Introduction à l’ouvrage de Vincent Gay : Pour la dignité. Ouvriers immigrés et conflits sociaux dans les années 1980

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

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« C’était super, c’était bien. J’ai vécu deux ans les meilleurs de ma vie. Ces années-là, huit mois avant 82, jusqu’à 84, c’étaient les meilleures années de ma vie. C’était bien [1]. »

Revenant sur sa trajectoire militante, un ancien ouvrier immigré de l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois évoque avec enthousiasme une période qui débute avec sa découverte du militantisme syndical et se clôt après des grèves contre des licenciements collectifs. Rétrospectivement, il ne subsiste pourtant de ces années 1980 que la fin des espérances des décennies précédentes et, concernant l’histoire ouvrière, l’image d’une désindustrialisation galopante qui fera bientôt disparaître les ouvriers des préoccupations médiatiques et politiques. Comment alors comprendre que pour ce travailleur ce moment soit remémoré comme les plus belles années de sa vie ? C’est, entre autres, à l’élucidation d’un tel mystère qu’est consacré ce livre, centré sur deux années de conflits sociaux dans les usines Citroën et Talbot dans lesquels les ouvriers immigrés jouèrent un rôle prépondérant. Pour la dignité ; c’est sous ce vocable que sont souvent évoqués ces conflits, à partir de ce qui constitue un fil rouge pour les ouvriers immigrés mobilisés, une exigence première, qui cristallise, au-delà même de leurs conditions de travail, une dimension existentielle de leur condition sociale, de leur être immigré en France.

Concentrer une étude sur seulement deux années peut sembler à première vue insuffisant pour saisir des phénomènes de longue durée tels que les évolutions de la place de l’immigration dans le monde ouvrier, les restructurations industrielles ou les transformations du travail non qualifié. En restreignant l’échelle temporelle, on verra à quel point le début des années 1980 constitue un moment charnière, tant du point de vue de l’histoire du travail que de celle de l’immigration. En effet, les mobilisations des ouvriers immigrés des usines Citroën et Talbot surviennent à un moment où, dans de nombreuses industries, les directions d’entreprise cherchent à se débarrasser de la main-d’œuvre la moins qualifiée, au premier rang de laquelle on trouve les travailleurs immigrés, ferments du développement industriel hexagonal après la Seconde Guerre mondiale. Alors que la crise économique s’installe, que les restructurations font l’objet d’une certaine attention politique [2] et touchent particulièrement les immigrés, la mobilisation de ces derniers leur permet d’occuper une place nouvelle dans leurs usines en développant une capacité d’agir et en intégrant les organisations du mouvement ouvrier. La menace des restructurations et des licenciements, bien réelle, ne peut donc résumer cette période, pas plus qu’elle n’est le seul aspect qui cristallise la révolte des ouvriers immigrés.

Considérer le temps court invite donc ici à comprendre comment, en quelques mois, se condensent des enjeux de long terme, à la fois propres aux usines Citroën et Talbot et révélateurs des changements à l’œuvre dans l’industrie de masse de la période de croissance d’après-guerre. Les conflits des années 1982-1984 peuvent en effet être appréhendés comme l’aboutissement des Trente Glorieuses en même temps que leur mise en critique et la manifestation de leur crise. Durant cette période, des ouvriers immigrés qui étaient voués à travailler plus ou moins brièvement dans les usines françaises ont accumulé de longues années de travail. Marquées par de très faibles évolutions professionnelles et salariales, ces carrières longues produisent des formes de socialisation et de politisation à l’usine. Dans cette configuration, et face à un autoritarisme usinier qui perdure, les tensions s’exacerbent au début des années 1980. Cette période ne peut alors pas être perçue seulement comme le moment où s’enclenche le devenir inéluctable qui pèse sur les ouvriers peu qualifiés, c’est également le temps de la résistance, de ce qui s’exprime comme capacité de « défatalisation », en donnant à voir des possibles inachevés, des révoltes inabouties. Enquêter sur l’événement que constituent ces grèves d’ouvriers immigrés tend alors à « rendre au passé l’incertitude de l’avenir [3] ».

