La shoah n’est pas un folklore, nos morts et nos souffrances ne sont pas vos cautions

Depuis l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 juillet dernier, dans plusieurs villes de France, des dizaines de milliers de manifestant·e·s sont descendu·es dans les rues pour crier leur colère face à l’extension du pass sanitaire, l’obligation vaccinale pour les soignant·e·s ou encore la fin du remboursement des tests PCR, pour « convenance personnelle ».

Ces manifestations ont été le théâtre d’une récupération de rhétorique, de symboles et d’un champ lexical appartenant à la Seconde guerre mondiale, l’Occupation et les camps d’extermination. Nous, membres de la communauté juive, dénonçons de tels discours. Pour s’opposer aux mesures jugées liberticides, une partie des anti-vaxx et des pro-choix (pour le vaccin mais contre l’obligation) ont dénoncé un pass « nazitaire », affublé Emmanuel Macron d’une moustache hitlérienne ou encore porté des étoiles jaunes sur leurs vêtements.

La Shoah, ses six millions de morts juif·ve·s, mais aussi prisonnier·e·s politiques, personnes atteintes de handicap, homosexuelles ou Rroms ne sont pas une réserve lexicale, source d’inspiration, de comparaison ou d’humour. Nous, membres de la communauté juive, refusons que la Shoah soit invoquée à tout bout de champ dans des débats, manifestations et discussions en ligne. Nous refusons que notre histoire et cette partie de notre identité soit instrumentalisée. La Shoah n’est pas un folklore, le portail du camp d’Auschwitz et son slogan « Le travail rend libre », détourné en « le pass sanitaire rend libre », non plus. La Shoah n’est pas une caution dans la lutte contre les restrictions des libertés. Évoquer le massacre pensé, organisé, systématisé, de six millions de personnes relève au mieux d’une paresse intellectuelle traduisant ignorance ou trous de mémoire, au pire d’un révisionnisme qui ne dit pas son nom.

Il faut aussi garder à l’esprit que cette récupération n’est pas anecdotique. Elle est un symptôme supplémentaire d’un antisémitisme systémique et historique au sein de la société française qui se renforce en contexte de crise. Déjà, à l’aube de la pandémie, l’idée d’un complot juif a gagné en vigueur : la rhétorique consistant à attribuer l’émergence d’un virus à une partie de la population n’est pas nouvelle, à droite comme à gauche d’ailleurs. Non content d’imputer aux Juif·ves la paternité du Coronavirus, il s’est agi ensuite de les accuser d’avoir commercialisé un vaccin à des fins lucratives. Ces idées peuvent sembler relever de la bêtise mais elles menacent en réalité des communautés entières.

Nous pouvons discuter de la gestion de cette crise, débattre au sujet de la menace sur les libertés individuelles ou de la responsabilité collective, et nous le ferons, des années durant. Mais là n’est pas le propos. Que l’on soutienne ou non les mesures sanitaires imposées, ces manifestations d’antisémitisme sont un crachat au visage des rescapé·e·s et de leurs enfants et petits-enfants. Elles participent à souiller leur mémoire et leur histoire. Jamais la mise en place d’un pass sanitaire ne sera comparable à l’horreur des rafles, des camps, de l’extermination. Il est terrible et presque absurde de devoir rappeler cette évidence. 

Pourtant, à nouveau, les Juif·ve·s se sentent bien seul·e·s pour dénoncer et combattre ce fléau. A nouveau, nous observons parfois une complaisance, d’autres fois une certaine minimisation voire un silence des acteurs publics, associations antiracistes et autres collectifs en France. C’est à vous que nous nous adressons, ainsi qu’à chaque citoyen·ne français·e : vous devez vous positionner et prendre vos responsabilités d’allié·e·s. Ne jamais laisser passer ces comparaisons, à la maison, au travail ou dans tout autre contexte social. Amplifiez nos voix. Nous avons le devoir collectif de ne rien laisser passer.

Signataires : 

Tribune rédigée par Johanna Cincinatis et Illana Weizman

Lola Lafon, écrivaine
Myriam 
Levain, cofondatrice de Cheek et autrice
Maxime 
Ruzniewski, producteur
Elizabeth 
Yardeni, productrice
Tal 
Piterbraut-Merx, chercheure en philosophie et autrice
Sarah 
Benichou, journaliste
Eva 
Tapiero, journaliste
Tal 
Madesta, militant trans et journaliste
Brigitte 
Weberman, journaliste et productrice
Hanna 
Assouline, réalisatrice
Cléo 
Cohen, réalisatrice
Emile 
Ackerman, rabbin en formation
Morgane 
Koresh, activite féministe antiraciste
Eva 
Kirilof, militante féministe
Lev 
Rosen, auteurice feministe
Estelle 
Cincinatis, militante antiraciste et féministe
Daniela 
Lima, militante féministe antifasciste
Janine 
Elkouby, autrice et présidente de l’Amitie judéo-chrétienne de Strasbourg
Alain 
Beit, président du Beit Haverim
Valentin 
Delaunay, historien
Leslie 
Ouazana, militante antiraciste et feministe
Collectif JudéoFéminisme
Collectif des Juifves VNR
Les Juifs et Juives Révolutionnaires
Collages Féministes Juifves Marseille

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/220721/la-shoah-nest-pas-un-folklore-nos-morts-et-nos-souffrances-ne-sont-pas-vos-cautions


10 réponses à “La shoah n’est pas un folklore, nos morts et nos souffrances ne sont pas vos cautions

  1. En ce qui concerne la haine je me réfère depuis 60 ans à ce qu’en disait l’abbé Davezies, prêtre de la Mission de France, qui toute sa vie s’est battu contre le colonialisme, en particulier en Algérie, pour la Justice et contre l’exploitation de l’homme par l’homme :
    « C’était une sorte de haine qui était née en moi, à cause de ce gosse, à cause des femmes et des vieillards torturés, tués, sans abri, à cause d’un peuple auquel il était interdit d’être libre, ou une sorte d’amour, comme on voudra. Jusqu’au jour de l’indépendance de l’Algérie, j’étais avec eux, à la vie, à la mort ».

