consentement, standardisée à l’échelle nationale, applicable au niveau fédéral et celui des États. Ce n’est qu’alors que nous pourrons enseigner efficacement ce principe fondamental de manière cohérente dans toute l’Australie.

Depuis l’annonce de mon élection comme Australienne de l’année, il y a un peu plus d’un mois, des centaines d’autres survivant.e.s d’abus sexuels infligés aux enfants m’ont contactée pour me raconter leur histoire. Pour pleurer avec moi. Des récits qu’iels pensaient emporter dans la tombe, affligé.e.s par la honte d’avoir subi quelque chose dont iels n’étaient pas responsables. Des récits d’une souffrance indicible, jamais formulée. Des récits de conditionnement. Je suis de ceux et celles qui ont eu le plus de chance. Une qui a survécu, qu’on a crue, qu’on a entourée d’amour.

Et ce que cela me démontre, c’est que malgré la persistance de ce problème, et malgré l’historique de mon propre traumatisme qui perdure, il est tout à fait possible de se rétablir, de s’épanouir et de vivre une vie merveilleuse. C’est ma mission et mon devoir, en tant que survivante et en tant que survivante ayant une voix, d’œuvrer à l’éradication des agressions sexuelles sur les enfants. Je ne cesserai que lorsque tout ça cessera.

Et donc, je vous laisse avec ces trois messages – en premier lieu, à notre gouvernement – nos décideurs, et nos politicien.ne.s – nous avons besoin d’une réforme à l’échelle nationale. Tant au niveau réglementaire que pédagogique afin de lutter contre ces crimes odieux sans les faciliter. Deuxièmement, à ma nation, le merveilleux peuple australien, nous devons faire preuve d’ouverture d’esprit, accueillir la conversation, les nouvelles informations et tirer des enseignements de nos vécus pour guider les réformes, afin de guérir et prémunir les générations futures contre ces crimes.

Troisièmement, et pour finir, je m’adresse à mes collègues survivant.e.s : notre heure est venue. Nous devons saisir cette opportunité. Nous devons faire preuve d’audace et de courage. Admettez que nous disposons d’une plateforme sur laquelle je me tiens à vos côtés, solidaire et offrant mon soutien. Partagez votre vérité. Là réside votre pouvoir. Une voix, votre voix, et nos voix collectives peuvent faire la différence. Nous sommes au bord du précipice d’une révolution dont l’appel à l’action doit être entendu haut et fort. C’est vrai. Vous l’avez compris. N’ayons de cesse de déranger, peuple australien !

Grace Tame

Grace Tame (née en décembre 1994) est une activiste australienne et porte-parole des survivantes d’agressions sexuelles. Elle a été nommée Australienne de l’année en 2021.

Version originale :

https://www.news.com.au/national/politics/grace-tames-australian-press-club-speech-in-full/news-story/2f641d003254955a25d754a6a59b1926

Vidéo de son allocution lors de la remise du prix de l’Ordre de l’Australie :

https://www.abc.net.au/news/2021-01-26/grace-tames-full-australian-of-the-year-speech/13091640

ou https://www.youtube.com/watch?v=LJmwOTfjn9U.

Traduction : Ann Leduc pour TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2021/07/12/discours-de-grace-tame-porte-parole-de-la-campagne-laissez-la-parler/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.