Au-delà de vagues références …

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Une relecture qui suscite curiosité et débat

Un « sentiment de nostalgie ou ce rien de mélancolie », souligné dans sa préface amicale par Jean-Pierre Dozon, met en valeur la distance à laquelle se tient l’auteur, Dominique Frager, qui fut membre du groupe. Cette retenue ne nuit pas à son choix, restituer une des manifestations de critique du communisme stalinisé : il s’agit d’un vrai travail de mémoire d’une entreprise qui se situait dans une perspective de transformation révolutionnaire de la société [1].

L’auteur propose une présentation d’un laboratoire d’idées où passent nombre d’intellectuels dont Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Jean Laplanche, Jean-François Lyotard, Guy Debord… Il souligne que le Groupe et la revue Socialisme ou Barbarie constituaient également un collectif engagé dans des interventions militantes concrètes, et provoque ainsi l’attention de lecteurs contemporains et curieux. Une militante, Martine Vidal, avait déjà réagi, en 1998, à la mort de Cornélius Castoriadis : « On s’est efforcé de faire de cette revue une sorte de point de départ de quelqu’un qui serait devenu par la suite le « penseur universel » tant attendu » [2]. « Cependant, le groupe n’était pas seulement un organe de discussion et d’élaboration théorique. C’est ainsi, par exemple, que ses militants participèrent à la création d’un journal ouvrier chez Renault (« Tribune Ouvrière »), se rendirent en Belgique lors des grandes grèves de l’hiver 60-61, et en Pologne en 1956 ». L’ouvrage comporte de présentations de pratiques politiques dans diverses luttes, ainsi celle parmi les Auberges de jeunesse, inspiré des « amis de la nature » en Allemagne et Autriche et du bulletin Révoltes, ou celle de Tribune ouvrière à partir de Renault (p .56-60). L’organisation envoie, en 1960-61, onze de ses membres en deux semaines pour prendre des contacts en Belgique et en vue de produire une brochure « Les grèves belges » [3].

Créé par un groupe refusant l’idée de l’URSS comme « Etat ouvrier dégénéré », S ou B défendait « une analyse de la société « soviétique » comme société d’exploitation dirigée par une nouvelle classe dominante : la bureaucratie totalitaire ». Il fut rejoint par des militants ayant déjà un passé politique, par un nombre réduit d’ouvriers et d’employés ayant participé à des luttes, par des enseignants et, surtout à partir de la guerre d’Algérie, par des étudiants, à Paris et en Province. Ses publications étaient une mine par ses rapports avec les milieux d’avant-garde en France, libertaires, situationnistes, UGS, et à l’étranger (Angleterre, Etats-Unis, Italie, Japon).

Dominique Frager offre des plongées dans tel ou tel personnage de S ou B.  Elles stimulent la lecture. Ainsi, Pierre Souyri (dit Pierre Brune) (p. 129), né en 1925, fut un résistant dans l’Aveyron et le Tarn, membre du PCF puis du PCI (4Inter.) ; devenu professeur d’histoire il eut pour élève Mohamed Harbi, à Philippeville. Il fut le secrétaire de rédaction dans la revue Les Annales dirigée par Marc Ferro. Dominique Frager donne envie de voir publiés ses textes sur le marxisme. De même, Henri Simon (dit René Berthier) (p. 112), né en 1922, élu après avoir quitté la CGT en 1956, membre d’un « Conseil » aux Assurances générales-Vie, dont il sera licencié en 1971. Il rompt avec S ou B en 1958 et crée avec Claude Lefort Informations et liaisons ouvrières (ILO). Militant infatigable, presque centenaire.

