Conditions météorologiques, catastrophes, politiques (non)écologiques

Les conditions météorologiques extrêmes
deviennent de plus en plus normales

Les conséquences des inondations sont dévastatrices : au moins 133 [156 en Allemagne, en date du 18 juillet] personnes ont été tuées, de nombreuses autres sont encore portées disparues, des dizaines de milliers de maisons ont été inondées et l’approvisionnement en électricité a été interrompu. La gravité et l’étendue des inondations qui ont frappé l’Allemagne cette semaine ont choqué même les climatologues. En outre, ils ne s’attendaient pas à ce que les précédents records d’inondation soient battus à cette échelle, sur une zone aussi vaste et aussi rapidement.

Après la vague de chaleur meurtrière aux Etats-Unis et au Canada, où les températures ont dépassé 49,6 degrés il y a quinze jours, les inondations en Europe centrale font craindre que le changement climatique dû à l’activité humaine ne rende les conditions météorologiques extrêmes encore pires que ce qui avait été prévu.

Des records de précipitations ont été battus dans une grande partie de la région rhénane mercredi 14 juillet. Certaines parties de la Rhénanie-Palatinat et de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont été inondées par 148 litres de pluie par mètre carré en 48 heures. Il s’agit d’une région d’Allemagne où il ne tombe normalement que 80 litres de pluie par mètre carré pendant tout le mois de juillet. La station météorologique de Cologne-Stammheim a même mesuré 154 litres de pluie par mètre carré en 24 heures. Le précédent pic journalier était de 95 litres par mètre carré.

La ville de Hagen a déclaré l’état d’urgence après que la Volme a débordé de son lit et atteint un niveau qui ne se produit que quatre fois en cent ans.

Prévisions dépassées

Les climatologues prévoient depuis longtemps que les émissions d’origine humaine provoqueront davantage d’inondations, de vagues de chaleur, de sécheresses, de tempêtes et d’autres formes de conditions météorologiques extrêmes. Néanmoins, les récents sommets ont dépassé de nombreux pronostics.

« Je suis surpris de voir à quel point il dépasse le précédent record », déclare Dieter Gerten. Il est professeur, à l’université Humboldt de Berlin, auprès du département du système climatique et du bilan hydrique dans le cadre du changement climatique d’ensemble. Il coordonne l’analyse du système terrestre à l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact climatique. « Il semble que nous soyons non seulement au-dessus de la normale, mais aussi dans des zones qui – si l’on considère l’étendue spatiale et la vitesse de développement – n’étaient pas prévues comme cela. »

Dieter Gerten lui-même a grandi dans un village de la zone aujourd’hui touchée. Il dit qu’il y a des inondations occasionnelles, mais pas comme cette semaine. Les pluies de l’été précédent ont été tout aussi abondantes, dit-il, mais elles ont touché une zone plus restreinte. Il affirme également que les tempêtes hivernales n’ont pas fait monter les rivières à des niveaux aussi dangereux par le passé. « Ce qui s’est passé cette semaine est tout à fait inhabituel pour la région. Cela a duré longtemps et a touché une importante surface », explique Dieter Gerten.

Les scientifiques auront besoin de plus de temps pour évaluer dans quelle mesure les émissions d’origine humaine ont contribué à cette tempête. Mais les précipitations records s’inscrivent dans l’évolution générale de la situation mondiale.

« Les phénomènes météorologiques extrêmes seront plus violents »

« Avec le changement climatique, nous nous attendons à ce que tous les extrêmes hydro-météorologiques deviennent plus sévères. Ce que nous avons observé en Allemagne s’inscrit globalement dans cette tendance », déclare Carlo Buontempo, directeur du service Copernicus sur le changement climatique au Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme.

Les sept années les plus chaudes jamais enregistrées se sont produites depuis 2014 – en grande partie en raison du réchauffement climatique causé par les gaz d’échappement, la combustion des forêts et d’autres impacts humains. Les modèles informatiques prévoient que cela entraînera une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes, ce qui signifie que les records météorologiques seront battus plus souvent et dans davantage d’endroits.

Les inondations en Allemagne ne sont que le dernier exemple en date. Ces dernières semaines, l’Amérique du Nord a encore été sous les feux de la rampe. Il y a quinze jours, le précédent record de chaleur du Canada a été dépassé de plus de cinq degrés pendant une journée. Il en a été de même pour plusieurs records de température en Oregon et dans l’Etat de Washington. Les scientifiques affirment que de tels extrêmes à ces latitudes seraient pratiquement impossibles sans le réchauffement climatique provoqué par l’homme. Le week-end dernier, la station de surveillance de la Vallée de la Mort en Californie a enregistré une température de 54,4 degrés, ce qui pourrait s’avérer être la température la plus élevée jamais enregistrée de manière fiable.

