Le travail à la peine (présentation du dossier de Raison présente)

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Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Ce dossier de Raison présente explore les souffrances, frustrations et tensions subies par les travailleurs, hommes et femmes. En CDI, CDD ou en tant qu’intérimaires, ouvriers, caissières, infirmières, techniciens, enseignants, cadres ou universitaires, tous sont confrontés dans leur quotidien à des difficultés qui ont plutôt eu tendance à se renforcer et à se généraliser ces dernières années. La pandémie de la Covid-19 a mis en lumière les professions les plus fragilisées, ainsi que celles qui se sont retrouvées être les plus exposées aux risques de contamination : les travailleuses et travailleurs du commerce, notamment les caissières, les professions de la santé, les éboueurs ou les livreurs. A des degrés divers selon leurs statuts et catégories, tous les travailleurs sont à la peine. Car si la satisfaction, le plaisir ou le bonheur au travail restent des idéaux proclamés, en particulier dans les discours managériaux, la réalité du travail vécue en est trop souvent éloignée. C’est pourquoi les désagréments, le mal-être psychique et physique, la pénibilité ou la fatigue, les évaluations permanentes, l’exposition à des dangers, les atteintes à la santé et les maladies professionnelles sont quelques-unes des dimensions qui seront examinées par les auteurs des articles de ce numéro. Sociologues, spécialistes en sciences de gestion, historiens, juristes ou psychiatre, ils croisent leurs approches pour livrer un tableau de la face sombre du travail après quatre décennies de néo-libéralisme…

L’entretien avec Danièle Linhart [1] qui ouvre ce numéro est centré sur la question du lien de subordination constitutif du statut de salarié. Le rapport salarial est en effet intrinsèquement asymétrique. D’un côté, les salariés mettent au service d’une organisation (entreprise privée, administration publique, etc.) leurs capacités physiques, intellectuelles et psychiques. De l’autre des dirigeants ou des agents d’encadrement supérieur de cette organisation en définissent unilatéralement les objectifs, les orientations et les modalités concrètes. La sociologue revient sur la permanence de l’ordre taylorien, qui dépossède les travailleurs de la maîtrise de leur travail, de leur savoir et de leur pouvoir, y compris aujourd’hui les cadres et les professions intellectuelles : l’organisation du travail de ces derniers est pensée de plus en plus par d’autres, notamment des cabinets de conseil internationaux. La perte du bureau individuel, l’extension des open space ou le travail à distance matérialisent cette disciplinarisation des cadres. Danièle Linhart montre comment par une personnalisation systématique de la relation de travail, intrusive et délétère, les nouvelles méthodes d’organisation et d’implication des salariés permettent aux directions des entreprises de renforcer leur domination et d’entamer la capacité collective des salariés à s’emparer des enjeux du travail.

Les contributions de Marc Loriol, François Caroli et Nicolas Deffontaines, traitent des effets délétères de certaines situations de travail qui fragilisent les travailleurs, voire les conduisent à la dépression hostile ou au suicide. Marc Loriol se focalise sur les dimensions collectives des risques psychosociaux et de la souffrance au travail. S’appuyant sur différentes enquêtes, le sociologue montre que les facteurs de risque dépendent significativement des dynamiques collectives, plus ou moins empêchées ou favorisées par l’organisation du travail. Il observe en particulier que la fragilisation des collectifs de travail, les mutations des formes de reconnaissance et l’individualisation des parcours et des rémunérations expliquent une large part de la montée de la souffrance au travail observée depuis les années 1990.

François Caroli pose un regard de psychiatre sur cette souffrance. Son article traite de l’irruption de la dépression hostile favorisée par la dégradation des conditions de travail. Celle-ci peut prendre plusieurs formes : fléchissement de l’humeur, ruminations, colère avec irritabilité, agressivité. L’auteur présente plusieurs cas clinique. Une maladie, un accident, un changement dans l’organisation du travail ou un management malveillant peuvent conduire certains salariés à réagir de façon pathologique. France Télécom avait mis en œuvre une politique d’entreprise visant à déstabiliser les salariés et à créer un climat anxiogène. Au cours des seules années 2008 et 2009, selon les syndicats, 35 salariés s’étaient suicidés. Le scandale de ce « management par la terreur » a été largement documenté. Nicolas Deffontaines a mené au milieu des années 2010 dans le cadre de sa thèse de sociologie, une enquête sur les suicides des agriculteurs, groupe social se situant en haut de la hiérarchie des taux de suicide par profession. Il montre que les actions de prévention mises en place par les organismes agricoles tendent à transformer un enjeu collectif en une épreuve personnelle. Sa contribution souligne aussi les fortes inégalités entre agriculteurs face au risque du suicide qui touche plus particulièrement les petits éleveurs.

Le chercheur en sciences de gestion Tarik Chakor et la juriste Jessica Attali-Colas examinent de leur côté l’évolution du traitement juridique de la pénibilité au travail. Même si les facteurs de pénibilité psychologique ou psychosociaux y échappent, ce traitement a permis de souligner le rôle du travail dans la différence d’espérance de vie et de santé en fonction des catégories sociales. Les auteurs montrent comment, au-delà d’une simple évolution de son appellation, le passage récent du Compte Personnel de Prévention de la Pénibilité au Compte Professionnel de Prévention traduit un recul dans la sécurisation des parcours professionnels. La question de la prévention de la pénibilité est du coup en recul, tendance confirmée par la disparition des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail.