Benno Sarel (1915-1971) (p. 81), Juif roumain, participe à la Résistance ; il a vécu à Berlin de 1946 à 1952 et publié « La classe ouvrière d’Allemagne orientale », avec une Préface de Pierre Naville. Chercheur de statut précaire, il voyage (Egypte, Tunisie, Iran, Brésil) et en tire beaucoup d’articles. Il s’opposera à la dissolution de la revue en 1967. Philippe Guillaume (1919-1973)  (p. 41), s’est joint à Castoriadis et Lefort dès 1949 pour lancer la revue. Au lendemain de 1958, il quitte son poste à l’OCDE et s’embauche à Renault en pensant être ainsi au sein de la classe ouvrière, « qui allait réagir ». En 1963, il opte pour Pouvoir ouvrier, revue militante et activité anti-tendances dans S ou B.

Daniel Mothé (né en 1924) (p.99), adhère à la 4Inter. Pendant l’Occupation, après la rencontre avec des militants dans les Auberges de jeunesse, vit avec Martine Vidal, sa compagne, avec le projet d’établir une communauté. Devenu membre de la Fraction française de la gauche communiste (FFGC), entre à Renault en 1950, crée Tribune ouvrière, écrit dans Socialisme ou barbarie. Un temps proche du militant libertaire Georges Fontenis, membre de S ou B jusqu’en 1964, il quittera Renault après un accident. Il écrit, plus tard de nombreux articles et livres sur le travail (Autogestion et conditions de travail (en 1976, éd. cerf) et participera à un courant réformiste de la CFDT.

Est ainsi signalée une proximité de S ou B avec les libertaires (Georges Fontenis), et aussi une filiation de l’expérience du POUM des années 1930 en Espagne, avec la continuité de quelques cadres militants. Tel est le cas de « Vega » (Alberto Maso) (p. 25-26), survivant des combats du POUM de 1936 jusqu’à la défaite de l’armée républicaine en 1939. Toujours sur la brèche, devant les trop faibles forces de Pouvoir ouvrier, qui diffuse un journal en mai, il participera aux Cahiers de Mai, lieu de rencontre avec des « gauches syndicales ». Il faut souligner la présence de sa compagne, Martine Vidal (1924-2021) (p.211), membre de la FFGC de 1946 à 1950, puis de S ou B, d’abord receveuse de tramway, devient institutrice puis professeure en CET (lycée professionnel) ; compagne de Vega, elle l’accompagnait, après la mort de Franco, quand il lui fut demandé d’aller reconstituer le POUM en Espagne à la fin des années 1970 ; mais celui-ci tomba malade à Bilbao…

Voilà qui éclaire avec force un fait : avec les textes, la revue, les scissions de tel ou tel, S ou B fut un creuset et un croisement de militants. Une tentative de libérer la pensée révolutionnaire-anticapitaliste et antibureaucratique. On devrait aussi citer bien d’autres personnes, qui montrent un visage très vivant, carrefour d’expériences de jeunes, du groupe S ou B : Hirzel (dit Gaspard) (p. 62), Danilo Montaldi (1929-1975) (p. 63-64), Jacques Blot  (p.112) ; ajoutons Maurice Rajsfus, pseudonyme de Maurice Plocki, né en avril 1928 à Paris, « hitléro-trotskiste » militant de la IV Internationale avant 1950 puis de S ou B.

Cornélius Castoriadis peut déclarer : « avec les ultra-gauches des différents groupes qui existaient en France, je pense pratiquement que ce que nous avons fait en 1949, 1950, 1951, ça a été d’éponger le milieu et de le faire éclater » (p. 24). Terminé avant Mai 68, ce groupe fût attractif, dans la forêt des propositions politiques de la fin des années 50 et des années 1960, parce qu’il a pu donner des visées et des repères à des générations de militants, y compris beaucoup de jeunes. Certains évoluèrent vite vers l’UGS puis le PSU, en y apportant leurs réflexions antérieures ; de même pour les communistes libertaires.

Plus un croisement cependant qu’un creuset. L’insistance à mettre en exergue la personnalité et les textes de Cornélius Castoriadis peut se comprendre, et appelle discussion [4], Martine Vidal le soulignait.