Daniel Swain, climatologue à l’université de Californie à Los Angeles, affirme qu’un nombre si grand de records a été établi aux Etats-Unis cet été qu’ils ne font même plus la une de la presse : « Les extrêmes qui auraient été dignes d’intérêt il y a quelques années ne le sont plus aujourd’hui, parce qu’ils font pâle figure en comparaison des incroyables hausses de température d’il y a quelques semaines. » Ce phénomène se produit également dans d’autres pays, a-t-il déclaré, bien qu’il soit moins médiatisé. « Les Etats-Unis sont souvent sous les feux de la rampe, mais nous avons également assisté à des épisodes de chaleur exceptionnels en Europe du Nord et en Sibérie. Il ne s’agit pas d’un phénomène exceptionnel limité à un seul endroit. C’est sans aucun doute une partie d’un modèle global cohérent. »

D’une fois dans le siècle, ces événements deviennent monnaie courante

En fait, l’extrême nord de l’Europe a également connu une chaleur record en juin, et des villes d’Inde, du Pakistan et de Libye ont souffert de températures exceptionnellement élevées ces dernières semaines. Les banlieues de Tokyo ont été frappées par les plus fortes précipitations depuis le début des mesures. Londres a reçu autant de pluie en un jour que ce qu’elle reçoit normalement pendant tout le mois de juillet. Des événements qui ne se produisaient qu’une fois par siècle deviennent monnaie courante, les phénomènes météorologiques extrêmes sont de plus en plus normaux.

Certains experts craignent que les chocs récents indiquent que le système climatique a peut-être franchi un seuil dangereux. Au lieu d’une hausse uniforme des températures et d’une augmentation constante du nombre d’événements extrêmes, ils cherchent à savoir si la tendance pourrait être de plus en plus « non linéaire » ou erratique. Cela pourrait être le résultat d’effets d’aubaine dus à la sécheresse ou à la fonte des glaces dans l’Arctique. Cette théorie est controversée, mais des événements récents ont conduit à une discussion accrue sur cette possibilité et sur la fiabilité des modèles basés sur des observations antérieures.

«Nous devons mieux modéliser les événements non linéaires», déclare Dieter Gerten, chercheur en climatologie. « Nous, scientifiques, avons été surpris ces dernières années par certains événements qui se sont produits plus tôt et ont été plus fréquents et plus intenses que prévu. »

Jonathan Watts 

Article paru dans l’hebdomadaire Der Freitag, le 17 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ecologie/les-conditions-meteorologiques-extremes-deviennent-de-plus-en-plus-normales.html

********

Les inondations en Belgique, Allemagne et Pays-Bas :  ceci n’est pas une catastrophe naturelle

Au moment où nous écrivons, les terribles inondations qui ont frappé la Belgique, une partie de l’Allemagne et les Pays-Bas ont fait plus de cent morts. Des dizaines de milliers de gens ont dû être déplacés, ont tout perdu et resteront traumatisés à jamais. D’autres n’ont même pas eu cette « chance », hélas, et le grand nombre de personnes disparues (1300 en Allemagne) ne laisse malheureusement pas de doute : au final, le bilan macabre sera beaucoup, beaucoup plus lourd. Les dégâts matériels sont immenses, sans parler des impacts en termes de pollution des eaux et des sols (par les hydrocarbures, les métaux lourds, les PCB, les plastiques, les eaux d’égout, etc.).

Voilà à quoi ressemble le changement climatique

Il est pratiquement certain que cette catastrophe est une manifestation des changements climatiques provoqués par les émissions de gaz à effet de serre (dues principalement à la combustion des combustibles fossiles). A la limite, s’il s’agissait d’un événement isolé, le doute serait permis. Mais il ne s’agit pas d’un événement isolé, bien au contraire.

Primo, ces pluies exceptionnelles font suite à deux années de canicules et de sécheresse tout aussi exceptionnelles (rappel : la canicule de 2020 a fait 1400 morts en Belgique…).

Secundo, le fait que ce déluge en Europe occidentale coïncide avec une vague de chaleur meurtrière et sans précédent au Canada (Colombie britannique) n’est pas le fruit du hasard : il est fort probable que les deux phénomènes sont liés et découlent de la perturbation du jet stream circumpolaire (des vents puissants qui tournent à haute altitude autour du pôle).

