Inde : « Les mains qui tiennent la charrue ne céderont jamais » : 200 jours de protestation des agriculteur⋅rice⋅s (plus un texte de Vijay Prashad )

Début janvier de cette année, en répondant à la question d’un journaliste sur la persévérance démontrée par les agriculteur.rice⋅s de l’Inde même après plusieurs séries de négociations infructueuses avec le Gouvernement Indien, Rakesh Tikait de l’Union Bhartiya Kisan (BKU) a évoqué la lutte quotidienne d’un⋅e paysan.ne sur le terrain.

« Nous avons la résilience dans le sang. Chaque année, après avoir semé les graines, nous attendons patiemment pendant des mois pour recueillir la récolte. C’est un travail épuisant dans des conditions difficiles. Souvent, une sécheresse ou une tempête de grêle inopportune détruit tout et écrase tous nos l’espoir d’une meilleure production et de meilleurs revenus. Pourtant, nous persistons. Nous n’abandonnons pas. Nous ne fuyons pas. Quand l’hiver arrive, on sème à nouveau. Dans un village du Rajasthan, mon peuple a attendu la pluie pendant 12 longues années. Les agriculteurs sont la personnification de la patience. Notre ferme est notre vie. Si nous pouvons attendre la pluie pendant 12 ans, comment ne pas attendre ces trois lois agricoles ? Nous attendrons, mais nous n’accepterons pas la défaite. »

C’est un aperçu très éloquent d’un mouvement qui a fait la une des journaux du monde entier. Au moment de la rédaction de cet article, la protestation des agriculteur⋅rice⋅s indien⋅ne⋅s date de sept  mois.

Cela a été une course tumultueuse, déclare Dharmendra Malik, responsable des médias de Bhartiya Kisan Union. « D’abord, ils et elles nous ont ridiculisé⋅e⋅s en tant que paysan⋅ne⋅s égaré⋅e⋅s. Ensuite, nous avons été étiquetés comme des hooligans et même des terroristes ! Puis, nous avons été accusés d’un complot international. Il y a eu également une tentative de nous blâmer pour la deuxième vague de la COVID. Ironiquement, les trolls de Twitter donnent des leçons de patriotisme aux agriculteur⋅rice⋅s. Nous passons 10 heures par jour à la ferme, travaillant pour amener de la nourriture dans l’assiette de tout le monde. Pourtant, pour certains, nous sommes tout sauf des êtres humains avec des demandes légitimes et le droit de manifester. »

Samyukta Kisan Morcha (le Front Uni des Agriculteurs, souvent appelé SKM), est un réseau qui regroupe près de 40 syndicats différents de toute l’Inde. En ce moment, Bhartiya Kisan Union et Rakesh Tikait sont parmi les visages les plus visibles de cette coalition. SKM et sa direction collective, composée de représentant⋅e⋅s de tous les principaux syndicats, sont le fer de lance de cette manifestation depuis fin 2020. En janvier, SKM a organisé un rassemblement massif de tracteurs dans la capitale nationale pour marquer les célébrations de la Fête de la République dans le pays.

« Alors que 95% de ces manifestations se sont déroulées pacifiquement, avec un défilé magnifiquement coordonné de drapeaux et célébrations nationales, un petit groupe de personnes a créé des troubles à l’intérieur de la capitale. SKM a toujours soupçonné qu’il s’agissait d’une manœuvre pour diffamer le mouvement. Soudain, tout le monde parlait de la façon dont cette foule hétérogène de manifestants profanait les symboles nationaux. Les médias ont immédiatement condamné l’ensemble du mouvement pour les actions de quelques-uns. Cependant, il est maintenant évident que cette attaque faisait partie d’un plan, orchestré par un groupe de personnes, peut-être de connivence avec des intérêts particuliers, pour briser l’unité du mouvement », se souvient Malik.

