« Un cri de désespoir » et autres textes sur Cuba

Il semble très possible que tout ce qui s’est passé à Cuba depuis le dimanche 11 juillet dernier ait été encouragé par un nombre plus ou moins grand de personnes opposées au système, certaines d’entre elles étant même payées, dans l’intention de déstabiliser le pays et de provoquer une situation de chaos et d’insécurité. Il est également vrai que par la suite, comme cela se produit habituellement dans ce genre d’événements, des actes de vandalisme opportunistes et déplorables ont eu lieu.

Mais je pense que ni l’une ni l’autre de ces évidences n’enlève une once de raison au cri que nous avons entendu. Un cri qui est aussi le résultat du désespoir d’une société qui traverse non seulement une longue crise économique et une crise sanitaire momentanée, mais aussi une crise de confiance et une perte d’espérances.

Les autorités cubaines ne doivent pas répondre à cette revendication désespérée par les slogans habituels, répétés depuis des années, et par les réponses que ces autorités veulent entendre. Pas même avec des explications, aussi convaincantes et nécessaires soient-elles. Ce qui est nécessaire, ce sont les solutions que de nombreux citoyens attendent ou exigent, certains manifestant dans les rues, d’autres exprimant leur opinion sur les réseaux sociaux et faisant part de leur désenchantement ou de leur mécontentement, beaucoup comptant les quelques pesos dévalués qui restent dans leurs poches vides et beaucoup, beaucoup plus, faisant la queue dans un silence résigné pendant plusieurs heures sous le soleil ou sous la pluie, pandémie comprise, faisant la queue sur les marchés pour acheter de la nourriture, faisant la queue dans les pharmacies pour acheter des médicaments, faisant la queue pour obtenir notre pain quotidien et pour tout ce qui est imaginable et nécessaire.

Je crois que personne ayant un minimum de sens d’appartenance, de souveraineté, de responsabilité civique ne peut vouloir (ou même croire) que la solution à ces problèmes vienne d’une quelconque intervention étrangère, et encore moins de nature militaire, comme certains en sont venus à le réclamer, et qui, il est vrai aussi, représente une menace qui reste un scénario possible.

Je pense également que tout Cubain, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’île, sait que le blocus américain ou l’embargo commercial et financier, quel que soit le nom qu’on lui donne, est réel, qu’il s’est internationalisé et intensifié ces dernières années et qu’il constitue un fardeau trop lourd pour l’économie cubaine (comme pour toute autre économie). Ceux qui vivent en dehors de l’île et qui veulent aujourd’hui aider leurs proches au milieu d’une situation critique ont pu constater que cela existe et à quel point cela existe lorsqu’ils se trouvent dans l’impossibilité pratique d’effectuer un virement à leurs proches, pour ne citer qu’une situation qui en concerne beaucoup. Il s’agit d’une vieille politique qui, en fait (parfois oubliée par certains), a été condamnée par pratiquement tout le monde depuis de nombreuses années lors des assemblées successives des Nations unies.

Je ne crois pas non plus que l’on puisse nier qu’une campagne médiatique a également été déclenchée, dans le cadre de laquelle, même de la manière la plus grossière, de fausses informations ont été lancées, qui, au départ et en fin de compte, ne servent qu’à miner la crédibilité de leurs responsables.

Mais je crois, en plus de tout ce qui précède, que les Cubains ont besoin de reprendre espoir et d’avoir une image probable de leur avenir. Si l’espoir est perdu, le sens de tout projet social humaniste est perdu. Et l’espoir ne se récupère pas par la force. Il est sauvé et nourri de ces solutions, de ces changements et de ces dialogues sociaux qui, parce qu’ils ne sont pas arrivés, ont provoqué, entre autres effets dévastateurs, les désirs migratoires de tant de Cubains et ont maintenant provoqué le cri de désespoir de personnes parmi lesquelles il y avait sûrement des gens payés et des criminels opportunistes, bien que je refuse de croire que dans mon pays, à ce stade, il puisse y avoir tant de personnes, tant de personnes nées et éduquées parmi nous, qui se vendent ou commettent des crimes. Car si c’était le cas, ce serait le résultat de la société qui les a encouragés.

La manière spontanée, sans être lié à aucun leadership, sans rien recevoir en retour ni voler en cours de route, avec laquelle un nombre considérable de personnes ont également manifesté dans les rues et sur les réseaux, devrait être un avertissement et je pense que c’est un signe alarmant des distances qui se sont élargies entre les sphères politiques dirigeantes et la rue (et cela a même été reconnu par les dirigeants cubains). C’est la seule façon d’expliquer pourquoi ce qui s’est passé s’est passé, surtout dans un pays où presque tout est connu quand on veut le savoir, comme nous le savons tous.

Pour convaincre et calmer ces désespérés, la méthode ne peut être celle des solutions de force et d’obscurité, comme l’imposition du black-out numérique qui a coupé pour beaucoup les communications pendant des jours, mais qui n’a cependant pas empêché ceux qui veulent dire quelque chose, pour ou contre, de se connecter. Une réponse violente peut encore moins être utilisée comme un argument convaincant, surtout contre les non-violents. Et il est bien connu que la violence peut être pas seulement physique.

Beaucoup de choses semblent être en jeu aujourd’hui. Peut-être même si, après la tempête, le calme revient. Peut-être les extrémistes et les fondamentalistes ne parviendront-ils pas à imposer leurs solutions extrémistes et fondamentalistes, et le dangereux état de haine qui s’est développé ces dernières années ne prendra pas racine.

Mais, en tout cas, il est nécessaire que des solutions se fassent jour, des réponses qui ne doivent pas seulement être de nature matérielle mais aussi de nature politique, afin qu’un Cuba inclusif et meilleur puisse aborder les raisons de ce cri de désespoir et de perte d’espoir que, silencieusement mais avec force, depuis avant le 11 juillet, beaucoup de nos compatriotes ont crié, ces cris qui n’ont pas été entendus et dont les pluies ont donné naissance à ce bouillonnement.

En tant que Cubain qui vit à Cuba, travaille et crée à Cuba, je pars du principe qu’il est de mon droit de penser et d’exprimer mon opinion sur le pays où je vis, travaille et crée. Je sais que par les temps qui courent et pour avoir essayé d’exprimer une opinion, il arrive généralement que « l’on soit toujours réactionnaire pour quelqu’un et rouge pour un autre », comme l’a dit un jour Claudio Sánchez Albornoz. Je prends aussi ce risque, en tant qu’homme qui prétend être libre, qui espère être de plus en plus libre.

Leonardo Padura, Mantilla, le 15 juillet 2021

Article publié sur le site La Joven Cuba, le 16 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

Leonardo Padura, écrivain cubain vivant Cuba, auteur de nombreux romans salués à l’échelle internationale

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-un-cri-de-desespoir.html

Cuba: Un alarido

https://vientosur.info/cuba-un-alarido/

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Communiqué de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS)
du Nicaragua : Solidarité avec le peuple de Cuba

L’Articulation des mouvements sociaux (AMS) soutient le droit à la mobilisation, à la protestation pacifique et les revendications du peuple de Cuba.

Nous exigeons que le gouvernement respecte les droits humains, la réponse n’est pas la violence, mais l’écoute des demandes et la recherche d’une solution, sans chantage consistant à accuser les manifestants de soutenir l’impérialisme ou de s’être laissé berner. Ne pas écouter revient à ignorer les problèmes de la vie quotidienne, lesquels ne sont pas seulement le fait du blocus qui, en empêchant l’accès à des financements et à des biens punit le peuple cubain depuis plus de soixante ans, et dont la levée doit sans aucun doute être une exigence internationale.