Le premier temps de la séquence étudiée illustre une critique en actes de modes particuliers de régulation des relations sociales industrielles, un paternalisme autoritaire fortement contesté à partir de 1982. Au-delà de l’analyse du fait gréviste lui-même, des pratiques qui se déploient alors, des questions posées au syndicalisme, c’est donc bien la façon dont s’effectue la remise en cause d’un ordre usinier qui est au cœur de cette étude, remise en cause qui puise dans les attentes morales et matérielles des ouvriers spécialisés (OS) immigrés. En cela, l’analyse des conflits vaut autant pour elle-même que par la mise en lumière de la réalité d’un ordre patronal stable depuis de longues années et qui vacille alors. Or, si cet ordre est de nature semblable à celui qui règne dans d’autres usines (Rouxel, 2018), ce qui en fait la particularité tient à la composition socio-ethnique de la main-d’œuvre. En effet, dans les usines Citroën et Talbot de la région parisienne, la nature des relations sociales est liée au poids essentiel des immigrés dans les ateliers. Depuis leur recrutement dans les années 1960 jusqu’aux années 1980, leur présence massive oriente de façon particulière l’organisation du travail, les relations sociales, les carrières professionnelles et par la suite la gestion des restructurations industrielles.

En outre, en s’intéressant aux formes, aux logiques et aux pratiques de l’engagement d’ouvriers immigrés, ce livre souhaite décloisonner des approches parfois séparées dans les sciences sociales : sociologie des grèves, des mouvements sociaux et du syndicalisme (Sawicki & Siméant 2009 ; Giraud, 2009 b ; Béroud, 2015), sociologie du travail, de l’immigration, de l’État… De ce point de vue, les conflits étudiés invitent à circuler entre différentes échelles. L’étude concomitante des pratiques des ouvriers, des logiques syndicales et des formes d’organisation collective, comme autant de modalités d’une politique contestataire en usine, doivent être mises en regard des actes des autres protagonistes de cette séquence : les autres salariés, les directions d’usine ou encore les acteurs politiques et étatiques. L’entrée massive et rapide d’ouvriers immigrés dans le syndicalisme et leur participation aux conflits sociaux interpellent ces différents acteurs, dont les actes viennent en retour influer sur les pratiques contestataires.

Les conflits seront donc étudiés à travers leurs dynamiques internes (répertoires d’action, activités syndicales, etc.) et externes, en les resituant dans un contexte industriel, social et politique propre aux années 1980. On pourra alors mesurer les dynamiques des conflits et les logiques d’entraînement qui en assurent le développement dans la durée : comment un différend entre directions d’entreprise et syndicats ouvre-t-il la voie à une période prolongée de conflits ? Comment l’expérience de la grève constitue-t-elle un passage ou un point d’entrée vers l’élargissement des répertoires d’action, mais également des formes de politisation ? Ou encore, comment s’opère le passage de mouvements offensifs (pour de nouveaux droits, des augmentations de salaire, etc.) vers des conflits défensifs (contre des licenciements économiques) ? Quelles sont alors les questions posées au syndicalisme ? Enfin, comment l’analyse des conflits d’usine constitue-t-elle une entrée pour décrypter les évolutions du contexte politique et idéologique concernant le monde ouvrier et l’immigration dans les années 1980 ?

En prenant comme point de départ l’analyse des relations sociales qui encadrent les ouvriers immigrés dans les entreprises étudiées, on verra donc comment celles-ci sont contestées, ouvrant vers un déploiement de discours et de pratiques ouvrières, qui trouvent leurs limites dans le contexte économique, industriel et politique. Au cœur de ces dynamiques, la place des immigrés (dans les usines, dans la classe ouvrière, dans les grèves, dans le syndicalisme, dans les restructurations industrielles) constitue le fil rouge de cette étude.

Cet ouvrage, tiré d’une thèse au croisement de la sociologie et de l’histoire, s’appuie essentiellement sur l’exploration d’archives de nature diverse, dont on trouvera la description en annexe, et sur une récolte d’entretiens menés avec d’anciens salariés des usines étudiées ainsi que des syndicalistes, des membres de l’administration en charge de l’immigration et des questions industrielles ou encore des hommes ou des femmes politiques ayant eu à traiter des situations évoquées dans le livre. La plupart des entretiens ont été anonymisés, sauf lorsqu’il s’agit de personnages publics, par exemple dans le cas d’anciens élus et responsables politiques, de syndicalistes dont les noms sont évoqués par la presse, ou encore s’ils ont écrit des livres ; ils sont présentés en annexe. Enfin, quelques ressources audiovisuelles ont également été utilisées.

La première partie précise l’intérêt d’étudier l’histoire des années 1980, tant concernant le travail, l’immigration, les conflits sociaux que la politique gouvernementale et étatique (chapitre 1). Elle revient également sur l’histoire des entreprises, leurs modes de commandement (chapitre 2) et sur l’encadrement des ouvriers immigrés (chapitre 3).