Dominique Frager signale à divers moment l’autre publication, Pouvoir Ouvrier, en lien avec S ou B, réalisée par un groupe qui privilégie la pratique dans les actions collectives ; cela appellerait une étude particulière [5]. Ce livre présente une histoire du groupe comme de la revue, un travail sur des souvenirs militants et de (re)lectures de textes.

Dix problèmes, dix chapitres

Ce groupe aura duré dix-huit années, et publié 40 numéros de la revue. L’auteur se saisit des débats, avec quelques repères d’une chronologie, dont les scissions et la suspension de la parution, dès 1965, jusqu’à la circulaire (ronéotée) d’arrêt en juin 1967.

* Les voies de la bureaucratisation.

Aux débuts de S ou B, il est affirmé que la troisième guerre mondiale « est désormais inéluctable ». Ce risque, semblait réel durant la guerre de Corée et bien des trotskystes, notamment, en analysait la probabilité. Une, reprise de celle finie en 1945… Puis le livre dégage une question difficile à cerner du fait des limites de la connaissance de l’histoire effective de la Russie, qui depuis a beaucoup progressé. Dominique Frager cerne une interrogation qui demeure : « Qu’est-ce qu’une dictature du prolétariat qui a introduit les méthodes capitalistes comme le taylorisme avec la chaîne de montage ? Qui plus est, si elle doit être soumise aux aléas des diktats du Parti, représentant exclusif du prolétariat universel contre le prolétariat effectif et réel ? » (p. 31)

Avec donc cette conséquence pour des débats encore actuels, voire d’avenir :

« La suppression de la propriété privée ne devrait pas occulter la question décisive : qui dispose effectivement des moyens de production ? »

Et les réponses se font sur plusieurs domaines : la concentration du capital, les nouveaux rôles joués par l’Etat (nationalisations, New Deal…), et « un nouveau programme socialiste »[6], « qui ne peut se réduire à la suppression de la propriété privée mais qui doit réaliser une véritable socialisation de la production par une gestion collective et un auto-gouvernement des conseils de travailleurs. La révolution pour S ou B ne réalise son programme historique que dans la mesure où elle tend à supprimer la division dirigeants/exécutants en socialisant les fonctions de direction et étatique » (p. 38).

On peut y voir une façon d’exprimer le projet d’une autogestion, de la 1ère Internationale aux syndicalistes révolutionnaires (Pelloutier, Pouget…), ou à Rosa Luxemburg et aux bolchéviks, au travers des vicissitudes.

S ou B y affirmait les capacités historiques et actuelles du prolétariat. L’auteur le présente comme nouveau. « Les luttes de Berlin-Est (1953) et la révolution hongroise de 1956 seront pour eux la confirmation de leur pronostic optimiste » (p. 40).

* La recherche de l’autonomie dans les luttes

S ou B suit les luttes « dans le capitalisme bureaucratique », rappelle D. Frager, de la résistance au stakhanovisme dans des usines en Tchécoslovaquie jusqu’au soulèvement ouvrier de 1953 à Berlin-Est. Il signale le n°13 de S ou B, où Sarel (Hugo Bell) présente son analyse du prolétariat après cette lutte, et où « Vega réfute tous les défaitistes qui parlent d’une transformation des prolétaires en esclaves dans un régime de type totalitaire » (p.43-46). Il rappelle la grève en 1953 des 10 000 mineurs du camp de travail de Vorkhouta, la répression (64 morts…) et leurs comités de grève.