À Cuba, plusieurs crises se chevauchent : économique, démographique, d’accès aux biens indispensables, d’institutions qui se sont détériorées ; crises aggravées par la pandémie du Covid-19. À cela s’ajoute une crise de soins à la personne et de la reproduction sociale au quotidien, qui touche plus particulièrement les femmes. Comme le disait Rosa Luxemburg : la liberté ne peut pas être celle d’un seul parti, elle doit être pour toutes et pour tous. Sans répression, sans persécution, sans détentions arbitraires et encore moins en appelant une partie de la population à en affronter une autre.

On ne peut pas transposer le soulèvement cubain à la situation du Nicaragua, ce sont des réalités très différentes. Nous subissons le même chantage d’une certaine gauche qui, enferrée dans ses vieux dogmes et ayant enterré l’arme de l’autocritique, affirme que le fait de réclamer justice et liberté – en tant que valeurs fondamentales de la démocratie – nous place dans le camp de la droite et que nous portons atteinte aux processus révolutionnaires.

Nous refusons aussi la manipulation et le fanatisme de la droite internationale qui, profitant du légitime mécontentement populaire, prétend s’appuyer sur des luttes populaires tout en soutenant un blocus criminel et qui cherche à imposer à Cuba sa propre feuille de route.

Une vision manichéenne ne permettra pas de faire les analyses et les transformations nécessaires ni d’écouter les gens, en mettant la dignité avant toute chose, jusqu’à ce que son respect soit devenu une évidence.

Il est important que Cuba s’ouvre aux observateurs indépendants des droits humains, pour aborder la situation en profondeur et sans deux poids deux mesures, dans le but d’apporter une véritable réponse de fond à cette crise et de prendre des mesures à temps, sans laisser se multiplier les conditions propices à l’augmentation des inégalités, avec leur lot de morts, de prison et de déplacements forcés.

La communauté internationale a le droit d’avoir un avis, sans faire preuve d’ingérence ni menacer d’invasion militaire. Du point de vue des droits humains, elle doit prendre conscience de la crise politique et sociale de l’Amérique latine, et l’analyser en profondeur afin d’apporter une réponse systémique à la crise qui frappe notre région, où plusieurs États ont répondu par la répression aux justes demandes du peuple.

Managua, 13 juillet 2021

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Cuba. Le tabou des gauches

Les récentes manifestations à Cuba, face auxquelles le gouvernement de Miguel Díaz-Canel a explicitement appelé ses partisans à descendre dans la rue pour affronter les manifestant·e·s, ont ouvert une nouvelle possibilité d’adopter une position critique sur ce qui se passe sur l’île, au-delà des positions réductionnistes classiques qui continuent à reproduire des schémas politiques binaires, qui ne rendent pas service à la possibilité de penser à des solutions alternatives et transformatrices à la crise actuelle.

La crise a été aggravée par les conséquences de la pandémie, dans laquelle le tourisme a été considérablement affecté, ce qui est économiquement dramatique, puisque ce secteur contribue à 10% du PIB et à 11% de l’emploi. Cette situation a eu un impact majeur sur les recettes de l’Etat et sur les importations de denrées alimentaires, qui représentent 70% des recettes.

Cela a entraîné des pénuries de denrées alimentaires de base, des coupures d’électricité, mais aussi un effondrement du système de santé, du fait de Covid-19 et du fait que l’infrastructure des hôpitaux s’est énormément détériorée au fil du temps.

Le fait est que cette crise a donné lieu à des protestations qui pourraient déboucher sur une révolte sans précédent à Cuba, s’ajoutant au scénario régional actuel, où il importe peu que le gouvernement soit de gauche ou de droite, puisque l’objectif est de contester le pouvoir politique existant à partir de différents mouvements organisés (étudiants, féministes, écologistes, dissidence sexuelle, afro-cubains, indigènes).

C’est pourquoi la réponse du gouvernement cubain, qui réprime et même arrête des figures de la révolution et de la gauche sur l’île, comme Frank García Hernández, Leonardo Romero Negrín et Marcos Antonio Pérez Fernández, doit stimuler la réflexion régionale et ne pas être complice d’un processus politique fermé sur lui-même.

Je soulève ce point car il semble que le processus politique cubain se soit transformé au fil du temps en une sorte de tabou pour une grande partie de la gauche dans le monde, en particulier en Amérique latine, où toute critique à son égard est rapidement rejetée et qualifiée d’impérialiste et de contre-révolutionnaire.

Si l’importance cruciale de l’expérience de la révolution cubaine pour l’autonomie politique de la région est indéniable, étant peut-être la plus influente de toutes sur d’autres processus politiques fondamentaux de l’Amérique latine, cela n’en fait pas un processus sans erreurs ni horreurs à bien des égards.

Il est vrai qu’historiquement, les secteurs conservateurs (pro-américains) ont constamment mis en cause le gouvernement cubain afin de déstabiliser et d’intervenir dans le processus politique interne, qui s’est maintenu pendant plus de soixante ans malgré un blocus criminel des Etats-Unis, qui n’a fait que causer du tort à la population de l’île, comme c’est le cas avec le manque de médicaments, par exemple.

Mais omettre le caractère centraliste, militariste, autoritaire et bureaucratique de l’Etat cubain, qui est structurellement façonné par la parti-cratie castriste, c’est tout simplement se laisser emporter par une notion statique et essentialisée de ce qu’a été la Révolution au cours des 62 dernières années.

José Martí, l’un des plus grands antiracistes, anticolonialistes et anti-impérialistes latino-américains et une référence fondamentale pour la Révolution cubaine, s’était déjà interrogé sur les effets dévastateurs de la concentration du pouvoir politique, soulignant que « tout pouvoir exercé largement et pendant longtemps dégénère en castes, et avec les castes viennent les intérêts, les positions élevées, les craintes de les perdre, les intrigues pour les maintenir ».

C’est précisément ce qui a fini par se produire à Cuba, suscitant un processus d’appropriation de la Révolution et d’interdiction de l’auto-organisation et de la participation populaire, où toute dissidence a été transformée en un argument parfait pour réprimer quiconque remettait en question ou évoquait la possibilité de discuter ce que disait la caste dirigeante.

Par conséquent, cet étatico-centralisme sur l’île a bloqué la possibilité de permettre au sujet populaire cubain de penser et de construire des mondes différents et durables, dans lesquels la souveraineté alimentaire, la souveraineté énergétique, la propriété communautaire, la défense des biens communs, la décolonisation, les droits de la Terre Mère, la dépatriarcalisation, la plurinationalité, l’autogestion et la démocratie directe seraient des horizons possibles.

Bien entendu, cette critique n’omet pas la persistance des Etats-Unis à vouloir renverser le gouvernement cubain et le rôle des médias de masse concentrés à fournir des arguments en faveur d’une intervention militaire (ce qui n’est pas le cas de la Chine), tout en ignorant de manière irresponsable la souveraineté du pays et l’autodétermination du peuple cubain.

Il s’agit donc d’accompagner le processus de manière critique, sans tomber dans une rhétorique binaire et simpliste, qui ne finit que par profiter aux pouvoirs en place, qu’il s’agisse de la parti-cratie cubaine ou de l’impérialisme américain.

Andrés Kogan Valderrama

Andrés Kogan Valderrama, sociologue chilien. Doctorat en études sociales latino-américaines. Membre du comité scientifique de la Revista Iberoamérica Social.

Article paru sur le site de Joven Cuba en date du 20 juillet 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-le-tabou-de-la-gauche.html

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« L’agitation sociale comme crime politique »

Le 12 juillet, au lendemain de la plus grande manifestation populaire contre le gouvernement cubain depuis des décennies, le président Miguel Díaz-Canel a envoyé un message à la nation accompagné de plusieurs membres de son cabinet. Il y avait le Premier ministre Manuel Marrero et le ministre de l’Energie et des Mines Liván Arronte Cruz. Chacun de ces responsables, sans jamais reconnaître le sens ou l’ampleur de la protestation, a tenté d’expliquer les raisons du mécontentement populaire : pannes de courant, pénuries de nourriture et de médicaments, apparition de l’épidémie de Covid-19.