Tertio, la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (tempêtes et cyclones plus violents, vagues de chaleur et vagues de froid plus intenses, sécheresses et incendies sans précédent, pluies, inondations et coulées de boues…) est indiscutable et correspond parfaitement aux conséquences du réchauffement telles qu’elles sont projetées par le GIEC depuis son premier rapport… il y a plus de trente ans.

Les gouvernements ont ignoré les avertissements de la météo

Les services météorologiques des pays concernés avaient diagnostiqué la présence au-dessus de nos régions d’une « goutte froide » – une dépression isolée et stable, associée à une masse d’air froid. On sait que ce genre de phénomène provoque des précipitations abondantes. On sait que celles-ci peuvent durer plusieurs jours, vu que la dépression est stationnaire. Dans ce cas-ci, la menace était d’autant plus sérieuse que la « goutte froide » était entourée d’énormes masses d’air chaud, chargées de grandes quantités de vapeur d’eau. En tournant autour de la dépression, cette vapeur d’eau ne pouvait que se condenser et tomber en pluie.

L’avertissement avait été lancé par les météorologues et les hydrologues : un événement exceptionnel se préparait. Les deux-trois jours avant le début du déluge auraient pu/dû être mis à profit pour analyser la menace, prendre des mesures d’urgence, mobiliser la protection civile et l’armée, avertir la population, évacuer les habitations les plus menacées. Cela n’aurait pas empêché les inondations, mais les dégâts auraient été limités et, surtout, on aurait évité des pertes humaines. L’expérience de Cuba avec les cyclones le confirme : la prévention fait la différence. Mais ici, rien n’a été fait. Une fois de plus (comme face au COVID19 !), les mises en garde ont été ignorées.

Les raisons sont chaque fois identiques : les gouvernements ont le nez dans le guidon de l’économie, leur priorité est « la compétitivité » des entreprises, ils refusent d’intégrer le fait que l’humanité est entrée dans la catastrophe climatique (en Belgique, tandis que les nuages s’accumulaient, une partie de la « classe » politique trouvait même plus important de diffuser des ragots sur les liens entre Mme Haouach et les Frères musulmans).

Un faisceau de facteurs structurels aggravants

Outre cette impréparation, l’ampleur des inondations et de leurs conséquences a été démultipliée par une foule de facteurs structurels d’ordres divers. Citons en vrac : les restrictions budgétaires (à la protection civile et chez les pompiers, notamment – merci Jan Jambon !) ; le bétonnage des sols (il empêche le percolage des eaux) ; la rectification des ruisseaux et l’assèchement des zones humides (elles jouent le rôle d’éponge) ; l’étalement urbain ; la gestion des eaux pluviales (envoyées à l’égout, elles passent par les stations d’épuration avant de grossir les cours d’eau) ; la spéculation foncière (elle incite à construire en zones inondables) ; la politique agricole (l’encouragement aux grandes exploitations en monocultures) et les pratiques culturales (labour profond, absence de couverture des sols, disparition des haies).

Sur tous ces plans, d’indispensables mesures de prévention auraient dû être prises depuis des années – et devront l’être sans délai pour éviter de nouveaux drames. Mais ce qu’on appelle « l’adaptation » nécessaire à la part irréversible du changement climatique ne doit pas servir à éviter le fond du problème : le climat lui-même. Il faut sortir au plus vite des combustibles fossiles et, pour cela, il ne suffit pas d’augmenter la part des renouvelables : il faut rompre avec le productivisme capitaliste, changer complètement de mode de production, de consommation et de relation avec la nature, et le faire selon un plan public.

Un prêt de 2500 Euros par ménage, c’est une insulte aux victimes

Le gouvernement décrète un jour de deuil national, appelle à la solidarité et à l’unité, mais, par ses déclarations, il maintient dans l’ignorance la partie de la population qui n’est pas consciente du changement climatique. Le premier ministre belge a évoqué un événement « exceptionnel, sans précédent ». Or, le fond du problème est que, avec le réchauffement, « l’exceptionnel » devient la règle, le « sans précédent » devient banal.

On voit bien ici le lien entre « savoir » et « pouvoir » : souligner le caractère « exceptionnel » des inondations sans parler du climat permet aux politiques de garder le monopole des décisions tout en fuyant leurs responsabilités. Sans le dire explicitement, ils font passer l’idée que la catastrophe est « naturelle », alors qu’elle ne l’est pas.