Les réponses immédiates du gouvernement à la suite de cet incident ont créé une nouvelle controverse. La tentative de chasser les manifestant⋅e⋅s de leurs camps installés aux frontières de Delhi s’est retournée contre le gouvernement car cette volonté a mobilisé leurs partisan⋅e⋅s dans le village. De plus en plus de personnes provenant de fermes autour de la capitale nationale ont afflué vers les sites de la manifestation. Un geste qui a marqué les esprits aura été celui des policiers plantant des clous dans les routes pour empêcher les agriculteur⋅rice⋅s de sortir de leurs tentes. Les images de grands pelotons de policiers armés faisant face à un grand nombre de manifestant⋅e⋅s non armés ont montré le contraste d’un État qui essaie de faire taire une manifestation démocratique.

« S’ils plantent des clous, nous planterons des fleurs », a exhorté Tikait à la télévision nationale. En quelques jours, le mouvement est devenu peut-être l’un des plus importants depuis plusieurs décennies. Des dizaines de « mahapanchayats » (réunions des conseils de village) organisées autour de la capitale nationale ont attiré des milliers de personnes.

Dans plusieurs discours prononcés lors de cette manifestation, Rakesh Tikait et Yudhvir Singh (tous deux des leaders seniors de la BKU et des membres principaux du SKM) ont averti les gens que les réformes pro-entreprises sont menées avec peu de consultation et souvent au nom du bien-être des agriculteur⋅rice⋅s.

« Le gouvernement de l’Inde est l’un des principaux bénéficiaires des financements étrangers. Il obtient des prêts et des aides d’institutions telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Beaucoup de ces aides et prêts incluent la condition d’ouvrir l’économie indienne à la concurrence mondiale. Comment les paysan⋅ne⋅s indien⋅ne⋅s peuvent-ils maintenir la concurrence contre les agriculteur⋅rice⋅s des économies avancées, lorsque les subventions qu’ils perçoivent ne représentent qu’une fraction de ce que ces agriculteurs reçoivent de leurs propres gouvernements ? Donc, au lieu d’accuser faussement les mouvements d’agriculteur⋅rice⋅s de mener une sorte de complot international, le gouvernement doit être franc et publier un document officiel qui explique comment les accords de libre-échange et les politiques pro-entreprises ont aidé les agriculteur.rice⋅s et la classe travailleuse de son pays au cours des 30 dernières années. Cela révélera le véritable complot : celui qui a piétiné les intérêts des producteur⋅rice⋅s alimentaires de ce pays, afin que quelques entreprises familiales et transnationales puissent se moquer de nous et accéder facilement aux banques », affirme Yudhvir Singh.

Malgré l’inquiétude et les appels à la modération des nations alliées et même du Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies, la répression contre les manifestant⋅e⋅s s’est poursuivie sous différentes formes. Les coupures d’Internet et l’arrestation ou la détention de dizaines de militant⋅e⋅s ont fait la une des journaux pendant plusieurs jours en février et mars. Certaines célébrités internationales ont attiré l’attention sur la situation, ce qui a irrité encore plus le gouvernement indien. L’État indien a allégué un complot mondial visant à diffamer l’image du pays, mais il n’a fourni aucune preuve pour étayer ces affirmations. Des cas de sédition ont été lancés contre des volontaires et des partisan⋅e⋅s du mouvement. D’après les propos de plusieurs activistes, toute organisation ou institution de la société civile qui s’exprimait en faveur des demandes des agriculteur⋅rice⋅s a été accusée d’être «a antinationale ».

Chukki Nanjundaswamy, l’une des principales leaders du Karnataka Rajya Raitha Sangha, approfondit sur cette stratégie : « Dans certains États, les entreprises et les hôtels qui offrent des services de transport et d’hébergement aux agriculteur⋅rice⋅s manifestant reçoivent un avis d’imposition ou sont perquisitionnés par des agents de l’État. Une jeune fille de Bangalore a été accusée de sédition pour avoir compilé des informations sur les campagnes des réseaux sociaux en faveur des agriculteur⋅rice⋅s. La tactique consiste à semer la peur parmi les partisan⋅e⋅s du mouvement. Ils ne peuvent pas cibler explicitement les agriculteur⋅rice⋅s, car nous formons une base électorale massive pour tous les partis dans tous les États. Par conséquent, ils s’en prennent aux personnes qui soutiennent le mouvement, même si ce soutien n’est qu’un simple appel à la solidarité. Et ce ne sont pas seulement les partisan⋅e⋅s. Même les leaders du SKM sont ciblé⋅e⋅s. Un exemple récent est celui de la police éloignant Yudhvir Singh, sur caméra en direct, alors qu’il faisait un briefing à la presse au Gujarat ».

Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS) et Bhartiya Kisan Union (BKU) sont également membres de La Via Campesina, un réseau mondial d’organisations paysannes, présent dans 80 pays. Certains défenseurs du parti au pouvoir ont tenté de donner une autre teinte à cette association et ont remis en question les mouvements sur leurs coalitions internationales.

Chukki le rejette comme une autre tentative de nuire la campagne. « Si les industries peuvent avoir leurs associations comme la CII (Confédération des Industries Indiennes) ou des plateformes mondiales comme le WEF (Forum Économique Mondial), pourquoi est-ce un problème que nous, les paysan⋅ne⋅s, puissions également avoir nos coalitions ? Ce n’est plus comme autrefois : de nos jours, les agriculteur⋅rice⋅s sont aussi informé⋅e⋅s que les législateur⋅rice⋅s. Grâce aux agriculteur⋅rice⋅s d’autres pays, nous avons vu et compris comment l’expansion de l’agro-industrie avait affecté leur autonomie et leurs droits sur la terre, l’eau, les semences, etc. Dès les années 90, KRRS et BKU ont rejoint le réseau mondial d’organisations paysannes, afin que les agriculteur⋅rice⋅s puissent exprimer directement leurs préoccupations, sans intermédiaires, dans tous les espaces de prise de décision, en particulier au sein d’organismes mondiaux tels que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et d’autres plateformes similaires. Pourquoi la formation d’opinion et la création d’alliances ne sont-elles que la prérogative de l’industrie ? » demande Chukki.

Il est désormais clair que les tentatives répétées de calomnier et de criminaliser les mouvements n’ont pas sapé la détermination des manifestant⋅e⋅s.

Au cours d’une deuxième vague dévastatrice de la COVID qui a vu les cas quotidiens atteindre un pic de 400 000 début mai, les manifestant⋅e⋅s qui campaient toujours dans les sites frontaliers ont assuré la distanciation physique et l’utilisation des masques, et ont organisé des camps de santé. Plusieurs d’entre eux étaient déjà retournés dans leurs villages pour travailler pendant la saison des récoltes.

« Même si nos gens étaient rentrés pour travailler depuis des villages, ils restaient attentifs à ce qui se passait près de la capitale nationale. Nous avons assuré un réseau de communication solide entre les dirigeant⋅e⋅s du SKM et notre peuple. Des milliers de personnes sont toujours prêtes à revenir sur le site de la manifestation si nous lançons un appel. Mais en ce moment, avec les protocoles de la COVID en place, nous restons en attente », rappelle Malik.

De retour dans leurs villages, de nombreux manifestant⋅e⋅s s’organisent également dans leurs quartiers. Dans certains endroits, les manifestant⋅e⋅s ont interdit l’entrée à tous les dirigeant⋅e⋅s du parti politique au pouvoir. « A moins qu’ils ne décident de se ranger du côté des agriculteur⋅rice⋅s, ce boycott continuera. » Ces protestations n’ont pas été sans altercations. Récemment, dans l’état de l’Haryana, la police a lancé de gaz lacrymogène contre les agriculteur⋅rice⋅s manifestant⋅e⋅s qui ont hissé des drapeaux noirs contre la visite du ministre en chef, et certains dirigeants locaux ont été arrêtés. Les leaders du SKM ont réagi en campant devant le commissariat jusqu’à ce que la police les libère sous caution. Il y a un mois, SKM a organisé une manifestation décentralisée où les gens de partout ont hissé des drapeaux noirs dans leurs fermes et leurs champs pour soutenir la manifestation.

Le mouvement a également fait des efforts pour atteindre les syndicats et d’autres acteurs sectoriels afin d’élargir l’alliance. Bien qu’ils et elles aient accepté la solidarité des partis politiques, il y a une intention claire de maintenir la manifestation à l’écart de toute affiliation politique.