Ce matin-là, un autre fonctionnaire cubain a pris la parole et, plutôt que d’expliquer les causes des manifestations, il a expliqué la logique politique et juridique avec laquelle seraient affrontées ces manifestations. Rogelio Polanco, chef du département idéologique du Comité central du Parti communiste de Cuba, a été présenté par le président Díaz-Canel comme la personne idéale pour concevoir, comprendre « les événements» , car il a été ambassadeur de La Havane à Caracas pendant de nombreuses années. En fait, il était ambassadeur lorsque les protestations les plus intenses ont été déclenchées par de larges secteurs de la société vénézuélienne entre 2017 et 2019.

Rogelo Polanco a souligné que ce qui s’était passé à Cuba était une nouvelle tentative de « coup d’Etat continu » ou de « révolution de couleur », organisée par les ennemis de la Révolution, dans le cadre de la « guerre non conventionnelle des Etats-Unis contre Cuba ». Au Venezuela, a-t-il dit, il a vécu une expérience similaire lorsque, après le désaveu officiel de la légitimité de l’Assemblée nationale à majorité d’opposition et la création d’une Assemblée constituante parallèle, de nombreux Vénézuéliens sont descendus dans la rue pour protester contre le régime de Nicolás Maduro.

Selon Rogelio Polanco, ces manifestations, qui ont dégénéré en 2019 et ont donné lieu à de violents affrontements entre manifestants et forces de sécurité, sont des précédents à prendre en compte dans la situation cubaine. Bien que Cuba n’ait pas connu de phénomènes comme les « guarimbas » vénézuéliennes [terme utilisé pour qualifier des manifestations dans des zones résidentielles avec blocage de rues], il y a eu des actes violents tels que des attaques de magasins [les MLC: magasin vendant avec les monnaies convertibles] et des agressions contre la police. Les manifestations, toutefois, étaient pour la plupart pacifiques et n’ont pas été convoquées ou dirigées par l’opposition, comme au Venezuela.

La confirmation que les manifestations ont été considérées par le gouvernement cubain comme une attaque de l’« ennemi » – une catégorie diffuse s’il en est, car elle comprend finalement des acteurs aussi dissemblables que le gouvernement des Etats-Unis, l’ensemble des dirigeants politiques cubano-américains républicains ou démocrates, la communauté des exilés, l’opposition interne, le mouvement pour les droits civiques, les artistes et une bonne partie de ladite communauté internationale – est à l’ordre du jour avec les premiers éditoriaux de Granma et Juventud Rebelde. Ils annonçaient que « la haine ne restera pas impunie » et qu’« une enquête sur la manifestation permettrait d’aller au fond des choses », ce qui permettrait d’identifier les responsables.

La criminalisation de la flambée a été complétée par les prises de position de divers responsables, tels que le ministre des Affaires étrangères Bruno Rodríguez et le président de la Casa de las Américas [organisme culturel officiel], Abel Prieto, dans les médias officiels et les réseaux sociaux. Ils ont affirmé que les auteurs des manifestations étaient des « vandales, des délinquants, des marginaux et des personnes indécentes ». A l’accusation selon laquelle ils étaient des acteurs manipulés par les campagnes antigouvernementales menées par les médias alternatifs et les réseaux sociaux s’est ajouté un profil sociologique des manifestants comme faisant partie du lumpen prolétariat.

Des dizaines, voire des centaines de jeunes Cubains ont été emprisonnés depuis le 11 juillet. Les responsables du système judiciaire de l’île ont expliqué qu’ils seront poursuivis pour trouble à l’ordre public. Etant donné que le débordement est compris non pas comme un débordement mais comme une tentative de coup d’Etat, une autre piste d’enquête cherchera à établir des liens entre ces jeunes et des groupes extérieurs à l’île, notamment à Miami, que le gouvernement rend responsable des manifestations.

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La criminalisation de la protestation prend ainsi sa forme la plus complète. La manifestation est criminelle parce qu’elle s’inscrirait dans le cadre d’un acte d’agression étrangère contre le régime politique, et parce qu’elle ferait appel à des délits de droit commun contre l’ordre public. En Amérique latine, nous avons assisté à ce type de criminalisation, tant dans les gouvernements de gauche que de droite. Le système politique cubain, qui se légitime constamment sur la base d’un discours renvoyant à un état d’exception, ne dévie pas d’un millimètre du modus operandi régional lorsqu’il s’agit de judiciariser une protestation.

Depuis les années 1990, Cuba dispose d’un mécanisme juridique permettant de criminaliser l’opposition politique, en contrepartie de l’amendement Helms-Burton (1996) du Congrès américain, qui a renforcé l’embargo commercial. La loi pour la protection de l’indépendance nationale et de l’économie de Cuba, ou loi 88, de 1999, approuvée par le parlement cubain, établit une série d’infractions pénales fondées sur le soutien éventuel aux sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba – infractions que les citoyens peuvent commettre lorsqu’ils exercent leurs droits d’expression, de réunion ou de manifestation.

La loi est conçue avec un tel éventail d’appréciation interprétative que la critique du système politique à parti unique ou de l’action d’un dirigeant peut être considérée comme une adhésion à la loi Helms-Burton. Communément appelé « loi du bâillon », ce mécanisme juridique a été utilisé pour poursuivre 75 opposants pacifiques lors du « Printemps noir » de 2003 [était invoquée la Loi n° 88 sur la protection de l’indépendance et de l’économie nationales de Cuba]. Bien que nombre de ces opposants, notamment ceux affiliés au Mouvement chrétien de libération et plusieurs médias indépendants, se soient publiquement opposés à l’embargo commercial des Etats-Unis, ils ont été jugés et emprisonnés comme complices de cette politique punitive pour avoir critiqué le gouvernement.

Ces derniers mois, à la suite des actions du Mouvement de San Isidro et de « 27-N », l’Etat cubain et les médias officiels ont fait appel la loi 88 de 1999. Il a été dit que certains militants des deux organisations pourraient être poursuivis en vertu de cette norme juridique. En soi, l’existence d’une loi qui est là, non pas pour être appliquée à la lettre, mais pour être utilisée comme une menace contre l’exercice des libertés publiques garanties, et qui ont été relativement élargies dans la dernière Constitution de 2019, est irrégulière et arbitraire.

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Les deux gouvernements latino-américains les plus étroitement liés géopolitiquement à Cuba, le gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro et le gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega, ont adopté des dispositifs juridiques très similaires. L’ensemble de l’offensive contre l’opposition vénézuélienne depuis 2019 a obéi au même postulat. Les arrestations d’activistes, de journalistes et de dirigeants politiques au Nicaragua ces derniers mois se sont appuyées sur une loi qui copie la lettre et l’esprit de celle de Cuba: la loi pour la défense des droits du peuple à l’indépendance, à la Souveraineté et à l’autodétermination pour la paix, ou loi 1055 de 2020.

Le gouvernement cubain serait-il disposé à appliquer la loi 88 de 1999 à des centaines ou des milliers de personnes ayant participé aux manifestations des 11 et 12 juillet ? Comment le gouvernement va-t-il procéder pour engager des poursuites pénales et politiques contre d’un groupe aussi important de manifestants ? Quelle que soit la voie choisie, il est clair que s’il devait le faire, rien n’empêcherait les sommets de la direction cubaine de construire un dossier pour une justice de masse et de le superposer, une fois de plus, au conflit bilatéral avec les Etats-Unis.

Comme en 2003, la justice serait rendue contre un groupe de Cubains que le gouvernement considère comme des pions de l’impérialisme. Les poursuivre comme complices de l’hostilité de Washington permettrait de focaliser le conflit au sein de Cuba non pas sur l’accumulation des griefs internes (contagion accrue du Covid-19, pénuries de médicaments et de nourriture, coupures d’électricité, répression et privation connues par les jeunes pauvres, parmi lesquels de nombreux Afro-Cubains) qui ont provoqué l’explosion, mais sur les sanctions des Etats-Unis.