La deuxième partie analyse les grèves et les conflits sociaux dans les usines Citroën et Talbot entre 1982 et 1984, en distinguant trois phases : les grèves inaugurales du printemps 1982 (chapitre 4), l’installation dans la durée de la conflictualité sociale (chapitre 5), puis ses évolutions dès lors que la question de l’emploi devient un enjeu de premier plan (chapitre 6).

La troisième partie évoque de manière plus détaillée les questionnements liés aux pratiques syndicales et aux conflits d’usine. Pris dans un étau de contraintes jusqu’en 1982, le syndicalisme se développe alors rapidement grâce aux ouvriers immigrés, non sans susciter interrogations et polémiques (chapitre 7). La dignité, qui apparaît comme une dimension centrale des conflits, est l’objet d’usages variés à partir de 1982 (chapitre 8). Enfin, ce sont les pratiques violentes, envisagées comme l’une des modalités de gestion des relations sociales dans ces entreprises, mais également comme une manifestation des transformations ayant cours à partir de 1982, qui recueillent notre attention (chapitre 9).

La quatrième et dernière partie s’éloigne des ateliers pour interroger d’abord la place des ouvriers immigrés dans les transformations du travail. Le fatalisme socio-industriel qui fait des OS immigrés des inemployables et des surnuméraires doit alors être mis en perspective vis-à-vis de leurs parcours, des mutations industrielles et de l’entrée en crise de systèmes sociaux qui structuraient jusqu’alors la vie dans les usines (chapitre 10). Un des effets de cette situation concerne les politiques mises en œuvre pour faire face aux licenciements des ouvriers immigrés. L’aide au retour de ces derniers dans leurs pays d’origine apparaît alors comme un révélateur des impasses de ces politiques. Elle met également au jour les rapports de force entre les entreprises et le gouvernement, et entre l’État français et les États d’émigration (chapitre 11). Enfin, alors que les ouvriers immigrés sont soumis depuis leur recrutement à des processus d’altérisation, ceux-ci évoluent et sont reconfigurés par leur participation aux grèves. Le dernier chapitre aborde alors le prisme religieux de la lecture des conflits et les inquiétudes suscitées par une supposée influence musulmane venant expliquer l’appétence pour la conflictualité des ouvriers immigrés (chapitre 12).

[1] Entretien avec Salim, avril 2012. Les entretiens ainsi que les autres sources et la démarche méthodologique de cette enquête sont présentés en annexe.

[2] C’est en 1982 qu’est créé le comité interministériel consacré à la restructuration industrielle.

[3] Raymond Aron cité par Dosse (2010, p. 751).

Vincent Gay, Pour la dignité. Ouvriers immigrés et conflits sociaux dans les années 1980

Presses Universitaires de Lyon, 311 p., 22 euros.

https://www.contretemps.eu/classe-ouvriere-immigration-dignite-greves-industrie-automobile/


Quatrième de couverture :

Recrutés massivement depuis les années 1960 dans les usines Citroën et Talbot, les travailleurs immigrés, ces « OS à vie », y sont fortement encadrés par des syndicats à la solde des directions et par des organismes émanant de leurs pays d’origine. Or, au printemps 1982, alors que la gauche est au pouvoir depuis peu, ces ouvriers jusqu’alors discrets se mobilisent et s’emparent des répertoires d’action et des mots d’ordre des luttes ouvrières. Face aux conditions de travail déplorables, aux bas salaires, aux menaces de licenciements collectifs, au racisme latent, aux transformations du travail et aux politiques d’immigration, ils réclament ce qui leur est dû : le respect, la liberté, la dignité. Au croisement de l’histoire et de la sociologie, Vincent Gay analyse minutieusement les relations sociales à l’intérieur et à l’extérieur des usines, la place de la politique dans les débats, les pratiques des ouvriers immigrés, leur appropriation du syndicalisme et de la grève. Dans un contexte de crise et de restructurations industrielles, c’est un moment charnière de la contestation sociale, ouvrière et immigrée qui resurgit. 

Vincent Gay est maître de conférences en sociologie à l’Université Paris-Diderot et membre du Laboratoire de changement social et politique (LCSP). Ses recherches portent sur l’histoire sociale et politique de l’immigration, notamment au sein du projet de dictionnaire biographique des militant.e.s de l’immigration. Il a publié récemment « Masculinités en conflit, conflits de masculinités. Talbot, Citroën et les ouvriers  immigrés   (20 & 21. Revue d’histoire, 2020) et « Contestation et apprentissage, ou l’entrée en citoyenneté des ouvriers immigrés (Talbot-Citroën, 1982-1983) » (Critique internationale, 2020).

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