    • Catherine ALBERTINI

      Quel rapport avec les gens qui manifestent avec une étoile jaune « non vacciné » dans les rues aujourd’hui ?
      La haine envers les Juifs, qui ne vivent pourtant pas en Israël, continue de tuer en France. Et que pensez-vous de la haine envers les Rohingyas, les Ouïghours ou les Tibétains ?

    • bonsoir Jacques
      je ne suis pas sûr que ces débats, par ailleurs tout-à-fait légitimes, puissent être « accrochés » à la dénonciation des manifestations actuelles des antisémites porteurs d’une « étoile jaune », des révisionnistes qui minimisent volontairement la destruction des populations juives (et d’autres) par l’Etat et les forces nazis…
      bien cordialement

  2. Bonjour,
    Chère Catherine , je ne comprends pas pourquoi cette phrase sur « les » associations anti racistes (auxquelles précisément faites vous référence ?).
    Vous pourrez prendre connaissance en dessous du communiqué du MRAP du 20 juillet 2021 à ce sujet.
    Ce communiqué national a été relayé dans les réseaux militants de mon secteur géographique par exemple.
    https://www.mrap.fr/ne-pas-banaliser-les-crimes-contre-l-humanite.html?debut_articles_rubriqueb=%40983

    Ne pas banaliser les crimes contre l’humanité

    Le 17 juillet des manifestations se sont déroulées dans diverses villes contre l’extension du pass sanitaire dont le Parlement doit débattre ce mardi 20 juillet. À cette occasion de rares manifestants ont arboré l’étoile jaune de sinistre mémoire faisant ainsi un parallèle entre la traque des Juifs pendant la seconde guerre mondiale et les restrictions d’accès à certains lieux pour les personnes qui font le choix personnel et social de n’être ni vaccinées ni testées.
    Le recours à la caricature dans l’expression des revendications ne saurait justifier l’intolérable.
    Faut-il rappeler à ceux qui l’auraient oublié que les SS, le système nazi et leurs complices ont conduit à l’extermination de 6 millions de Juifs à qui avait été imposé le port de l’étoile jaune. Faut-il rappeler qu’ils ont été exterminés pour la seule raison qu’ils étaient d’origine juive et non à cause d’une décision qu’ils auraient prise ?
    La guerre mondiale organisée par les nazis pour leur hégémonie en Europe et dans le monde a tué 60 millions de personnes. Les mesures sanitaires prises actuellement par le président Macron et son gouvernement peuvent être critiquées mais les étoiles jaunes et le sigle des SS n’ont pas leur place dans les manifestations. Même l’opposition nécessaire aux dérives autoritaires du Pouvoir ne saurait aboutir à minimiser et à banaliser des crimes contre l’humanité et des génocides. L’indicible de la Shoah ne saurait être comparée aux restrictions de libertés – dont il convient de débattre sérieusement.
    Le MRAP appelle tous ceux qui sont attachés à l’égalité et aux libertés fondamentales individuelles et collectives à se garder d’expressions qui banalisent le racisme et les génocides, taches indélébiles sur la mémoire de notre Humanité.

    Paris, le 20 juillet 2021
    Retrouvez ce communiqué de presse sur le site du MRAP

    bien cordialement,
    M.

    • Catherine ALBERTINI

      Je ne parlais pas du MRAP mais plutôt des personnalités médiatiques qui ne cessent de parler de racialisme, de personnes racisées, et du racisme systémique de l’état français. Je ne minimise pas qu’il y ait des racistes mais il n’est pas systémique et n’est pas du fait de l’état. Ces personnes sont souvent ambiguës quant à l’antisémitisme qui tue encore en France.
      Mais, encore aujourd’hui des gens manifestent avec une étoile jaune ce qui est écœurant.

      • oui ce silence est bien inquiétant, comme la minimisation une fois de plus de l’antisémitisme

        je pense cependant qu’il y a bien un racisme institutionnel, que le racisme est systémique et non le fait d’individu, qu’il stigmatise et tue, que le racisme crée des personnes racisées, etc…
        mais cela est un autre débat
        bonne soirée

  3. La Shoah ne doit servir de caution à aucune cause même pas à la cause sioniste d’autant plus qu’elle n’a rien à voir avec le projet national et colonial sioniste qui a été élaboré et mis en oeuvre bien avant, dès la déclaration Balfour et avec le Mandat britannique.

    • Catherine ALBERTINI

      Désolée, mais en l’occurrence il ne s’agit pas de référence au sionisme mais bel et et bien de référence à la Shoah.

  4. Catherine ALBERTINI

    Je corrige: dans la situation actuelle la haine des Juifs ne résoudra RIEN.
    Le virus n’a rien à voir avec les Juifs. Le vaccin est une chance et devrait être un bien commun de l’humanité. L’antisémitisme est une ABJECTION.

  5. Catherine ALBERTINI

    C’est absolument révoltant que les associations anti-racistes si promptes à dénoncer le soi-disant racisme systémique de l’état soit aussi silencieuse contre l’abjection qui consiste à assimiler la vaccination ou le pass sanitaire au nazisme. On peut ne pas être d’accord avec les mesures prises avec le gouvernement mais l’antisémitisme reste une HORREUR et n’a absolument aucun rapport avec la situation actuelle.

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