Ces sanctions, qui devraient être levées en raison de leur injustice implicite, finissent par devenir l’excuse parfaite pour la répression sur l’île. A toutes les objections possibles contre l’embargo commercial des Etats-Unis, on pourrait ajouter qu’il fait partie de la structure juridique de l’état d’exception à Cuba. L’embargo est déjà une composante organique de la machine répressive de l’État cubain et un argument en faveur de la criminalisation de la protestation sur l’île.

Rafael Rojas 

Article publié sur le site de la revue Nueva Sociedad sous la rubrique « Opinion », en date du 21 juillet 2021, traduction par la rédaction de A l’Encontre

Rafael Rojas. Historien et essayiste cubain vivant à Mexico. Son dernier livre est La polis literaria. La Revolución, el boom y la Guerra Fría (Taurus, 2018). Il est professeur et chercheur au Centro de Estudios Históricos de El Colegio de México.

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-lagitation-sociale-comme-crime-politique.html

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Un appel pour les personnes détenues et disparues

Après cinq jours, le nombre exact de personnes arrêtées lors des manifestations du dimanche 11 juillet n’est toujours pas connu. Cependant, le nombre semble être de l’ordre de centaines.

Les commissariats de police et les prisons, notamment dans la capitale, ont été envahis de mères, de pères, d’épouses et de parents à la recherche de ceux qui ne sont pas rentrés chez eux ce jour-là. Ceux qui ont exercé leur droit à la protestation civique et pacifique mais ont été brutalement réprimés, ainsi que ceux qui ont eu recours à la violence, méritent tous une procédure juste et transparent. La réponse qu’ils reçoivent dans ces lieux est parfois grossière et floue.

De nombreux détenus ont été blessés, parfois gravement, à la suite de violences commises par la police, la sûreté de l’Etat et les personnes chargées de la répression par le gouvernement. Même dans ces cas, ils restent en détention sans que leurs familles puissent les voir, pas même par l’intermédiaire d’un avocat, comme l’exige la loi. Pour d’autres, on ignore où ils se trouvent.

Le fait de cacher les blessures d’un détenu à sa famille ne diminue pas la violence dont il est victime, mais la renforce; empêcher une mère ou un père de savoir où se trouve son enfant est aussi illégal que la disparition elle-même. Agir sous couvert de dissimulation d’informations ne fait que réaffirmer la thèse selon laquelle la procédure suivie pour gérer la crise politique a été incorrecte et illégitime.

Le comité de rédaction de La Joven Cuba exige que ces informations soient rendues transparentes, que l’on sache où se trouvent les personnes disparues et que les détenus bénéficient de l’assistance médicale et juridique dont ils ont besoin.

Article publié sur le site La Joven Cuba, le 16 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-un-cri-de-desespoir.html

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Pain et Liberté

« Nous avons faim », criait notamment une foule rassemblée à La Havane face à des bureaux du Parti communiste cubain. Ce mot d’ordre doit attirer toute notre attention.

La direction révolutionnaire castriste a adopté les méthodes de gestion et de planification soviétiques, il y a soixante ans, en 1960. Ces méthodes n’ont pas permis de faire face à l’embargo américain impérialiste en vigueur depuis. Le triomphe des méthodes soviétiques à Cuba n’ont pas permis d’exporter des révolutions communistes en Amérique Latine. Aucune révolution castriste guevariste n’a vu le jour sur le continent sud-américain.

Excédés par la crise économique, exaspérés par les pénuries et épuisés par les files d’attente interminables devant des magasin vides, des milliers de Cubains ont commencé à manifester, dimanche 11 juillet, à travers le pays, aux cris de « Liberté », « A bas la dictature » et « Nous n’avons pas peur. »

Pain et liberté !

Sans surprise,le président Miguel Diaz-Canel appelle ses partisans à combattre « la mafia cubano-américaine qui est derrière ce soulèvement », « L’ordre de combattre a été donné », « Dans la rue, les révolutionnaires ! ».

Le ministère de l’Intérieur annonce qu’un manifestant était mort hier, en périphérie de La Havane. Plusieurs personnes ont été blessées. « Les conditions dans le pays sont totalement normales. » On signale des arrestations.

Devant les journalistes, je suis toujours le Monde du 13 juillet, le président Miguel Diaz-Canel accuse une nouvelle fois les autorités américaines d’être responsables de la crise. « Si vous voulez que le peuple aille mieux, levez d’abord l’embargo. » Étrange dialectique s’il en est. Le Parti communiste cubain est communiste depuis des temps immémoriaux, Cuba est socialiste voire communiste depuis soixante  ns, et le problème du ravitaillement de la population cubaine en produits de première nécessité se joue toujours apparemment à la Maison Blanche. Et rien ne permet d’affirmer que l’impérialisme américain souhaite que le peuple cubain « aille mieux » demain.

Pour les importants de ce monde, les Cubains ont d’ors et déjà le choix entre la poursuite des pénuries soviétiques et post-soviétiques de soixante ans, et « le retour à la normalité », enfin, avec le retour de la mafia cubano-américaine, qui n’a rien oublié et rien appris durant son long séjour en Floride.

Nombreux sont les amis authentiques du peuple cubain dans ce pays. J’ai vu encore pas mal de portraits de Fidel et du Che à la dernière fête du Travailleur alpin, au pied du Vercors déjà post-communiste.Tous les espoirs sont permis.

Karel Kostal, Grenoble, le 14-07-2021.

Karel Kostal est un vétéran du Printemps de Prague en 1968, réfugié en France après « l’intervention fraternelle » des troupes du Pacte de Varsovie.

https://aplutsoc.org/2021/07/15/pain-et-liberte-par-karel-kostal/

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Quelle devrait être la position des socialistes sur Cuba aujourd’hui ?

Présentation

Nous reproduisons cet article publié le 12 juillet sur le site de la revue New Politics, rédigé par Dan La Botz, un militant américain, vétéran de la gauche socialiste révolutionnaire, au sujet des événements du 11 juillet 2021 à Cuba. Nota : le terme socialiste doit s’entendre dans son acception anglo-saxonne de « vrais, authentiques partisans du socialisme ».

Texte

Hier, 11 juillet 2021, des Cubains sont descendus dans les rues de plusieurs villes, pour protester contre le manque de soins médicaux, le manque de nourriture et pour réclamer la liberté. Quelle devrait être la position des socialistes sur ces manifestations et sur le gouvernement cubain ?

Premièrement, les socialistes internationalistes comme moi, qu’ils appartiennent à diverses organisations ou qu’ils soient indépendants, ont toujours soutenu le droit du peuple cubain à l’autodétermination. Nous pensons que le vieux mot d’ordre bas les pattes devant Cuba s’impose toujours aux États-Unis.

Nous avons combattu l’embargo américain et son extension par la loi Helms-Burton parce que, même si les produits alimentaires et les médicaments n’ont généralement pas été inclus dans l’embargo, nous constatons que la réduction du commerce frappe sévèrement le peuple cubain.

Deuxièmement, nous nous opposons à toute intervention militaire américaine à Cuba ou à toute opération subventionnée par les États-Unis et menée par d’autres États ou intervenants.

Troisièmement, nous avons soutenu le droit des Américains et des Cubains de voyager librement dans leurs pays respectifs et avons combattu les restrictions sur les voyages à Cuba.

Tout cela constitue une position anti-impérialiste.

Dans le même temps, en tant que socialistes internationalistes, nous soutenons le droit du peuple cubain à s’exprimer librement, à se rassembler pour protester et à manifester sur n’importe quelle question de son choix. Évidemment, lorsque le système de santé est en échec et lorsque la nourriture manque, nous soutenons le droit de demander au gouvernement de résoudre ces problèmes, comme nous le ferions dans n’importe quel autre pays.

