Des nouvelles des prisons Canadiennes

2 juin 2021

À : L’Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry 190, avenue Bronson Ottawa, ON K1R 6H4

Chère directrice générale de l’ACSEF et membres du conseil d’administration,

Lettre ouverte

En mai 2019, votre organisation, l’Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry (ACSEF), a tenu son congrès annuel. Des femmes ayant vécu l’expérience de la prison ont été invitées à participer à cette conférence, bien que la majorité des participantes n’aient pas eu d’antécédents criminels.

Lors de votre assemblée générale annuelle du conseil d’administration, une de nos sœurs, avec le soutien de quelques membres choisis, a décidé de prendre la parole. Malgré les risques de dévoiler l’un des pires aspects de son incarcération, elle a raconté l’histoire des traumatismes et du harcèlement sexuel dont elle a été victime en prison.

Elle a expliqué qu’un homme incarcéré avec elle dans l’aile de santé mentale, un pédophile qui a fait des centaines de victimes parmi les filles, a commencé à la cibler et à la harceler. Elle en a été particulièrement perturbée en raison de ses traumatismes passés. Elle a expliqué comment le Service correctionnel du Canada (SCC) avait rejeté ses plaintes, menacé de l’isoler et qualifié ses appels à l’aide de « bigoterie ».

Dans une salle contenant plus de 60 femmes, le témoignage de notre sœur a été accueilli par un silence général. Elle a été expulsée de la pièce en larmes. Une fois qu’elle a quitté la pièce, le silence a été brisé par un bourdonnement de commentaires : « Je suis désolée pour ce qui lui est arrivé, mais on n’a pas besoin d’un vagin pour être une femme » et « je suis préoccupé par la transphobie dans cette salle ». La transphobie n’étant pas une contagion par aérosol « dans la pièce », nous ne pouvons que supposer qu’elle se référait à notre sœur comme représentante de « la transphobie ».

La conversation est revenue sur les raisons pour lesquelles les femmes transgenres avaient besoin du soutien des sociétés Elizabeth Fry et de l’ACSEF comme si notre sœur n’avait pas parlé du tout. Ce jour-là, l’ACSEF a adopté une position d’inclusion totale des personnes trans qui signifiait, entre autres choses, soutenir le transfert de tous les hommes s’identifiant transgenres, des prisons pour hommes vers les prisons pour femmes.

« C’est facile de faire passer une politique qui ne vous affecte pas. » ~ dixit notre sœur

Pendant un certain temps après la conférence de l’ACSEF en 2019, nous avons espéré que le manque de sensibilité de l’ACSEF concernant le transfert des hommes s’identifiant transgenres vers des prisons pour femmes était attribuable en partie à un manque d’information. Nous avons supposé que l’ACSEF avait peut-être rejeté l’histoire de notre sœur comme étant de l’intolérance en raison d’un manque de données sur les transferts vers les prisons pour femmes.

Cependant, depuis ce temps, l’ACSEF et le personnel de l’EFRY ont à maintes reprises réduit au silence les rapports, les questions et les commentaires des femmes criminalisées lorsque celles-ci ont remis en question l’approche de l’ACSEF – une position décidée par une large majorité de femmes sans expérience de criminalisation.

« Rien sur nous sans nous »

Nous, les femmes criminalisées que vous prétendez représenter, vous écrivons maintenant pour dénoncer la façon dont vous nous avez réduites au silence et comment vous avez ignoré l’urgence des menaces de violence envers les femmes et les filles criminalisées – menaces que vous avez refusé de reconnaître ou de traiter, préférant faire la promotion d’une politique en vogue.

Certaines d’entre nous vous ont posé des questions et fait des commentaires sur ces menaces, mais ils ont été instantanément supprimés des sections de discussion de vos webinaires. Certaines d’entre nous vous ont écrit des lettres pour vous informer des agressions sexuelles qu’elles ont subies dans les prisons et n’ont reçu aucune réponse. Certaines d’entre nous ont été qualifiées par vous de « TERF ». Certaines d’entre nous vous ont confié leurs traumatismes, que vous avez ignorés, niés ou rejetés.

Nous vous écrivons maintenant collectivement en tant que groupe de femmes ayant vécu chacune une expérience de la prison, et partageant les mêmes préoccupations. Ces préoccupations concernent la situation décrite et témoignages sur la façon dont l’ACSEF nous a négligées, nous et nos sœurs en prison.

Chacune d’entre nous, signataire de cette lettre, a été témoin de problèmes graves et préjudiciables en lien avec les nombreux et croissants transferts d’hommes vers les prisons pour femmes.