Il va de soi que ce discours fait le jeu des climato-négationnistes (représentés au gouvernement par le MR David Clarinval, vice-premier ministre, comparse négationniste de Drieu Godefridi et de feu Istvan Marko) ((Le président du MR, GL Bouchez, a cru bon de s’insurger contre le lien fait par « certains » – notamment le climatologue JP van Ypersele – entre les inondations et le réchauffement)). Mais toutes les tendances politiques au pouvoir ont un certain intérêt à tenir ce discours. Parler de « catastrophe naturelle » permet de balayer sous le tapis l’inaction climatique des coalitions successives.

Si les victimes avaient une idée claire de la responsabilité des gouvernements, le prêt de 2500 Euros par ménage sinistré (une décision du gouvernement wallon) leur apparaîtrait en pleine lumière comme une injustice de plus, une insulte aux victimes. Au lieu de ce prêt à rembourser, les populations sont en droit d’exiger une réparation digne de ce nom, financée par les entreprises, les banques et les actionnaires qui continuent envers et contre tout à investir dans les fossiles.

Inondés et assoiffés du monde entier, unissez-vous ! 

Au-delà de la solidarité impérieuse avec les sinistrés, il faut tirer les leçons de la tragédie et la leçon N°1 est que l’heure est grave, qu’il n’y a plus une minute à perdre. Les mesures les plus énergiques doivent être prises d’urgence pour arrêter la catastrophe climatique, sans quoi cette catastrophe se transformera en cataclysme.

La leçon N°2 est que nous ne pouvons faire aucune confiance aux gouvernements : cela fait plus de trente ans qu’ils nous disent agir pour le climat et ils n’ont quasiment rien fait. Ou plutôt si, ils ont fait beaucoup : leur politique néolibérale d’austérité, de privatisations, d’aide à la maximisation des profits des multinationales fossiles et de soutien à l’agrobusiness nous a conduits au bord du gouffre. « Nous sommes tous dans le même bateau », disent les décideurs politiques. Non : au Nord comme au Sud, les riches s’en tirent et s’enrichissent à travers les catastrophes dont ils sont les principaux responsables (les 10% les plus riches émettent plus de 50% du CO2 global). Les classes populaires paient la note qui sont confrontées à la fois à l’aggravation du réchauffement et à l’approfondissement des inégalités sociales.. Les plus pauvres la paient doublement, triplement quand ils n’ont d’autre solution que de migrer au péril de leur vie, dans l’espoir légitime d’une vie meilleure. Le changement climatique est une question de classe.

La leçon N°3 est que toustes celles et ceux qui sont victimes de cette politique – les petit.e.s paysan.ne.s, les jeunes, les femmes, les travailleurs/euses, les peuples indigènes – doivent s’unir, par-delà les frontières. Rien ne distingue les pauvres gens qui pataugent dans l’eau à Pepinster ou à Verviers des pauvres gens qui pataugent dans l’eau à Karachi ou à Dacca (1/3 du Bangladesh sous eau en 2020 suite à la perturbation de la mousson par le changement climatique !). Ne tombons pas dans le panneau du gouvernement, qui poussera le cynisme jusqu’à profiter des inondations pour détourner l’attention des sans papiers en grève de la faim à Bruxelles depuis plus de 50 jours, alors qu’ils sont en danger de mort.

Le non-dit criminel de l’UE : le « dépassement temporaire » du 1,5°C 

Dans les prochains jours, on entendra les gouvernants jurer la main sur le cœur que les inondations dramatiques les confortent dans leur volonté de verdir le capitalisme, que l’Union Européenne est à l’avant-garde et que tout irait mieux si les autres pays du monde suivaient son exemple. La leçon N°4 est de ne pas laisser les gouvernements nous endormir avec ce discours. Le capitalisme vert est un leurre.

Le plan climat de l’Union Européenne est truffé de fausses solutions (planter des arbres), de tours de passe-passe (ne pas comptabiliser les émissions du transport aérien et maritime mondial), de technologies dangereuses (la capture-séquestration du carbone, le nucléaire, les cultures énergétiques sur des millions d’hectares), de nouvelles injustices coloniales vis-à-vis du Sud (les « compensations carbone », les taxes aux frontières de l’UE), et de nouvelles mesures de marché antisociales (le paiement de droits d’émission du carbone dans les secteurs de la construction et de la mobilité, que les entreprises répercuteront sur les consommateurs/trices).

Le vrai but de ce plan est de tenter la quadrature du cercle : combiner la croissance capitaliste et la stabilisation du climat. Son non-dit est le projet insensé d’un « dépassement temporaire » du seuil de 1,5°C de réchauffement, compensé ultérieurement par un hypothétique « refroidissement » technologique de la planète.