Nous soutenons également le droit des Cubains d’exiger des changements dans leur gouvernement. Les Cubains, nous l’avons toujours pensé, devraient avoir le droit s’ils le souhaitent, de contester le gouvernement du Parti communiste qui détient le pouvoir depuis plus de soixante ans et d’organiser de nouveaux partis politiques. Nous soutenons également leur droit d’organiser des syndicats indépendants de leur choix, des syndicats non contrôlés par le Parti communiste et le gouvernement.

Nous nous opposons donc aujourd’hui à la répression des manifestations par le gouvernement cubain. Nous demandons la libération de ceux qui ont été emprisonnés. Nous condamnons également la déclaration du président cubain Díaz-Canel : « L’ordre de bataille est donné : révolutionnaires, descendez dans la rue », ce qui est un appel à la violence des milices et à des attaques politiques organisées contre les manifestants.

Les socialistes internationalistes devraient soutenir le droit du peuple cubain de manifester et de s’opposer à la répression du gouvernement cubain. Nous devons essayer de reconnaître au sein de tout nouveau mouvement les courants véritablement démocratiques et socialistes qui souhaitent construire une société socialiste démocratique, un gouvernement démocratique supervisant une économie détenue et gérée collectivement.

Si nous reconnaissons véritablement des socialistes démocratiques à Cuba, nous devons les soutenir et collaborer avec eux. Mais dans tous les cas, même si nous ne pouvons identifier aucun socialiste démocratique au sein du mouvement à ce stade, nous soutenons le droit du peuple à faire entendre sa voix.

Dan La Botz

Dan La Botz est un enseignant, écrivain et activiste basé à Brooklyn. Il est co-éditeur de New Politics.

Source : https://newpol.org/where-should-socialists-stand-on-cuba-today/

Traduction par nos soins.

https://aplutsoc.org/2021/07/14/quelle-devrait-etre-la-position-des-socialistes-sur-cuba-aujourdhui-par-dan-la-botz/?

¿Cómo deben posicionarse hoy las corrientes socialistas con respecto a Cuba?

https://vientosur.info/como-deben-posicionarse-hoy-las-corrientes-socialistas-con-respecto-a-cuba/

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Pourquoi les protestations du 11 juillet ont-elles éclaté ?

Le 11 juillet 2021, au petit matin, une manifestation sociale a débuté dans la municipalité de San Antonio de los Baños, à Cuba. En quelques heures, ces « flammes » se sont propagées à l’ensemble du territoire national.

Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour réclamer la liberté, des changements à Cuba, des vaccins, la fin des magasins en monnaie librement convertible (MLC), la démission du président Miguel Diaz-Canel et des améliorations générales de la situation du pays. Le gouvernement les a qualifiés de paumés, de vandales et d’irresponsables et les a accusés de répondre à des intérêts extérieurs, tout en donnant un « ordre de combat » aux « révolutionnaires » et aux forces de sécurité pour aller affronter ces mobilisations populaires.

Ces faits, sans précédent dans leur proportion, sont le résultat de la dégradation des conditions sociales, économiques, sanitaires et politiques du pays. Nous passons en revue ci-dessous plusieurs de ces causes.

Urgence sanitaire à Cuba

La pandémie de Covid-19 s’est aggravée dans le pays. Après avoir maîtrisé relativement bien la maladie, avec des chiffres très bas pour la région, et commencé la vaccination dans certaines zones du pays – dans le cadre de tests du vaccin propres sur des candidats cubains – une plus forte vague d’infections et de décès s’est déclenchée.

Au 12 avril 2021, soit un peu plus d’un an après le début de la pandémie dans le pays, 467 personnes étaient décédées et 87 385 cas avaient été diagnostiqués. Trois mois plus tard seulement, le 12 juillet, le chiffre atteint 1579 décès et 224 914 cas positifs.

La pire situation se produit dans la province de Matanzas [à quelque 100 km à l’est de La Havane] où, entre le 1er et le 10 juillet 2021, 16 447 cas ont été diagnostiqués. Le gouverneur de la province, Mario Sabines, a déclaré au début de l’augmentation des infections qu’ils disposaient de près de 6000 lits dans les centres d’isolement, mais a affirmé que 3000 lits supplémentaires seraient nécessaires pour couvrir les besoins face au nombre élevé de cas.

Dans le reste des provinces du pays, notamment dans la capitale, le nombre de cas détectés s’élève quotidiennement à quelques centaines chaque jour.

L’augmentation du nombre de personnes hospitalisées, le manque de fournitures, de médicaments et l’épuisement progressif des ressources matérielles et humaines disponibles ont placé le système de santé dans une situation de crise, bien que les autorités gouvernementales la qualifient de « complexe ».

Outre le manque de ressources pour faire face au Covid-19, il y a de graves pénuries dans ce qu’on appelle la « liste de base des médicaments », ce qui a même entraîné la réapparition d’autres maladies comme la gale. La liste de base des médicaments à Cuba s’élève à 619 : 351 pour les hôpitaux et 268 pour les pharmacies. Parmi ceux-ci, 263 (42%) sont importés et 356 (58%) sont nationaux : 350 produits par BioCubaFarma, 5 par l’industrie alimentaire et 1 par le Centre national de santé agricole. Parmi ceux fabriqués par BioCubaFarma, 85 en moyenne étaient « en manque » en 2020. A cela s’ajoutent les produits importés, qui n’ont pu l’être ces derniers mois et qui sont utilisés principalement dans les soins de santé secondaires.

Le ministre de la Santé publique, José Ángel Portal, a reconnu que la situation des médicaments restait « tendue » et a proposé comme alternative la production et l’utilisation de la médecine naturelle et traditionnelle. Face à la pénurie dans les pharmacies, les Cubains ont cherché d’autres moyens d’accéder aux médicaments : groupes de don et d’échange sur les réseaux sociaux, commercialisation sur le marché illégal et commandes à l’étranger.

Au milieu de ce panorama, les utilisateurs cubains de Twitter ont lancé la campagne #SOSMatanzas, à laquelle ils ont réussi à ajouter des influenceurs et des personnalités internationales aussi variées que Mía Kalifha, Alejandro Sanz, Daddy Yanky, Paco León, Residente (Calle 13), entre autres. La mobilisation vise à dénoncer la situation d’effondrement et à exiger la création de canaux légaux pour l’envoi par la diaspora d’aide humanitaire, notamment un corridor entre la communauté cubaine aux Etats-Unis et l’archipel, corridor qui ne soit pas géré par l’Etat cubain, auquel ils ne font pas confiance.

Le gouvernement cubain a dénoncé cette campagne comme étant liée aux intérêts interventionnistes du gouvernement des Etats-Unis. Il nie être fermé à la réception de l’aide humanitaire, bien qu’il exige toujours qu’elle arrive « par les canaux appropriés ».

Une partie du débat public déclenché par la gravité de la crise sanitaire de ces derniers jours est liée à la coexistence de la population de Matanzas avec des centaines de touristes russes. Les frontières du pays restent ouvertes au tourisme international, limité aux principales stations touristiques ; mais les autorités aériennes n’autorisent que très peu de vols vers les principales enclaves [Etats-Unis] de l’émigration cubaine, d’où arrivent les transferts de fonds et les expéditions qui contribuent à atténuer la crise générale.

Le gouvernement cubain, en particulier le Premier ministre Manuel Marrero [depuis le 21 décembre 2019], a déclaré lors d’une apparition télévisée qu’il excluait que les touristes russes soient un facteur de contagion et qu’il ne fermerait le pays qu’en cas de situation extrême. Au cours des six premiers mois de l’année, 122 000 touristes sont arrivés, le chiffre le plus élevé avant la pandémie étant de 4,2 millions.