Nous savons que beaucoup d’entre nous ont encore trop peur de parler. Chacune de nous connaît une femme qui a soit été harcelée, harcelée sexuellement, agressée ou agressée sexuellement par un homme transféré dans une prison pour femmes. Pour certaines d’entre nous, cette femme, c’est nous.

Nous avons des amies, nos sœurs à l’intérieur, qui luttent actuellement contre le harcèlement des hommes transférés. Nous avons des amies, d’autres sœurs à l’intérieur qui ont été agressées sexuellement par des hommes transférés, parfois pendant de longues périodes. Et nous avons des amies, nos sœurs en liberté, qui luttent actuellement contre le harcèlement et les agressions dans les maisons de transition.

Nous repensons à la situation des femmes détenues, dans les années 30, lorsqu’un tunnel avait été construit entre le P4W et le pénitencier de Kingston afin que des femmes puissent être transportées, pour être abusées sexuellement par des prisonniers masculins. Qu’est-ce qui a change ? Le tunnel est maintenant idéologique, et il suffit d’une demande de transfert.

Chacune d’entre nous soutient les droits des personnes transgenres à vivre sans violence. Une vie sans violence est le combat que nous continuons à mener pour nous-mêmes et pour nos sœurs à l’intérieur. Nous ne le comprenons que trop bien.

Nous savons que les problèmes actuels liés aux transferts masculins n’existaient pas avant que les hommes ne commencent à exploiter les politiques d’auto-identification du genre.

Et si nous ne pouvons pas soutenir une politique de transfert de toute personne de sexe masculin dans les prisons pour femmes (y compris les gardiens), nous pensons que les femmes transgenres devraient avoir leur propre logement, séparé, en dehors de toute prison pour femmes, et que celui-ci soit équipé de manière unique pour répondre à leurs besoins – des besoins qui sont différents des nôtres.

Certaines d’entre nous, et beaucoup de nos sœurs ayant une expérience vécue, ont été réduites au silence, non seulement par les agresseurs masculins, mais aussi par le SCC et votre organisation.

Nous connaissons des femmes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des prisons, à qui le SCC et l’ACSEF ont dit que toute plainte contre une personne transgenre était de la transphobie. Connaissant votre position, beaucoup de nos sœurs à l’intérieur gardent le silence sur les abus en cours, de peur que les EFRY et l’ACSEF ne leur retirent le seul soutien de la maison de transition dont elles disposent ; des contrats sans lesquels elles ne peuvent obtenir de libération conditionnelle.

Il est maintenant évident pour nous que vous ne nous croyez pas et que vous ne croyez pas les femmes. L’ACSEF a nié à plusieurs reprises être au courant de la violence dont nous sommes victimes. Vous niez être au courant du procès criminel à venir contre un homme transgenre qui a commis de multiples agressions sexuelles dans une prison pour femmes. Nous avons entendu ces rapports, et tant d’autres. Si vous ne les avez pas entendu, c’est que vous n’avez pas écouté nos sœurs à l’intérieur.

Pendant que vous organisez des conférences pour apprendre à votre personnel et à d’autres personnes à compléter, soutenir et garantir les demandes de transfert provenant des prisons pour hommes, nos sœurs à l’intérieur sont agressées sexuellement par ces transferts d’hommes soutenus par vos efforts.

L’auto-identification d’une personne se réclamant « transgenre » est systématiquement admise sans questionnement alors même que vous refusez de croire les femmes qui subissent des violences en ce moment même. Les dommages causés par la négligence, le rejet et la négation des récits de violence des femmes, en particulier la violence sexuelle, ne peuvent être minimisés – nous ne devrions jamais avoir à souffrir en silence et dans la honte en plus de la violence que nous avons déjà endurée.

À l’ACSEF, vous répétez inlassablement les facteurs de vulnérabilité des femmes et des filles criminalisées. Vous prétendez que vous êtes féministes, vous citez facilement des statistiques, mais ces statistiques ne vous concernent pas – elles nous concernent. Vous énumérez nos antécédents de victimisation et d’abandon, mais vous ne nous écoutez pas, vous n’écoutez pas les séquelles de nos traumatismes. Les séquelles sont compliquées. Elles sont inconfortables. Ce n’est pas politiquement commode. Si vous ne nous écoutez pas, vous ne pouvez pas faire le lien entre notre histoire et notre présent. Et vous ne pouvez pas nous représenter ou représenter nos intérêts.