Provoquées par un réchauffement de 1,1°C, les inondations en Belgique et en Allemagne, ainsi que les autres catastrophes aux quatre coins du globe, laissent imaginer les conséquences cauchemardesques de ce « dépassement temporaire ».

Le 10 octobre prochain, à Bruxelles, faisons de la manifestation pour le climat un raz-de-marée populaire en faveur d’une autre politique. Une politique du bien commun, une politique démocratique et sociale pour satisfaire les besoins humains réels, une politique prudente et aimante de soin sans frontières aux personnes et à notre mère la Terre.

Daniel Tanuro

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article58937

Inundaciones: no se trata de una catástrofe natural

https://vientosur.info/inundaciones-no-se-trata-de-una-catastrofe-natural/

********

Urgence climatique : la procrastination des gouvernements est un crime climatique

Le changement climatique se conjugue au présent. Pas un jour ne passe sans que nous n’en éprouvions la dure réalité : 54,4°C aux Etats-Unis, 49,6°C au Canada, 47°C au Maroc, surchauffe en Sibérie, canicule à New Delhi, feux de forêts en Californie et désormais, le tout en moins de trois semaines, des inondations destructrices en Allemagne, Belgique et Autriche. Des villes et villages sont peu ou prou rayés de la carte, des centaines, peut-être des milliers de personnes ont perdu la vie en tout, des millions de personnes affectées, des écosystèmes détruits ou transformés à jamais, sans même parler des dizaines ou centaines de milliards d’euros de dégâts ni de tout ce qui ne peut être réduit à de la menue monnaie.

Territoires martyrs de la procrastination coupable des dirigeants

L’indécente « loi du mort-kilomètre », cette loi journalistique qui relie l’intérêt médiatique à la distance de l’évènement, s’est subitement rabattue sur des territoires proches, faisant la UNE des JT, avec des images spectaculaires qui ont frappé nos imaginaires comme rarement. Chacune et chacun commence en effet à toucher du doigt que « l’évènement climatique exceptionnel et sans précédent », ainsi nommé par des dirigeants politiques pressés de se dégager de leurs propres responsabilités, est en fait en train de devenir la règle. On passe de l’exceptionnel à la banalité. Les scientifiques l’annonçaient, cela devient réalité.

Lytton au Canada, Ahrweiler, Euskirchen ou Schuld en Allemagne, Verviers ou Pepinster en Belgique sont devenues les villes martyrs de notre temps : comme tant d’autres sur la planète, voilà des territoires et lieux de vie meurtris et détruits par les conséquences du changement climatique. Mais pas seulement. Ce sont également des territoires martyrs de la procrastination et de l’inaction coupables des dirigeants politiques et économiques : parler de « catastrophe naturelle » ne saurait éluder leur responsabilité tragique de n’avoir lutté efficacement depuis des années contre le changement climatique et ses conséquences.

Que ne comprenez-vous pas dans le terme « urgence climatique » ?

Ensemble, il nous faut donc les interpeller : que ne comprenez-vous pas dans le terme « urgence climatique » ? Que nous faudrait-il donc expliquer que tant de rapports du GIEC ont déjà énoncé avec clarté depuis des dizaines d’années ? Que n’avez-vous donc pas compris dans cette phrase du premier rapport du GIEC rédigé en 1990, rappelée avec à-propos par le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele : « l’effet de serre accentuera les deux extrêmes du cycle hydrologique, c’est-à-dire qu’il y aura plus d’épisodes de pluie extrêmement abondantes et plus de sécheresses prononcées » ?

Qu’attendez-vous donc ? Qu’il y ait toujours plus de territoires devenus invivables ? Pourquoi les précédents rapports du GIEC annonçant des zones devenant inhabitables ou des ruptures d’approvisionnement alimentaire ne vous ont-ils pas conduit à tout revoir, de fond en comble ? Pourquoi nos interpellations et mobilisations ne sont-elles suivies que par de grands discours et des temporisations fautives ? Pourquoi constate-t-on votre refus de transformer les soubassements énergétiques de notre formidable machine à réchauffer la planète qu’est notre système économique ? Comment se fait-il qu’une Ministre de la transition écologique puisse justifier une énième reculade, sur les chaudières au fioul, au nom de la « volonté d’y aller tranquille » ?