Tikait rappelle : « Si les partis d’opposition étaient efficaces, nous n’aurions peut-être jamais eu besoin que les agriculteur⋅rice⋅s sortent dans la rue. Mais maintenant que nous l’avons fait, nous ne voulons qu’aucun parti politique profite indûment de notre mouvement et qu’il monte sur nos épaules pour tirer. Ce mouvement est ciblé sur les trois lois agricoles, et il restera un mouvement populaire. »

Au cours des sept derniers mois, plusieurs syndicats, organisations dalits et mouvements de femmes ont exprimé leur solidarité avec les agriculteur⋅rice⋅s manifestant.e⋅s.

Yudhvir Singh de BKU souligne pourquoi c’est important : « Il est important que les personnes qui se battent pour la justice sociale (qu’il s’agisse d’agriculteur⋅rice⋅s, de paysanne⋅s, d’ouvrier⋅e⋅s d’usine, de travailleur⋅se⋅s de la santé, de femmes ou de peuples autochtones) restent ensemble. Pendant longtemps, la fragmentation au sein des mouvements populaires n’a servi que les intérêts de la classe dirigeante. Voici le moment pour se réunir. Nous pouvons avoir plusieurs contradictions internes, ce qui est naturel pour une telle formation. Mais ce qui est important, c’est de rester uni⋅e⋅s même face à ces contradictions. Jusqu’à présent, SKM a démontré cette unité et a également réussi à forger des alliances en Inde avec des mouvements progressistes. Ces alliances devraient se développer, car les luttes des paysan⋅ne⋅s, des petits agriculteur⋅rice⋅s et de la classe travailleuse sont entrelacées. Nous avons besoin les un⋅e⋅s des autres pour défendre nos droits et gagner ces luttes. »

Les agriculteur⋅rice⋅s disent qu’ils et elles attendent toujours une invitation du gouvernement. Ils espèrent que les récents revers encouru par le parti du gouvernement lors des élections locales et étatiques qui ont eu lieu à travers l’Inde ont montré à la classe politique que la population est contre ces réformes.

« Nous voulons qu’ils nous invitent sans aucune condition. Nos demandes sont claires. Abroger les trois lois, introduire une garantie légale pour le Prix de Soutien Minimum, et puis mettre en place un panel avec les agriculteur⋅rice⋅s pour se concerter sur la future ligne de conduite », nous rappelle Rakesh Tikait. « Hul chalane wale, haath nahi jodege » (Les mains qui tiennent la charrue ne céderont jamais), dit-il.

Yudhvir Singh insiste sur le fait qu’un gouvernement qui a été élu pour servir le peuple doit faire son travail.

« Pendant longtemps, le pouvoir a bafoué la dignité des agriculteur⋅rice⋅s. Nous n’allons plus rester en silence. Depuis 1995, plus de 350 000 agriculteur⋅rice⋅s ont mis fin à leur jour, mené⋅e⋅s par le désespoir. Plusieurs millions d’entre nous sommes endettés et désespérés. Personne n’est contre la réforme. Mais les gouvernements doivent mener des réformes du point de vue des petits agriculteur⋅rice⋅s de l’Inde. Cela ne devrait pas devenir une excuse pour consolider les terres agricoles et les transformer en fermes contractuelles pour de grandes entreprises. Pour près de 600 millions de personnes en Inde, l’agriculture n’est pas qu’un moyen de gagner un revenu : c’est une façon de vivre. Quiconque n’a pas conscience de cela, ne peut tenir compte de l’intérêt du peuple », ajoute-t-il.

https://viacampesina.org/fr/inde-les-mains-qui-tiennent-la-charrue-ne-cederont-jamais-200-jours-de-protestation-des-agriculteur⋅rice⋅s/

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La Commune kisan.
En perspective la journée de mobilisation du 26 juin

Le 26 juin 2021, des dizaines de milliers d’agriculteurs indiens se rassembleront devant les bureaux du gouvernement dans les vingt-huit Etats de l’Inde. Ils salueront les sept mois de leur protestation nationale contre le gouvernement d’extrême droite du Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Narendra Modi. Ce rassemblement s’inscrira dans un long cycle de protestations qui a débuté le 26 novembre 2020 dans le cadre d’une journée de grève générale de 250 millions de travailleurs et de paysans indiens. Depuis le mois de novembre, des dizaines de milliers d’agriculteurs, ou kisans, ont encerclé la capitale indienne, New Delhi, formant une Commune Kisan [agriculteurs]. Cette Commune a vu le jour 150 ans après la Commune de Paris, dont la défaite, écrivait Marx, allait donner naissance à la prochaine expérience de démocratie socialiste. La Commune de Kisan, aux côtés des occupations de terres d’Afrique du Sud, est l’une de ces expériences.

