Colombie. Chaque jour, nous constatons de nouvelles pratiques policières de violence

Lundi 28 juin a marqué l’anniversaire des deux mois de manifestations qui ont débuté le 28 avril en Colombie, motivées par le mécontentement à l’égard du gouvernement et le rejet de la violence avec laquelle il a réprimé les manifestant·e·s. Bien que le Comité national de grève, composé de différentes organisations sociales, ait annoncé qu’il cesserait d’appeler à des manifestations de masse le mercredi, les mobilisations se poursuivent, notamment dans des villes comme Cali et Bogota.

La répression se poursuit également. Au cours de ces deux mois, 43 personnes sont mortes lors des manifestations, selon les données d’organisations non gouvernementales telles que Temblores. Ces relevés sont devenus plus fiables et plus complets comme référence que les déclarations officielles. 

Créée en 2016, Temblores avait déjà accumulé de l’expérience dans le recensement des violences policières, notamment celles visant des personnes les plus vulnérables ou ayant le plus de difficultés à accéder à la justice. Lorsque les manifestations ont éclaté en avril, elle s’est rapidement mise au travail pour signaler et dénoncer les nouveaux cas. Il y a quelques jours, elle a présenté son rapport documenté sur les différents types d’usage illégitime de la force par la police à une délégation de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) en visite en Colombie.

La Diaria (Uruguay) s’est entretenu avec l’un des responsables de cette organisation, Alejandro Lanz, au sujet des mobilisations, de l’impunité, de la violence conduite avec des armes de guerre qui, jusqu’à présent, n’avaient été utilisées contre des manifestant·e·s dans aucun pays d’Amérique latine. Elle a aussi relevé la méfiance et la peur auxquelles s’affrontent les victimes lorsqu’elles portent plainte.

Avant les manifestations, Temblores enregistrait déjà les violences policières.

Alejandro Lanz: Nous avons commencé par ce type de rapport il y a quelques années et nous en avons donc élaboré un sur les droits de l’homme intitulé « Bolillo, Dios y Patria » [quelque chose comme Palo – la matraque –, Dios y Patria], où nous avons documenté qu’entre 2017 et 2019, la police avait tué 289 personnes. Elle avait blessé physiquement 39 613 personnes et avait violé sexuellement 102 personnes. Dans cette grève spécifique [de 2021], nous avons documenté depuis le début la façon dont la police a agressé physiquement les manifestant·e·s et utilisé des armes moins létales, tout en attentant à la vie et à l’intégrité des personnes. Nous avons documenté toute une série de pratiques dans le rapport que nous avons soumis à la CIDH. Les chiffres sont inquiétants. Il y a eu 4 285 actes de violence policière au cours de ces deux mois seulement, dont 43 homicides qui auraient été commis par les forces de sécurité. Nous disposons également des dossiers de 215 victimes d’armes à feu, de 81 victimes d’atteintes aux yeux. Au total, nous avons documenté 1 468 cas de violence physique.

Qu’est-ce qui a changé pendant ces deux mois ?

Ces derniers jours, nous avons documenté comment, la nuit, la rage des jeunes contre la police a augmenté et est devenue un peu plus violente. La répression contre ces mobilisations nocturnes a également été très répressive et très violente, sans aucune sorte de proportionnalité, violant tous les principes de la police.

Nous avons constaté avec inquiétude que chaque jour nous devons relever de nouvelles pratiques policières. Nous avions établi neuf types de pratiques majeures dans le rapport, mais il y a une série de comportements au cours desquels la police a été vue travaillant avec des groupes armés illégaux pour réprimer des manifestant·e·s. Par exemple, nous avons vu comment l’Esmad [Escuadrón Móvil Antidisturbios] a lancé des gaz lacrymogènes dans des maisons où les gens s’exprimaient en frappant sur des casseroles. Les gens manifestent depuis leurs maisons et les Esmad tirent dans les maisons. Nous avons également vu des coupures de courant électriques à des moments critiques où il y a eu de la violence, ou encore des attaques et des dommages faits aux cantines de la collectivité. Nous avons des témoignages selon lesquels la police (Esmad) a introduit du poison ou une sorte de substance dans les récipients des cantines communautaires pour entraver le fonctionnement de la collectivité.

Est-ce qu’ils attaquent des cantines de la communauté ?