URGENCE CLIMATIQUE : les mots ont-ils encore un sens ? Cela fait 30 ans que les dirigeants politiques et économiques faillissent. En 30 ans, les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) ont augmenté de plus de 60%. Qu’ont-ils donc fait ? Dès que les enjeux deviennent sérieux, dès qu’il s’agit de prendre des décisions qui touchent à la puissance des lobbies, aux pouvoirs et droits acquis des multinationales ou aux règles qui organisent l’économie mondiale, ils tergiversent, reportent à plus tard ou acceptent de se conformer aux exigences des acteurs économiques et financiers.

La double-peine climatique 

La résultat est là. Il nous éclate en pleine figure. Les opérations de communication et de greenwashing, qui ont été substituées à toute politique climatique ambitieuse, ne nous sont d’aucune aide. La réduction drastique des émissions de GES n’est pas menée à bien. La loi climat entérinée par un vote solennel de l’Assemble nationale ce mardi 20 juillet en est l’exemple le plus abouti : à peine votée, elle est déjà obsolète au regard des objectifs à atteindre d’ici à 2030 (-55% à -65%). Elle est de plus complètement ringardisée par les propositions, pourtant insuffisantes, que la Commission européenne vient de publier.

Sombre tableau auquel il faut ajouter le retard des politiques d’adaptation au changement climatique, pourtant justement rendues urgentes et nécessaires par cette procrastination coupable. C’est la double peine climatique   le réchauffement commence à nous frapper durement tandis que nos infrastructures, nos institutions, nos habitations, nos services publics n’y sont pas préparés. Voire qu’ils sont mis à mal par leurs décisions : en 2017, les libéraux ont réduit de 30% les effectifs des services de secours en Belgique.

A rebours, ces catastrophes climatiques montrent aux yeux de toutes et tous qu’il est absolument impossible d’imaginer qu’il sera possible de s’adapter à n’importe quel niveau de changement climatique et que l’on peut donc continuer à émettre autant de GES. Sauf à accepter de rendre des territoires entiers invivables et inhabitables. Des phénomènes climatiques irréversibles sont enclenchés mais il ne sera jamais trop tard pour agir : quand on oublie de descendre du bus ou du métro à la station prévue, on n’attend pas d’être au terminus pour faire demi-tour. Chaque tonne de GES compte.

« Seul un puissant ouragan citoyen pourra nous sortir de l’ornière »

En 1990, la génération Greta Thunberg n’était pas née. Plus de trente ans plus tard, cette génération manifeste pour le climat, interpelle, fait la grève de l’école, convainc autour d’elle, s’engage à travailler et produire différemment. Bref, avec ses moyens, elle essaie de résoudre un immense défi dont elle n’est pas responsable. Plutôt que se mettre à son service, celles et ceux qui nous dirigent passent leur temps à décrédibiliser les propositions de la société civile en inventant des termes dénués de sens (écologie punitive, écologie positiveécologie de production) et à édulcorer les propositions de la Convention citoyenne pour le climat.

En matière climatique, ce ne sont pas les Gaulois récalcitrants qui posent problème. Non. C’est l’inertie des gouvernements. Il n’y a pas d’écologie punitive. Ce sont leurs inaction et procrastination qui sont punitives. Et coupables. Fondamentalement, elles sont même un crime climatique. L’insécurité devient écologique, aggravée par l’incurie de nos gouvernements. Ne laissons pas notre droit à la sûreté soumis à un tel arbitraire. N’attendons pas des dirigeants politiques qu’ils fassent demain ce qu’ils n’ont pas fait hier.

Organisons-nous pour reprendre la main. Sur le terrain, en solidarité avec celles et ceux qui sont affectés par les conséquences du réchauffement climatique et pour déployer toutes les expériences alternatives là où c’est possible. Dans les organisations de la société civile pour rouvrir le champ des possibles. Enfin, en tant que citoyennes et citoyens de ce pays, saisissons nous des prochaines échéances électorales pour faire campagne en faveur d’une véritable révolution écologique et sociale : seul un puissant ouragan citoyen pourra nous sortir de l’ornière.

Maxime Combes

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015)

@MaximCombes sur Twitter / sur Facebook / sur Instagram

https://blogs.mediapart.fr/maxime-combes/blog/200721/urgence-climatique-la-procrastination-des-gouvernements-est-un-crime-climatique

**********

Maxime Combes : « Emmanuel Macron veut disqualifier les pensées écologistes »

Reporterre – Qu’avez-vous pensé de l’allocution du président de la République, Emmanuel Macron, lundi 12 juillet ?