Les agriculteurs ont bravé l’hiver indien avec défi. Ce qui les a provoqués, c’est l’adoption de trois lois en septembre 2020 qui ont fermement remis l’agriculture indienne entre les mains d’un petit groupe de méga-sociétés. Le Samyukta Kisan Morcha [Front uni des agriculteurs], composé de plus de quarante syndicats d’agriculteurs et de travailleurs agricoles, a appelé à la manifestation de juin. Leur slogan pour cette manifestation, Kheti Bachao, Loktantra Bachao [Sauvez l’agriculture, sauvez la démocratie], résume la lutte des agriculteurs.

Les agriculteurs et les travailleurs agricoles ont immédiatement su, lorsque le gouvernement de Modi a adopté ces lois, que les méga-entreprises prendraient le contrôle des mandis, le marché des produits agricoles. Ces lois ont affaibli l’intervention de l’Etat et ont confié les mécanismes de fixation des prix à de puissantes entreprises monopolistiques proches de Modi et de son parti. La survie de la vie agraire est en jeu. Il ne s’agit pas d’une exagération. Les agriculteurs connaissent l’impact de la politique néolibérale: depuis 1991, lorsque l’Inde a adopté de telles politiques dans tous les aspects de la vie économique, y compris pour l’Inde agraire, plus de 300 000 agriculteurs se sont suicidés. Ce mouvement de protestation, cette Commune Kisan, est un cri contre le suicide.

Selon le recensement de 2011, 833,1 millions de personnes sur une population de 1,2 milliard vivent en milieu rural en Inde, ce qui signifie que deux Indiens sur trois vivent à la campagne. Tous ne sont pas des agriculteurs ou des travailleurs agricoles, mais tous sont d’une manière ou d’une autre liés à la vitalité de l’économie rurale. Il y a des artisans et des tisserands, des travailleurs forestiers et des charpentiers, des mineurs et des travailleurs industriels. C’est tout un monde social fondé sur une économie agricole durable et saine qui risque d’être anéanti. C’est ce que savent les agriculteurs: l’attaque capitaliste va compromettre l’existence des travailleurs ruraux indiens et leur capacité à nourrir la population urbaine croissante du pays.

Deux mois après le début de la manifestation, les agriculteurs ont envahi Delhi. La date qu’ils ont choisie pour leur entrée dans la ville était le 26 janvier, jour officiel de la République, date à laquelle l’Inde nouvellement indépendante a adopté sa Constitution en 1950. Les agriculteurs ont conduit 200 000 tracteurs vers le cœur de la capitale, tandis que d’autres sont arrivés à cheval et à pied. La police les a arrêtés aux barricades le long des principales autoroutes. La bande sonore, en quelque sorte, de cet affrontement entre ceux qui nourrissent le peuple et ceux qui se nourrissent du peuple a été fournie en 1971 par le poète Sahir Ludhianvi dans sa méditation sur le Jour de la République :

 « Qu’est-il arrivé à nos beaux rêves ?
Lorsque la richesse du pays a augmenté, pourquoi cette pauvreté croissante ?
Qu’est-il advenu du chemin vers une prospérité accrue pour les gens ordinaires ?
Ceux qui avaient autrefois marché avec nous jusqu’à la potence,
Où sont ces amis, ces compagnons, ces bien-aimés ?…
Chaque rue est en feu, chaque ville est un champ de bataille.
Qu’est-il arrivé à notre solidarité ?
La vie nous entraîne dans les déserts de la morosité.
Où est passée la lune qui se levait autrefois à l’horizon ?
Si je suis un coupable, alors vous êtes aussi un pécheur.
Dirigeants de notre pays, vous êtes aussi coupables. »