Cela a commencé à se produire il y a une semaine et demie. Les cantines communautaires sont des endroits où les gens préparent de la nourriture, dans l’espace public, pour les personnes qui manifestent. Nous avons reçu deux témoignages selon lesquels la police a mis une substance dans l’une de ces cantines. Nous ne savons pas encore quel type de substance ils ont mis, mais ils ont mis quelque chose dans des récipients. L’agent de police a été filmé. C’est une pratique qui vise également à attaquer l’ensemble du système des cantines. Nous avons également vu – mardi, je crois – qu’ils ont renversé des repas qui étaient en train d’être préparés.

Comment se déroule le processus de vérification des plaintes que vous recevez ?

Depuis près de trois ans, nous disposons d’une plateforme appelée Grita, qui nous permet de recueillir un grand nombre de données auprès de personnes ayant été victimes de violences. La personne peut y donner son identité de genre, son orientation sexuelle, son âge, son statut socio-économique et toute une série de catégories sociodémographiques et de vulnérabilité de la victime. C’est sur cette plateforme que la grande majorité des cas sont saisis. Ensuite, nous passons un appel pour vérifier ces informations, puis nous procédons à l’enregistrement dans une base de données. Cette étape est suivie d’un exercice de débogage, au cours duquel nous éliminons les doubles entrées, car de nombreux cas nous parviennent par différents canaux. Nous avons également la plateforme Policarpa, où nous fournissons une assistance juridique aux victimes pour les accompagner dans leur processus de dépôt de plainte devant l’administration de la justice. En outre, nous recevons beaucoup d’informations par le biais de notre ligne téléphonique Whatsapp. Nous recevons aussi un grand nombre de photographies et de vidéos documentant les violences. Toutes ces informations, avec un travail titanesque, nous les mettons dans la même base de données, et nous procédons à la vérification des informations avec le témoin ou la victime.

Les personnes ayant subi des violences vous disent-elles parfois qu’elles ont peur de porter plainte auprès du parquet ou de la police qu’elles dénoncent ?

Oui, nous avons constaté avec beaucoup d’inquiétude que l’augmentation de la méfiance à l’égard des institutions de l’Etat a amené de nombreuses personnes à ne plus signaler les faits au bureau du procureur général, qui est l’autorité qui enquête pénalement sur les faits, ou à la police elle-même et au bureau du procureur général. Or ce sont ceux qui enquêtent en termes disciplinaires sur les agents de police. Cela est dû au fait qu’il y a une grande insatisfaction et aussi peu d’indépendance du bureau du procureur général, du bureau de l’ombudsman et du bureau du procureur général par rapport au gouvernement national, soit l’exécutif. Nous avons essayé, malgré tout, de convaincre les victimes de formaliser leurs plaintes auprès des autorités compétentes. Nous mettons très clairement en garde contre l’émotivité qu’implique le fait de se « plonger » dans une procédure pénale contre les forces de sécurité en Colombie. Le niveau d’impunité que nous avons documenté dans «Bolillo, Dios y Patria», par exemple, indique que seulement 0,66% des cas se terminent par une condamnation, un chiffre absurdement bas qui démontre un niveau très élevé d’impunité.

En ce sens, nous sommes très transparents sur ce que les victimes vont devoir affronter face au système judiciaire lorsqu’elles font un rapport à la police. Mais nous essayons également de formaliser ces rapports et c’est par le biais de Policarpa, qui est notre clinique de justice mobile, que nous faisons cet exercice.

Une chose qui s’est produite, que nous avons remarqué avec une inquiétude particulière, c’est que lorsque les gens ont appris que la CIDH venait dans le pays, beaucoup de plaintes que nous devions déjà déposer, de cas que nous traitions, les plaignants ont cessé de les déposer auprès du bureau du procureur général. Ils ont préféré faire le pont uniquement avec la CIDH. Cela est dû au fait qu’il y a une grande peur, non seulement à cause des représailles qui peuvent être exercées par la police, mais aussi parce qu’il y a une profonde méfiance envers les institutions.

Quelles informations avez-vous fournies à la CIDH ?

Nous avons soumis un rapport documentant neuf pratiques de violence policière, le nombre de cas associés à chaque pratique, et une description qualitative de trois cas pour chacune de ces pratiques. Nous avons également soumis trois bases de données: les violences homicides, les violences sexuelles et les blessures oculaires.