Bien que le pays soit le premier de la région latino-américaine à développer en propre des vaccins [au nombre de cinq] contre le Covid-19 [seul le candidat-vaccin Abdala est autorisé pour l’instant] avec une efficacité de plus de 90%, la vaccination a également été retardée. Cuba a parié sur le développement de ses propres candidats vaccins et a décidé de ne pas rejoindre le mécanisme international COVAX. Cela signifie que l’application des candidats-vaccins cubains s’est faite de manière expérimentale et avec des limites pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que, en date du 9 juillet, l’un des deux candidats les plus avancés, Abdala, obtienne de l’entité réglementaire nationale cubaine le permis d’utilisation d’urgence [avec un taux d’efficacité de 92,28% après trois injections, selon BioCubaFarma].

Dans le cadre des essais cliniques et des études d’intervention, au 10 juin, 3 045 823 personnes avaient reçu au moins une dose et 1 862 930 avaient terminé le schéma de trois doses d’Abdala ou de Soberana 02 + Soberana Plus. Toutefois, celles-ci n’ont concerné que les provinces de La Havane, Matanzas, Granma, Guantánamo et Santiago de Cuba, et le personnel de santé. L’extension de la vaccination était l’une des revendications entendues lors des manifestations.

Crise économique

La situation économique précaire d’un nombre croissant de personnes, la dollarisation de l’économie et l’accès difficile à la nourriture et aux produits de première nécessité – vendus depuis fin 2019 en devises étrangères – ont accru les inégalités et constituent l’une des principales sources de mécontentement.

En octobre 2019, le gouvernement cubain a annoncé la possibilité d’acheter des appareils électroménagers, des pièces automobiles et d’autres biens en devises librement convertibles. Ce qui avait été annoncé comme une option temporaire, limitée à la commercialisation d’articles moyen et haut de gamme, n’a pas tardé à devenir la norme.

Dans leur argumentaire, les autorités ont assuré qu’une partie des bénéfices des magasins MLC serait destinée au développement de l’industrie nationale, afin de la mettre en condition de satisfaire les besoins du marché intérieur et, à terme, d’exporter. « Il serait nécessaire de vendre une certaine quantité de marchandises en monnaie librement convertible, afin de disposer de devises et de continuer à développer ce type de ventes ; et parce qu’une partie de l’argent collecté de cette manière sera introduite dans l’industrie nationale, afin qu’elle devienne une source d’approvisionnement pour ces magasins et pour d’autres », avait alors déclaré Miguel Díaz-Canel.

Un an et demi plus tard, la nourriture et les produits de première nécessité sont presque exclusivement en devises étrangères et le nombre de services qui ne sont disponibles que dans cette devise est en augmentation.

Bien que le taux de change officiel du pays soit fixé depuis le 1er janvier 2021 à 24 pesos cubains (CUP) pour 1 USD, il n’est pas possible d’acheter des devises étrangères à ce taux. Le marché informel s’est chargé de répondre à la demande de devises étrangères pour pouvoir acheter dans les magasins (tous appartenant à l’Etat) ou pour aller à l’étranger, soit en tant qu’émigrants, soit pour faire du shopping. Le taux sur le marché informel est devenu la véritable référence pour les valeurs du marché.

La situation s’est aggravée lorsque la Banque centrale de Cuba (BCC) a annoncé, le 10 juin 2021, que dix jours plus tard, elle suspendrait temporairement les dépôts bancaires en dollars américains. Selon les autorités, cette mesure est due aux « obstacles imposés par le blocus économique américain au système bancaire national pour tout dépôt à l’étranger de liquidités en dollars américains collectées dans le pays ». Toutefois, plusieurs économistes ont souligné que cette mesure avait l’avantage de permettre de collecter rapidement plusieurs millions de dollars en espèces circulant dans le pays, à un moment où les banques cubaines connaissent une crise aiguë de liquidités, et juste lorsque Cuba a conclu des accords avec ses créanciers du Club de Paris [créanciers publics] pour éviter de manquer à ses engagements de paiement et se trouver en situation de défaut.

Un « ordre économique » désordonné

La mise en œuvre de la « Tarea Ordenamiento » [décision relevant de la politique en matière d’économie et de planification], visant à supprimer la dualité monétaire existante, à ajuster les taux de change et l’échelle des salaires, a commencé en janvier 2021, après avoir été reportée pendant des années. Le timing, cependant, n’aurait pas pu être moins prometteur: la première année de la pandémie avec ses conséquences économiques et sociales était à peine passée et un processus de re-dollarisation de l’économie avait déjà commencé.

A l’unification monétaire et de change qui a éliminé le peso convertible cubain (CUC), l’une des deux monnaies cubaines circulant dans le pays, et aux multiples taux de change, se sont ajoutées deux autres mesures annoncées depuis des années: l’élimination des subventions et des gratifications et une modification des revenus salariaux.

L’augmentation des salaires et des pensions était censée corriger la pyramide inversée des revenus des travailleurs avec une meilleure répartition des richesses en fonction du travail de chacun et avec elle une meilleure qualité de vie. Cependant, six mois après la mise en œuvre de ces réformes, l’inflation a absorbé les gains de l’évolution des salaires. La hausse des prix dans tous les secteurs économiques, tant publics que privés, n’a pas cessé. De nombreuses personnes gagnent aujourd’hui plus, mais ont moins de pouvoir d’achat.

La crise est aussi sociale

Sans argent pour importer les denrées alimentaires dont le pays a besoin, compte tenu de la précarité de la production nationale, le gouvernement a appelé à augmenter la production agricole, avec des résultats peu visibles. Se nourrir reste l’une des difficultés quotidiennes les plus pénibles.

La faible disponibilité de biens de consommation – sans parler de leur manque de variété et de leur faible qualité nutritionnelle – ainsi que leurs prix élevés ont fait de ce problème la principale préoccupation des familles, au point que l’Etat, depuis 2007, le considère comme un problème de sécurité nationale qui s’aggrave chaque jour.

Le retour des pannes d’électricité

Un autre problème a suscité une profonde irritation et une grande incertitude parmi les Cubains: le retour des coupures de courant. L’Union nationale de l’électricité (UNE) et le ministère de l’Energie et des Mines (Minem) ont publié une note officielle le 21 juin ayant trait aux effets de ces coupures sur les services dans le pays. Selon le communiqué, cette situation est temporaire et est due à la combinaison de plusieurs facteurs: les limitations technologiques des générateurs, la maintenance de ces unités, les pannes dans les centrales et la limitation de la distribution de combustibles pour les générateurs. Un langage bureaucratique pour éviter de dire que les groupes de générateurs sont obsolètes et qu’il n’y a pas assez de combustible qui arrive à Cuba.

Le résultat a été le retour des « rotations » pour que les différents circuits du pays ne soient interrompus que pour un maximum de 4 heures par jour – officiellement étendu à 6 heures le 30 juin. Or, la réalité a été la suivante: des coupures de courant beaucoup plus longues dans plusieurs territoires, notamment en dehors de La Havane. A San Antonio de los Baños, où la révolte a commencé, les habitants ont signalé des coupures de courant de 12 heures pendant plusieurs jours consécutifs. Après la mobilisation populaire, la fin de ces problèmes est promise pour bientôt.

Les circonstances sociales actuelles rappellent les années de la période dite spéciale des années 1990, lorsque le pays traversait une grave crise économique. Pour de nombreux Cubains, la situation actuelle est la même ou pire qu’à l’époque.

Avant le 11 juillet : San Isidro et les protestations de la 27N

Les récentes protestations ne sont pas la première expression de l’insatisfaction politique de ces derniers mois. Ce sont les premiers d’un caractère populaire et massif; mais plusieurs incidents servent de toile de fond aux événements de ce 11 juillet.