Maxime Combes – C’est le discours d’un monarque qui a décidé tout seul depuis l’Élysée. Il impose ses décisions à la population et au Parlement, sans jamais les associer. C’est profondément antidémocratique. Rien n’a été élaboré collectivement et cela aboutit à une forme d’impréparation. Dès le lendemain de l’allocution, le gouvernement a dû revenir sur certaines des mesures édictées. Il s’est rendu compte, par exemple, qu’il ne pouvait pas exiger que les enfants de 12-17 ans soient soumis au passe sanitaire dès le mois d’août

Ce discours illustre l’impasse démocratique dans laquelle nous sommes plongés depuis le début de la pandémie. Le gouvernement a renvoyé aux individus la responsabilité des réponses apportées à la crise. C’est eux qui doivent se masquer et bien se comporter. Si la situation se dégrade, c’est de leur faute. Le gouvernement privilégie toujours les mesures coercitives et de police aux mesures sanitaires, alors qu’il ferait mieux de débloquer des moyens colossaux sur les territoires. L’enjeu n’est pas de dire aux gens « Tu ne pourras pas aller boire un verre si tu n’es pas vacciné », mais d’amener le vaccin là où ils habitent. Une réelle politique sanitaire devrait donner les moyens à la population de s’impliquer et non pas la rendre dépendante des coups de menton des autorités.

Avec cette allocution, Emmanuel Macron est entré en campagne. La violence de son programme est extrême. Il explique qu’il ne changera absolument rien à sa politique économique et financière. Il se félicite et annonce tout tranquillement que pour payer la crise, on va continuer à taper sur ceux qui sont les plus faibles, ceux qui sont au front, les soignants, les classes populaires, les chômeurs, etc. À l’inverse, il ne dit rien sur tous les milliardaires qui se sont enrichis pendant la période. Cette dichotomie est révoltante.

Emmanuel Macron a aussi affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l’écologie de production ». Dans un billet de blog publié sur Mediapart, vous analysez « cette innovation sémantique ». Que signifie-t-elle ?

D’abord, j’ai été très surpris par l’apparition de ce nouveau terme. « L’écologie de production » ne renvoie à rien de précis. Elle ne fait référence à aucune école de pensée, à aucun travail académique. Je me suis demandé si c’était une expression anglo-saxonne qui aurait été importée ou mal traduite, mais je n’en ai trouvé trace nulle part. Ce terme est une pure invention du macronisme. Pour autant, son usage n’a rien d’anodin. Ce discours a été pensé comme un discours de campagne. Chaque mot a été soupesé, mûri, validé. À travers ce terme, Emmanuel Macron a clairement voulu envoyer un message, poser des lignes de démarcation, marquer un camp.

Quel est ce message ? 

C’est intéressant de voir qu’il a gardé le mot « écologie ». Il aurait pu simplement parler de croissance verte, de développement durable ou reprendre les poncifs habituels. Mais là, non, il prétend se positionner clairement dans le monde intellectuel et politique de l’écologie. Il récupère ce mot et introduit une séparation claire entre ceux qui seraient pour la production et les autres, qui seraient contre.

Cela n’a aucun sens sur le fond. Il n’existe pas un seul courant de pensée de l’écologie qui voudrait abandonner toute forme de production et qui ne viserait pas la production d’un certain nombre de biens et services pour satisfaire des besoins humains vitaux. Même la décroissance.

Mais ce concept n’est pas destiné à coller à la réalité, il répond avant tout à des fonctions politiques. Avec cette formule, Emmanuel Macron veut disqualifier les pensées écologistes qui interrogent le contenu, la quantité et la qualité de la production. C’est une manière de renvoyer les écolos au modèle amish et de dire qu’ils sont infréquentables. Pour le gouvernement, la prééminence doit être donnée à la production, quelle qu’elle soit. La croissance est non négociable. Elle prime sur le reste. Il n’est pas question de poser des limites sociales ou environnementales à la production. Il faut produire coûte que coûte de manière indiscriminée.

Ce concept est finalement très révélateur de la façon dont le macronisme appréhende les questions écologiques

Tout à fait. On retrouve derrière ce concept tous les éléments qui ont caractérisé la politique environnementale de ce quinquennat : l’impératif de croissance, le refus des normes contraignantes, la confiance aveugle envers le marché et les nouvelles technologies, la culpabilisation des consommateurs, etc. Le gouvernement n’a jamais voulu questionner la production ni conditionner les aides publiques.