Nous sommes ici pour vous le dire maintenant – chacune d’entre nous, et au nom de nos sœurs à l’intérieur – nous témoignons que la présence d’hommes dans une prison est intrinsèquement dommageable et oppressante et qu’elle est un élément déclencheur de nos traumatismes passés.

Nous sommes des femmes ayant subi de graves traumatismes, le plus souvent aux mains d’hommes. Certaines d’entre nous et de nos sœurs à l’intérieur ont été, et sont toujours, incapables de terminer leur programme par peur de revivre des traumatismes déclenchés par la présence d’hommes. Nous sommes en mesure d’évaluer comment ces hommes profiteront du système pour exercer leur pouvoir sur nous. Nous connaissons déjà trop bien ces hommes.

Pendant 25 ans, l’ACSEF était sous la direction de Kim Pate, qui nous a rendu visite ainsi qu’à nos sœurs. Elle s’est assise avec nous, nous a écoutées et nous a serrées dans ses bras. Elle a « relié les points » de manière significative et, en retour, nous lui avons confié nos histoires – des histoires que nous savions qu’elle apporterait avec elle dans chaque combat contre nos oppresseurs.

Aujourd’hui, cette confiance a disparu. Lorsque nous et nos sœurs avons essayé de vous confier nos histoires et nos expériences, vous nous avez réduites au silence, couvrant nos récits avec votre propre récit de trans-inclusion. Pendant des décennies, le SCC a aussi relégué les femmes dans des systèmes conçus pour les hommes. Dans cette « nouvelle » lutte pour l’inclusion, nous avons une fois de plus été exclues.

Les problèmes qui touchent les femmes emprisonnées et criminalisées sont des expériences personnelles vécues par nous et par nos sœurs. Nous comprenons qu’un certain nombre de membres du personnel de l’ACSEF ont des membres de leur famille qui sont transgenres et que leurs sentiments personnels sur cette question peuvent influencer le déni de l’ACSEF de la violence faite aux femmes à l’intérieur. En tant que membres de l’ACSEF, si vous ne pouvez pas valoriser les expériences et les voix des femmes que vous dites représenter, choisissant plutôt de donner la priorité à des revendications d’ordre personnel, alors vous n’êtes pas en position d’être des leaders. Vous n’êtes pas en position de représenter les femmes et les filles criminalisées.

À ce stade, le fossé entre l’ACSEF et les femmes criminalisées est profond. Nous vous exhortons à prendre des mesures urgentes pour écouter et apprendre des femmes avec lesquelles vous prétendez « co-conspirer ». Nous vous exhortons à faire le nécessaire pour tendre la main aux femmes détenues qui sont maintenant largement privées de soutien féministe parce que vos positions et vos politiques ont pris parti contre elles, niant en bloc leurs récits de violence et les qualifiant de transphobes.

Nous vous demandons instamment de vous joindre à la pression urgente en faveur d’une enquête sur la question des transferts de personnes de sexe masculin vers les prisons pour femmes, et de bannir tous les individus de sexe masculin des prisons pour femmes.

Enfin, si vous ne pouvez pas nous représenter de manière adéquate, nous vous demandons de reconnaître votre privilège, votre manque d’expertise et de démissionner des postes de pouvoir que vous occupez contre nous.

Sincèrement,

Heather Mason, Alia Pierini, Jacob Birtch, *Anonyme, *Anonyme, Natasha Barbe, Elizabeth Rubec, Fran Chaisson, Desiree Gamblin, Krystal Gilbert, Jill Gignac, Chantel Hubick, Brittany Hulan, Stephanie Martin, Ashley Young, Sabrina Whiting, Jenny Lariviere, Tanya Bogdanovich, Beverly Fullerton, Tara Sanderson, Mariam Nouri

cc : Salma Ataullahjan, Présidente, Comité sénatorial permanent des Droits de la Personne, ridr@sen.parl.gc.ca

Ivan Zinger, Enquêteur Correctionnel du Canada, Bureau de l’Enquêteur Correctionnel, org@oci-bec.gc.ca

Marie-Claude Landry, Présidente, Commission canadienne des droits de la personne, fiona.keith@chrc-ccdp.gc.ca

Angela Arnet Connidis, Commissaire adjointe pour les femmes, Service correctionnel Canada, angela.connidis@csc-scc.gc.ca

Bill Blair, Ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, Bill.Blair@parl.gc.ca

Shannon Stubbs, Ministre du Cabinet fantôme, Sécurité publique et de la Protection civile, Shannon.Stubbs@parl.gc.ca

* Certaines femmes ont participé de manière anonyme par crainte de répercussions.

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