Après que les autorités ont fait irruption dans la nuit du 26 novembre 2020 au siège du Mouvement San Isidro (MSI), dans la Vieille Havane, et expulsé ceux qui avaient entamé une grève de la faim, de la soif ou les deux pour protester contre l’arrestation et le procès d’un de ses membres (le rappeur Denis Solis), une vingtaine de jeunes se sont réunis devant le ministère de la Culture pour exiger un dialogue avec les plus hautes autorités. Le groupe et les revendications ont grandi tout au long de la journée pour réunir plus de 300 personnes.

Le 27 novembre 2020, un événement sans précédent s’est produit dans le Cuba d’après 1959. Pour la première fois, un groupe diversifié de personnes auto-organisées, avec des revendications politiques différentes, a pris possession de l’espace public et a réussi à faire pression sur une institution gouvernementale: le ministère de la Culture.

En moins d’une semaine, les autorités ont trouvé des prétextes pour empêcher la table de dialogue et lancer une campagne de délégitimation du mouvement, accusant les participants de répondre à des intérêts extérieurs. Elles entamaient alors un processus qui a duré plusieurs mois, au cours duquel les arrestations, les graves atteintes à la réputation et une campagne de discrédit dans les médias de propagande officielle contre toute personne liée aux événements du 27N, faisaient l’actualité tous les jours.

Toutes les propositions de dialogue avec la société civile ont été accueillies avec le même désintérêt de la part du gouvernement, retranché dans sa position de ne parler qu’à ceux qui sont « dans la révolution ».

Les attaques et disqualifications constantes ont conduit le groupe connu sous le nom d’Articulación Plebeya à déposer une plainte et une pétition signée par plus de 400 intellectuels pour que cessent les atteintes à la dignité et à l’honneur des personnes, qui sont devenues une pratique courante des autorités et des médias dans l’archipel. Les tensions sont réapparues le 27 janvier 2021 devant le ministère de la Culture, lorsque plusieurs membres du groupe auto-convoqué en novembre 2020 ont exigé d’être à nouveau entendus. Ils ont été agressés physiquement par des employés de l’Etat, placés sous la houlette du ministre de la Culture. Le matin du 3 février 2021, plusieurs artistes cubains ont présenté une pétition au président de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire (ANPP) et du Conseil d’Etat (CE), Esteban Lazo Hernández, pour révoquer Alpidio Alonso de son poste de député et de ministre. Comme prévu, il a été démis.

 – placée dans un vide juridique par le gouvernement cubain qui lui a interdit l’entrée à Cuba, ce qui l’a bloquée au Panama, alors qu’elle était en transit depuis le Costa Rica, où elle avait fini son séjour légal après avoir terminé ses études – a également eu un grand impact sur l’opinion publique des réseaux sociaux. Karla a été bannie pour son travail dans les médias numériques indépendants. Elle avait déjà été expulsée de l’Université à Cuba pour ses opinions politiques et son appartenance à une organisation d’opposition.

L’impunité avec laquelle agissent les représentants de l’Etat et les porte-parole des campagnes de dénigrement dans les médias publics a suscité divers rejets de la part des citoyens et des citoyennes, dont certains ont déposé des plaintes et des dénonciations auprès du bureau du procureur général. Cependant, comme cela est désormais clair, les institutions chargées de surveiller la « légalité socialiste » ne sont pas intéressées à enquêter sur les éventuels crimes de leurs collègues, même si cela implique de ne pas respecter leur mandat constitutionnel.

Ce sont des mois au cours desquels les actions répressives se sont poursuivies, dans la foulée du silence imposé par la suite à propos du rassemblement inhabituel qui s’était organisé le 27 novembre 2020 [devant le ministère de la Culture].

Face aux arrestations et à la destruction de ses œuvres d’art, le leader du Mouvement de San Isidro (MSI), Luis Manuel Otero Alcántara, a annoncé qu’il entamerait une grève de la faim et de la soif le 25 avril 2021. Il l’a poursuivie jusqu’à ce qu’une opération de police le conduise à l’hôpital Calixto García. L’emprisonnement de Luis Manuel a donné lieu à une manifestation publique dans la rue Obispo, le 30 avril 2021, qui s’est soldée par l’arrestation de 12 personnes, accusées de résistance et d’outrage à magistrat. Certaines ont été placées en détention provisoire. Le 31 mai, 29 jours après son hospitalisation forcée, Luis Manuel a été libéré. Pendant cette période, seules les forces de sécurité qui gardaient l’hôpital ont pu avoir accès à lui, et il n’a pas donné signe de vie pendant plusieurs jours consécutifs.

La stratégie de persécution judiciaire « chirurgicale » contre les figures les plus « combatives»  de 27N et de l’opposition politique actuelle a également progressé. Fin avril 2021, l’artiste Tania Bruguera a été accusée d’incitation à commettre un crime après avoir publié un post sur Facebook suite à l’une des arrestations arbitraires des artistes et militantes Katherine Bisquet et Camila Ramírez Lobón. La liste des accusés n’a cessé de s’allonger. Hamlet Lavastida, artiste et membre du groupe 27N, a été arrêté et placé sous enquête après son arrivée à Cuba le 21 juin 2021 en provenance d’Allemagne, où il a effectué une résidence d’artiste à la galerie Künstlerhaus Bethanien à Berlin. Cette confrontation avec les artistes qui ont joué un rôle dans le 27N a été au centre de l’attention du pays, même s’il semble que la campagne de désinformation de l’Etat a fait plus de bruit.

La stratégie répressive comprend à nouveau des actes d’atteinte à la réputation des dissidents et des opposants, ainsi que des escarmouches publiques constantes et des « guerres de chansons », comme celle qui a débuté avec la chanson « Patria y Vida », une réponse directe au slogan politique traditionnel « Patria o Muerte ».

Malgré tous les efforts de communication visant à discréditer les actions des dissidents, la tension n’a pas diminué au cours de ces mois. Une tentative d’arrestation du rappeur Maykel Castillo, connu sous le nom d’Osorbo, alors qu’il tentait de rejoindre San Isidro, s’est terminée par un affrontement avec la patrouille qui tentait de l’emmener et la libération du membre du MSI (Mouvement San Isidro) par les citoyens.

Il y a là un terreau favorable à une épidémie sociale. Bien que le gouvernement cubain ne reconnaisse pas sa légitimité et préfère parler d’un « coup d’État mou continu orchestré depuis les Etats-Unis », il est responsable de l’accumulation des causes de la protestation du 11 juillet. Ce qui est étrange, c’est qu’elles ne s’étaient jamais produites auparavant.

Au final, ce ne sont pas seulement les vaccins, la nourriture ou la fermeture des magasins MLC qui ont été entendus dans les slogans des manifestants. Le cri de « Liberté ! » a également retenti.

Jessica Dominguez Delgado 

Article publié sur le site elToque, le 13 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

Jessica Dominguez Delgado réside à La Havane. Elle a été interviewée le 1er juillet 2021 par swissinfo.ch. Diplômée en journalisme en 2014 de l’Université de La Havane. Elle est rédactrice pour le site web el Toque depuis 2017. L’analyse présentée dans cet article repose, entre autres, sur des documents publiés sur ce site.

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-dossier-pourquoi-les-protestations-du-11-juillet-ont-elles-eclate.html

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Paix et gestion politique des conflits

La responsabilité de l’Etat en matière de paix citoyenne et de gestion politique des conflits est cruciale. Lorsque les différences internes sont cachées, déformées ou sous-évaluées et que la capacité de négociation du gouvernement est limitée, la situation sociopolitique mène tôt ou tard au chaos.

C’est ce qui se passe aujourd’hui à Cuba, une expression de la crise annoncée de gouvernabilité. Dans des textes précédents sur La Joven Cuba, j’ai attiré l’attention sur le danger de l’extrémisme politique, de la violence et de l’urgence du dialogue national.