C’est aujourd’hui la ligne de fracture qui sépare l’échiquier politique. D’un côté, nous avons La République en marche (LREM), qui défend un libéralisme maquillé de vert, et de l’autre côté, nous avons les forces de gauche, alternatives qui, malgré leurs différences, ont toutes en commun la volonté de réinsérer la production dans des limites planétaires. À l’heure actuelle, ce camp ferait bien de se rappeler de ce commun et de le brandir comme un étendard.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement use de néologisme de ce type. Dans une tribune, le Premier ministre, Jean Castex, évoquait aussi « l’écologie de proximité, de quartier et de terrain », « l’écologie de l’apaisement ». La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, parle quant à elle d’« écologie positive » et « du quotidien ». Que cache pour vous ce foisonnement sémantique ? 

C’est la preuve qu’ils sont en difficulté. Ils ont du mal à défendre le fait qu’ils soient encore écolos. Ils payent leurs errements et leur procrastination. Alors, ils inventent des expressions souvent assez vides. Ils sont en perpétuelle recherche de signifiants qui pourraient fonctionner auprès de l’opinion publique et rendre compte de leur politique de manière positive. Cela ne fonctionne clairement pas. Ce qui reste de ce quinquennat, au niveau de l’écologie, c’est le recul sur le glyphosate, le retour des néonicotinoïdes et l’échec de la loi Climat. Leur bilan révèle l’incohérence d’une politique écologique de droite.

Maxime Combes est économiste. Il travaille sur les politiques climatiques, commerciales et d’investissement. Il est l’un des auteurs du rapport Allô Bercy sur les aides publiques versées au CAC 40. Il a également écritSortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015).

https://reporterre.net/Maxime-Combes-Emmanuel-Macron-veut-disqualifier-les-pensees-ecologistes?

*-*

C’est maintenant que tout se joue…

La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale et quotidienne dans le traitement de l’actualité.

Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :

  • celui de l’indépendance éditoriale, ne laissant aucune prise aux influences de pouvoirs. Reporterre est géré par une association d’intérêt général, à but non lucratif. Nous pensons qu’un média doit informer, et non être un outil d’influence de l’opinion au profit d’intérêts particuliers.

  • celui de l’ouverture : tous nos articles sont en libre accès, sans aucune restriction. Nous considérons que l’information est un bien public, nécessaire à la compréhension du monde et de ses enjeux. Son accès ne doit pas être conditionné par les ressources financières de chacun.

  • celui de la cohérence : Reporterre traite des bouleversements environnementaux, causés entre autres par la surconsommation, elle-même encouragée par la publicité. Le journal n’affiche donc strictement aucune publicité. Cela garantit l’absence de lien financier avec des entreprises, et renforce d’autant plus l’indépendance de la rédaction.

En résumé, Reporterre est un exemple rare dans le paysage médiatique : totalement indépendant, à but non lucratif, en accès libre, et sans publicité.
Le journal emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produisent chaque jour des articles, enquêtes et reportages sur les enjeux environnementaux et sociaux. Nous faisons cela car nous pensons que la publication d’informations fiables, transparentes et accessibles à tous sur ces questions est une partie de la solution.

Vous comprenez donc pourquoi nous sollicitons votre soutien. Des dizaines de milliers de personnes viennent chaque jour s’informer sur Reporterre, et de plus en plus de lecteurs comme vous soutiennent le journal. Les dons de nos lecteurs représentent plus de 97% de nos ressources. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, le journal sera renforcé. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre— et cela ne prend qu’une minute. Merci.

https://reporterre.net/dons

Une réponse à “Conditions météorologiques, catastrophes, politiques (non)écologiques

  1. Il y a un an déjà que j’affirmais dans la presse locale que le réchauffement climatique était déjà là et qu’il était donc plus urgent de prendre des mesures pour s’y adapter que d’annoncer un évènement qui est déjà là. Je me préoccupais alors des personnes les plus fragiles qui vivent dans les barres d’immeubles, devenues invivables et même dangereuses durant les périodes de canicule de plus en plus nombreuses et de plus en plus longues. Je préconisais même, quitte à faire hurler les écolos qui nous promettent une solution pour dans trente ans, que faute d’autres solutions rapides et plus écologiques, on en vienne à climatiser au moins une pièce de ces appartements insalubres.
    Tout ce que les articles précédents annoncent sont à mon avis non seulement vrai mais, étant donné ce que seront les résistances sociales, sera probablement pire.
    Il est donc toujours aussi urgent de freiner au mieux le réchauffement climatique mais encore plus urgent d’agir dans tous les domaines de la réalité sociale pour rendre, aux personnes les plus faibles et les plus exploitées, une qualité de vie à laquelle ils ont droit aujourd’hui et, au plus tard demain, et non pas éventuellement dans trente ans.

Répondre à Pous Jacques Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.