 Tricontinental Research Services (New Delhi) publie un dossier remarquable, The Farmers’ Revolt in India (Dossier n° 41, juin 2021), qui pose des questions simples : qu’est-il arrivé à l’agriculture en Inde et pourquoi les agriculteurs se révoltent-ils ? Au cœur du dossier se trouve l’analyse de la crise agraire, un état chronique dont les symptômes sont variés:  les aléas de l’agriculture, notamment les mauvaises récoltes, qui se traduisent par des revenus faibles à négatifs, l’endettement, le sous-emploi, la dépossession et le suicide des paysans. Les racines de cette crise ne sont pas naturelles, autrement dit inéluctables. Elles se trouvent dans la structure du régime colonial britannique, dans les échecs du nouvel Etat indien après 1947 (un Etat qui a capitulé devant la classe des propriétaires et de la bourgeoisie), et dans les échecs accélérés de la période néolibérale de 1991 à aujourd’hui.

Concentration de la propriété terrienne

C’est une chose de reconnaître la révolte des agriculteurs; leur présence active dans les faubourgs de New Delhi ne peut être totalement ignorée. C’en est une autre d’essayer de comprendre pourquoi ils sont là, de comprendre les racines profondes de la crise à laquelle ils répondent avec tant de courage. Ce dossier élargit les points de vue des syndicats de paysans et fournit une évaluation sommaire de l’abandon total par le gouvernement Modi à la classe des milliardaires – en particulier à ses plus proches acolytes, les familles Adanis et Ambanis – de l’économie indienne. En janvier 2020, Oxfam a signalé que les 1% les plus riches de l’Inde possédaient quatre fois plus de richesses que celle totale des 953 millions de personnes, soit les 70% les plus pauvres de la population, dont la plupart vivent dans des zones rurales.

Cette inégalité n’a fait que s’aggraver pendant la pandémie. Entre mars et octobre 2020, Mukesh Ambani, l’homme le plus riche de l’Inde, a vu sa fortune doubler pour atteindre 78,3 milliards de dollars, faisant de lui la sixième personne la plus riche du monde. En quatre jours, Ambani a gagné plus que le total des salaires de ses 195 000 employés. Au cours de cette période, le gouvernement de Modi a alloué à peine 0,8 à 1,2% du PIB à sa population pour une aide de le cadre de la pandémie. Les agriculteurs et leurs familles répondent à cette lutte des classes en forgeant leur inflexible Commune Kisan.

Modi: l’homme des firmes agroalimentaires

Modi ne peut pas facilement revenir sur son engagement envers les mégacorporations, et les agriculteurs et les travailleurs agricoles ne peuvent pas renoncer à leur vie. Il n’y a pas d’issue facile à cette impasse. Une grande partie de la population urbaine a de la sympathie pour ceux qui la nourrissent. L’application de la force, souvent masquée sous le prétexte de faire respecter le confinement, a été tentée, mais elle a échoué. Le gouvernement de Modi prendra-t-il le risque de recourir à une plus grande force ? S’il le fait, le public le tolérera-t-il ? Il n’y a pas de réponse facile à ces questions.

Une importante étude de la Society for Social and Economic Research, réalisée par Vikas Rawal et Vaishali Bansal, montre que l’agriculture indienne est en proie à une inégalité économique massive. Plus de la moitié des ménages de l’Inde rurale sont sans terre, tandis que quelques propriétaires terriens possèdent non seulement les plus grandes superficies, mais aussi les meilleures terres. Vikas Rawal et Vaishali Bansal démontrent que la privation de terres et l’inégalité d’accès à la terre se sont accrues au cours des dernières décennies et que les relations de location précaires sont devenues plus courantes. Les campagnes indiennes, montrent-ils, « sont caractérisées par une vaste masse de paysans et de travailleurs ruraux qui vivent dans une pauvreté abjecte, n’ont pas accès à une éducation et à des soins de santé décents. Ils n’ont pas accès aux services collectifs de base pour vivre une vie décente. » C’est la raison pour laquelle ils protestent. C’est pourquoi, selon Vikas Rawal et Vaishali Bansal, les réformes agraires sont une condition préalable à leur liberté.