Pouvez-vous résumer ces nouvelles pratiques ?

Nous signalons l’utilisation indiscriminée, débridée et disproportionnée d’armes à feu contre les manifestants par les forces de sécurité. L’un d’entre eux est le tir d’armes à feu directement sur les manifestants. Le bilan est lourd: lors de la clôture du rapport, 20 personnes étaient mortes victimes d’armes à feu. La deuxième pratique est l’utilisation d’armes à létalité apparemment réduite qui, lorsqu’elles sont utilisées directement contre la poitrine ou la tête de manifestants pour disperser des protestations pacifiques, ont généré un niveau élevé de létalité et d’atteinte à l’intégrité physique. Il s’agit notamment de tirs de plomb [sacs de plombs], de grenades assourdissantes, de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Ces tirs, horizontaux et non paraboliques, effectués à une distance illégale et inappropriée, ont causé des blessures très graves aux manifestant·e·s, dont certains ont perdu la vie. Ensuite, il y a les tirs horizontaux avec une arme dite Venom [disposée sur les transports de troupe de l’Esmad]. C’est une arme à longue portée et de faible précision, qui – en Colombie – a été utilisée dans des zones résidentielles et contre des manifestants. Il s’agit d’armes qui ne font l’objet d’aucun contrôle et, nous n’avons pas vu ces armes utilisées lors de manifestations dans toute l’Amérique latine. Des rapports à ce sujet n’existent qu’en Colombie. Nous avons vu qu’à plusieurs reprises, les Esmad ont frappé les corps des manifestants et les maisons.

Il s’agit d’un dispositif dénoncé par des organisations telles qu’Amnesty International, qui est utilisé pour tirer des grenades multiples ou successives assourdissantes, de fumée ou de gaz irritant, à une distance pouvant atteindre 200 mètres.

Dans la quatrième partie du rapport, sont abordés les tirs de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes à l’intérieur des maisons dans les quartiers résidentiels. Nous avons constaté comment deux personnes âgées sont mortes d’asphyxie à cause de cette pratique.

De plus, il y a la violation du principe de publicité des procédures policières. Il s’agit notamment de la dissimulation d’insignes de police afin d’éviter de futures poursuites, ou de personnes détenues et emmenées dans des lieux où leurs proches ou leurs avocats ne peuvent pas savoir où elles se trouvent. Il s’agit de tout un processus de dissimulation des pratiques et des actions de la police.

Il y a aussi l’imposition par la police d’exigences et de mesures paralégales aux personnes détenues arbitrairement en échange de leur liberté: ils vous obligent à signer un document dans lequel vous leur assurez que vous avez été bien traité. Il sera utilisé plus tard dans la procédure. Il y a aussi la violence sexuelle et sexiste contre les manifestantes, les traumatismes oculaires infligés – ce que nous n’avions jamais vu auparavant avec une telle intensité – et tout le processus de disparition forcée des manifestants.

Les personnes disparues ont-elles été retrouvées ?

Nous avons constaté que les gens prennent la parole pour dénoncer les détentions arbitraires qui empêchent les gens de communiquer avec leurs familles et empêchent les familles de savoir où les gens sont emmenés. Nous avons créé une plateforme spéciale pour cela, appelée BIDA : Búsqueda de Identidades Desaparecidas/Recherche des identités des disparus. A ce jour, nous avons reçu 40 communications ; 37 des disparus annoncés ont été retrouvés ; beaucoup d’entre eux ont été victimes de violences policières. Il n’y a que trois dossiers de personnes qui ne se sont tout simplement pas présentées parce qu’elles étaient dans la mobilisation et n’ont pas prévenu leurs familles. Il y a aussi deux qui seraient des dossiers non-valides. Mais les autres « disparus momentanés » ont subi des épisodes de violence de la part des Esmad ou de la police. Et il y a trois cas de personnes disparues depuis plus de sept jours qui nous préoccupent beaucoup. A ce jour, le Bureau du Médiateur compte 77 avis de recherche de personnes disparues.

Entretien avec Alejandro Lanz conduit par Cecilia Pérez Otero

Article publié dans La Diaria, le 26 juin 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/colombie/colombie-chaque-jour-nous-constatons-de-nouvelles-pratiques-policieres-de-violence.html


En complément possible :

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