Les deux articles suivants proposent des mises en perspectives historiques. Le premier porte sur les dégâts invisibles du travail sur la santé et les difficultés pour les travailleurs lésés à voir reconnue l’origine professionnelle de leurs affections. La contribution d’un collectif multidisciplinaire [2] éclaire cette sous-reconnaissance des maladies professionnelles qui perdure. Les auteurs proposent des pistes de réflexion afin que les maladies causées par le travail soient mieux connues et mieux reconnues. Mais on en est loin. L’histoire du blanc de plomb, la céruse, responsable du saturnisme, retracée par l’historienne Judith Rainhorn [3], dévoile la logique industrielle, scientifique et politique qui a imposé ce « poison légal violemment critiqué et timidement réglementé, partiellement prohibé, mais malgré tout toléré » alors qu’on en connaissait la nocivité depuis des décennies. La prohibition relative de la substance en 1909 finira par conduire à la loi du 25 octobre 1919 « étendant aux maladies d’origine professionnelle la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail ». Le tableau n°1 sur le saturnisme adopté en 1919 a ainsi ouvert la reconnaissance des maladies professionnelles tout en devenant l’« instrument légal » de leur « sous-reconnaissance » [4]. En outre, l’histoire ne s’est pas arrêtée là, les poisons, cancérogènes ou perturbateurs endocriniens n’ont pas cessé d’intoxiquer milieux de vie et de travail, et cela continue : amiante, pesticides, phtalates, et autres glyphosates…

Les historiens Mohamed Kasdi et Didier Terrier [5] tentent pour leur part d’exhumer une parole « d’en bas ». Ils cherchent à entendre, au plus près des corps, la peine au travail en mobilisant des écrits ouvriersfragiles, chansons, lettres de dénonciations ou feuilles volantes, et à comprendre le ressenti des hommes, des femmes et des enfants astreints à des efforts pénibles et interminables dans l’usine, plus particulièrement dans les filatures de la région lilloise au cours des années 1850. Ces maigres écrits disent surtout la fatigue et les journées interminables, mais, pour l’essentiel, nous disent les auteurs, « les corps au travail dans la filature sont malmenés (…) en silence ».

Les deux derniers articles de ce dossier traitent l’un des effets délétères du New Public Management (NPM)et l’autre de l’extension du télétravail lors de la pandémie. Le spécialiste en sciences de gestion Damien Collard interroge les fondements idéologiques et les effets pervers du NPM qui entend transposer des pratiques et des instruments de gestion du secteur privé vers le secteur public. La déstabilisation des identités professionnelles qui en résulte est particulièrement forte à l’hôpital [6]. Les conséquences sont manifestes aussi dans l’université. Avec le NPM, les enseignants-chercheurs sont conduits à consacrer une part croissante de leur activité de recherche à des recherches… de financement, ils sont soumis à des évaluations dans des formats et des standards imposés qui conduisent à la démotivation et au développement de pratiques pernicieuses. Le sociologue suisse Nicola Cianferoni [7] a étudié le télétravail durant la pandémie. Il portait déjà en lui la possibilité d’une dérégulation accrue du travail par sa délocalisation au domicile du travailleur. L’absence de règles spécifiques ou, lorsqu’elles existent, impossibles à mettre en œuvre, supprime les remparts qui permettaient de distinguer les frontières spatio-temporelles entre travail et hors travail, entre espace professionnel et espace domestique. Si le télétravail devait devenir dominant dans l’exercice de certaines activités relevant du secteur tertiaire, les bouleversements pourraient être considérables notamment en termes de protections et de droits et chaque télétravailleur risquerait de se retrouver de plus en plus seul face son employeur.

Hors dossier, dans notre rubrique Varia, la rédaction vous propose une réflexion de Roland Pfefferkorn, « Laïcité maltraitée en France. Ce que révèle l’affaire du financement de la mosquée strasbourgeoise », qui souligne à la fois le silence délibérément entretenu et plus que suspect à propos de la non-application de la « laïcité historique » en Alsace et Moselle et le dévoiement contemporain de la laïcité.

Pour la rédaction de Raison Présente

Roland Pfefferkorn

[1] Elle vient de publier L’insoutenable subordination des salariés, Toulouse, Editions Erès, 2021.

[2] Ce collectif vient de publier un bilan sur la question : Cavalin C., Henry E., Jouzel J.-N., Pélisse J. (dir.) (2020), Cent ans de sous-reconnaissance des maladies professionnelles, Paris, Presses des Mines.

[3] Rainhorn J. (2019), Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Paris, Les Presses de Sciences Po.

[4] Rainhorn J. (2020), in Cavalin et al., op. cit., p. 54.

[5] Didier Terrier vient de publier avec sa collègue Corine Maitte, Les rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, XIVe-XIXe siècles, Paris, La Dispute, 2020. Fabienne Bock en propose un compte-rendu dans ce numéro.

[6]  S’agissant de l’hôpital voir aussi l’article de Frédéric Pierru, « Quelques considérations sur “l’hôpital de flux” » et celui d’André Grimaldi et Jean-Paul Vernant, « Reconstruire l’hôpital public par la démocratie sanitaire », publiés respectivement dans les numéros 216 (4ème trimestre 2020) et 217 (1er trimestre 2021) de Raison présente.

[7] Il a publié récemment Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale ? Zurich et Genève, Éditions Seismo, 2019.

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Une réponse à “Le travail à la peine (présentation du dossier de Raison présente)

  1. Ce n’est pas trop tôt qu’on parle un peu des prolos, hélas on ne dit pas grand chose de ceux qui profitent de leur travail, ce n’est pas dans le vent

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