Les photographies de cet article sont tirées du dossier. Elles ont été réalisées par Vikas Thakur, qui est membre du département artistique de Tricontinental : Institute for Social Research. A propos de ses photos, Vikas écrit : « Ce sont des portraits d’êtres humains avec des noms, des luttes, des aspirations, un mode de vie. Ce sont les portraits d’une classe. Ce sont les portraits d’une protestation historique. »

Vijay Prashad

Article publié sur le site Tricontinental, le 17 juin 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est écrivain et rédacteur en chef de Globetrotter, un projet de l’Independent Media Institute. Il est l’éditeur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental: Institute for Social Research.

https://alencontre.org/asie/inde/inde-la-commune-kisan-en-perspective-la-journee-de-mobilisation-du-26-juin.html


En complément possible :

Sayandeb Chowdhury et Rajendran Narayanan : Une stratégie du choc made in India, et à l’heure de la pandémie

Farzana Versey : Le nationalisme hindouiste et sacré de Modi et le Covid-19

Sonali Kolhatkar : Le désastre pandémique: la responsabilité de Modi et de son BJP

Arundhati Roy : Inde : un crime contre l’humanité

Satyendra Ranjan : La mobilisation des agriculteurs : une feuille de route pour l’opposition

Prabir Purkayastha : Alors que l’Inde a du mal à respirer, le gouvernement Modi se défausse de ses responsabilités

Les agriculteurs et les travailleurs décident de poursuivre la lutte. Une échéance : le 26 mai

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/05/10/inde-textes-pandemie-nationalisme-modi-mobilisations-paysannes-etc/ 

Jagmati Sangwan : Les agricultrices indiennes ne sont plus de simples spectatrices

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/05/04/les-agricultrices-indiennes-ne-sont-plus-de-simples-spectatrices/

Retours sur les mobilisations sociales historiques en Inde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/04/18/retours-sur-les-mobilisations-sociales-historiques-en-inde/

La colère paysanne défie le pouvoir de Modi

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/03/06/la-colere-paysanne-defie-le-pouvoir-de-modi/

Dhruv Joshi : Une coopérative laitière mène à l’indépendance des femmes

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/19/une-cooperative-laitiere-mene-a-lindependance-des-femmes/

Colin Todhunter : Inégalités mondialisées, l’avancée des big tech dans l’agriculture, l’exemple de l’Inde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/12/inegalites-mondialisees-lavancee-des-big-tech-dans-lagriculture-lexemple-de-linde/

La lutte des ruraux en Inde, sous une perspective féministe

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/09/la-lutte-des-ruraux-en-inde-sous-une-perspective-feministe/

Aurélie Leroy : Inde : Modi dans ses basses œuvres 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/04/inde-modi-dans-ses-basses-oeuvres/

Le 6 février, les paysans organiseront un nouveau « Chakka Jam » : pour exiger la fin de la répression et l’abrogation des lois agricoles

http://alencontre.org/asie/inde/inde-le-6-fevrier-les-paysans-organiseront-un-nouvel-chakka-jam-pour-exiger-la-fin-de-la-repression-et-labrogation-des-lois-agricoles.html

Prabhat Patnaik : Face au nationalisme hindou de Modi, les agriculteurs protestataires se réapproprient l’idée de la nation anti-coloniale :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/01/30/face-au-nationalisme-hindou-de-modi-les-agriculteurs-protestataires-se-reapproprient-lidee-de-la-nation-anti-coloniale/

Les paysan⋅ne⋅s du monde entier s’unissent ! Ce 26 janvier, allumez une bougie en solidarité avec les paysan⋅ne⋅s de l’Inde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/01/25/les-paysan⋅ne⋅s-du-monde-entier-sunissent-ce-26-janvier-allumez-une-bougie-en-solidarite-avec-les-paysan⋅ne⋅s-de-linde/

Les paysans d’Inde ont un besoin urgent de notre solidarité

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/12/14/les-paysans-dinde-ont-un-besoin-urgent-de-notre-solidarite/

Plus de 250 millions de travailleurs se joignent à la grève nationale en Inde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/12/03/plus-de-250-millions-de-travailleurs-se-joignent-a-la-greve-nationale-en-inde/

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