Les manifestations civiques sans précédent qui ont eu lieu dimanche dernier dans plusieurs villes du pays, dont la capitale, étaient prévisibles. Des facteurs immédiats d’explosion existaient, mais les causes sont plus profondes. Des incitations venant de l’étranger se sont ajoutées et il y a même eu des appels à des formules impensables et inacceptables telles qu’une intervention humanitaire ou américaine dans le pays.

L’apparition du président de la République à 16 heures ce jour-là [le 11 juillet] ne pouvait être plus inadéquate. Il aurait dû appeler à la paix, prévenir la répression et faire état d’actions concrètes de solidarité avec Cuba dont la plupart des gens ignorent l’existence. Par contre, il a opté pour de vieux mécanismes de manipulation et des slogans incitant à la violence. Le discours de lundi était plus calme, mais dans les mêmes termes et justifiant la violence exercée avec son assentiment.

Les protestations qui étaient pacifiques se sont compliquées dans l’après-midi avec des actes de vandalisme, des affrontements plus importants et l’emprisonnement brutal de nombreux citoyens. Les conséquences précises sont encore inconnues.

Quelques précédents

La crise structurelle et systémique a été rendue plus complexe par l’impact des sanctions de Trump, les pénuries et le manque extrême de produits et services de base. En raison également du manque de libertés et des effets des mesures impopulaires adoptées depuis l’année dernière. Tout cela a provoqué un épuisement extrême et une tension sociale, non gérés par une vision politique. J’en donne quelques exemples dans deux domaines.

Pandémie

  • Les violations des droits de l’homme et la répression ont augmenté; les incarcérations ont accentué ce processus et ont causé davantage de traumatismes dans les familles.

  • Les médias officiels ont reproduit le style triomphaliste du gouvernement et ont fait appel à la confiance et à la résistance du peuple tout en criminalisant toute critique. La veille des manifestations du 11 juillet, un nombre record de 6923 nouveaux cas et 47 décès ont été enregistrés; Matanzas en était l’épicentre.

  • Il y a eu un retard excessif dans le processus d’immunisation. La production de son propre vaccin n’aurait pas dû l’empêcher de gérer les dons de vaccins existants ou de rejoindre le COVAX composé de 190 pays.

La situation économique

  •  Les causes internes de la crise demeurent et beaucoup se sont aggravées en raison de la lenteur des changements relevant d’une nécessité urgente.

  • Les investissements sont de plus en plus concentrés dans les services aux entreprises, dans l’immobilier et les activités de location, y compris le tourisme, au détriment des secteurs prioritaires : agriculture, santé et assistance sociale.

  • Le pays est privé de transferts de fonds par les voies régulières depuis la sanction de FINCIMEX – une société du secteur militaire sanctionnée par les Etats-Unis – mais il n’y a aucune explication plausible au refus du gouvernement de désigner une entité civile pour la remplacer à cette fin [problème du contrôle économique par le secteur militaire dirigeant – réd.]

Mesures d’urgence pour une situation extrême

Les situations d’urgence exigent des mesures d’urgence et mettent à l’épreuve la capacité de négociation du gouvernement. Elles exigent du discernement, une vision et une reconnaissance de la société civile en tant qu’acteur également dans les relations internationales. La victimisation et le repli sur lui-même du gouvernement et de ses partisans n’aident pas. Pas plus que la criminalisation de toute critique, que l’insistance sur des facteurs externes et le rejet de toute initiative [cf. allusion à la formule ci-dessus: les initiatives de solidarité] qui n’est pas sous le contrôle absolu de l’Etat.

Des mesures urgentes sont nécessaires, telles que :

  1. Arrêtez toutes les formes de répression.

  2. Lancer des appels de conciliation par le gouvernement afin de gérer l’urgence et la solution du conflit.

  3. Renforcer les mesures de santé et de soins pour les secteurs vulnérables.

  4. Elargir les modes de gestion de la solidarité. La veille des manifestations, Cubadebate a fourni des informations détaillées sur le volume des dons qu’il a reçus pendant la pandémie, en plus des 543 offres provenant de plus de 51 pays à la fin du mois de juin. Toutefois, la réalité montre que cela ne suffit pas.

Le gouvernement devrait dépasser les schémas traditionnels et s’ouvrir à des formules plus conformes au scénario d’urgence et au potentiel de la société civile, en acceptant l’aide d’où qu’elle vienne, en ne permettant la commercialisation d’aucun don et en gérant le processus sans le monopoliser. Deux canaux seraient fondamentaux:

  • L’Etat, qui est en lien avec les organisations internationales et les pays à travers nos ambassades. Entre le 9 et le 11 juillet, l’annonce a été publiée sur les dons depuis 35 pays sur les 123 avec lesquels existent des relations. Ils comprennent des dons en espèces et des fournitures médicales (seringues, masques, gants, etc.).

  • La société civile peut compléter ces canaux en incluant une aide sous forme de nourriture, de médicaments et d’autres produits de base pour les familles. Il leur suffirait de se coordonner avec le gouvernement pour que – comme cela a été exposé récemment sur ce site – soient assouplies les mesures douanières et soient autorisées les arrivées destinées aux organisations sociales, aux églises, etc. Depuis plus d’une semaine, diverses formules ont été organisées via Facebook, Twitter et Watsapp, pour la construction de ponts et de réseaux de soutien à l’intérieur et à l’extérieur de Cuba. Parmi eux, le Centre commémoratif Martin Luther King, le Centre chrétien pour la réflexion et le dialogue, la Grande Loge de Cuba, le groupe #SOSMatanzas, les facultés universitaires et, en dehors de Cuba, Caritas ainsi que des volontaires du Mexique, d’Espagne, d’Equateur et des Etats-Unis.

  • Rendre transparentes toutes les informations dans les médias, y compris les réseaux sociaux, notamment les procédures d’aide, les priorités et les normes sanitaires pour la réception d’aide.

  • Proposer un délai pour commencer à négocier avec la société civile une feuille de route pour un dialogue national.

L’appel lancé aujourd’hui à tous les Cubains doit être « non à la violence » et pour une gestion politique du conflit, ce qui n’implique pas de ne pas tenir compte ou de renoncer aux droits fondamentaux. Le gouvernement doit comprendre la complexité du moment et de ses causes, les énormes facteurs de tension que le peuple vit depuis longtemps, dont une partie non négligeable a des demandes importantes qui n’ont pas trouvé de canal d’expression efficace. Revenons à José Martí et rappelons-nous que « la patrie est le bonheur de tous, la douleur de tous, le paradis de tous, et n’est le privilège ou le sanctuaire de personne ».

Ivette García González 

Article publié sur le site La Joven Cuba, le 14 juillet 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-dossier-pourquoi-les-protestations-du-11-juillet-ont-elles-eclate.html


En complément possible :

Thomas Posado, Jean Baptiste Thomas : Révolutions à Cuba de 1868 à nos jours. Émancipation, transformation, restauration

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/08/17/a-lheure-des-brasiers-se-focaliser-sur-la-lumiere-ne-suffit-pas/

Une réponse à “« Un cri de désespoir » et autres textes sur Cuba

  1. Je pense que ce qui est dit dans ces témoignages est la réalité et ceux qui les écrivent ont raison de les écrire malgré les dangers qu’ils courent et qui méritent notre admiration, mais pour commenter j’attendrai que, durant les 50 prochaines années, après avoir levé tous les blocus qui pèsent aujourd’hui sur Cuba, on laisse le régime actuel progresser librement. Après ces 50 ans, on pourra comparer la situation politique et économique des Cubains avec celle des Haïtiens (2 pays qui, au départ, sont dans des conditions comparables) qui auraient connu durant ces 50 ans les mêmes blocus que connaît Cuba aujourd’hui. On verrait alors si Haïti capitaliste aurait fait mieux que Cuba socialiste.

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