A l’Ouest, S ou B réagit en suivant de près les luttes ouvrières, avec L’ouvrier américain (de Paul Romano) et en France avec les grèves en 1953 et jusqu’en 1955, et des enquêtes sur « la vie en usine » ; l’auteur rappelle une controverse avec une position très critique contre les syndicats, de Daniel Mothé, à l’époque ouvrier à Renault et bordiguiste. S ou B y fait participer Georges Fontenis (Fédération communiste libertaire) [7] et Henri Féraud (Ecole émancipée, tendance de la FEN). Tous deux pensent que « S ou B méconnaît la nature et le rôle des syndicats, non assimilables aux bureaucraties étatiques et au patronat » (p. 48). Ils rejoignent « Véga, partisan d’une présence syndicale structurée » (id.). D. Frager signale aussi en 1955 la grande grève de Saint-Nazaire [8], où « les grévistes, qui contrôlent en fait la ville de Nantes et ébauchent une gestion des services publics locaux, témoignent d’une tendance à l’autonomie (…) L’érection de barricades, l’attaque de la prison … 15 000 métallos témoignent dans tous les cas d’une combativité très forte face à l’envoi de 8000 CRS » (p. 49). Cela se fait sans comité de grève et D. Frager précise : « il n’y a pas de comité de lutte et les travailleurs utilisent l’intersyndicale pour négocier mais sous le contrôle permanent et vigilant des grévistes » (p. 50).

Afin de marquer une continuité des problématiques pour des luttes portant des alternatives, il ouvre là, en référence à 1980, un débat d’ampleur, à propos de la Lucas Aerospace (Grande-Bretagne) ; il souligne la nécessité de « la reconversion d’ensemble de la production et de l’économie », et pas seulement pour les industries d’armement ou des « productions socialement nuisibles » : « La question : « quoi produire ? » est complétée de la question : « comment produire ? », ainsi les productions doivent en priorité se faire par des équipes intégrées remplaçant les chaînes de montage à flux continu » (p. 50-51). Et il exprime une critique de S ou B, un regret : « Il est tout à fait dommage que S ou B n’ait pas développé cet axe à l’époque donnant un contenu, une perspective aux luttes immédiates, faisant le pont entre ces dernières et le but souhaité : la gestion ouvrière (autogestion), le pouvoir des conseils ou comités de travailleurs » (p. 54). Comment ne pas en partager ce jugement quand on sait sa place dans les propositions de quelques personnes et structures militantes, Pierre Naville, d’André Gorz, un large courant de la CFDT dans les années 1960 ?

Pour compléter, il rappelle une critique de Marx par Pierre Chaulieu (Castoriadis), qui lui reprochait de « faire de la réduction de la journée de travail la condition fondamentale de la liberté au-delà du règne de la nécessité liée au travail » (id.). Selon lui, résume D. Frager, « la réduction du temps de travail n’est pas un pilier de la société autogérée ». D. Frager résume et met le doigt sur une discussion toujours d’actualité.

* Les révolutions de 1956 contre la bureaucratie

Frager retrace les événements et met en valeur les questions posées pour S ou B, entre la logique des « conseils » parfois perçue comme contradictoire à la revendication du droit à des élections libres et au pluralisme. Il donne de multiples précisions sur les expressions de plusieurs de ses membres et les positions de Pouvoir ouvrier, qui agit pour la diffusion de la Lettre ouverte au parti ouvrier polonais, de Jacek Kuron et Karol Modzelewski.

Au travers même de leurs différences, les membres de S ou B peuvent enregistrer, « une plus grande audience et de la sympathie notamment dans le milieu intellectuel » (p. 78).

* La première vraie scission de S ou B

La guerre d’Algérie augmente les effectifs et les questions posées à S ou B. Ce contexte souligne la nécessité d’agir aussi hors des entreprises. Un groupe avec Claude Lefort est critiqué par la majorité, « prisonniers d’une philosophie de l’immédiat, la vie dans l’entreprises devenant la seule réalité » (p. 106). Pierre Chaulieu veut la création d’une véritable organisation et d’un journal ouvrier à l’échelle nationale (p. 103).

De fait, Claude Lefort et ses proches veulent que la constitution d’une organisation se fasse à partir de « conseils » de base par méfiance d’une création d’un Parti bureaucratique.

Dominique Frager donne des indications, quant aux relations des courants de S ou B avec Anton Pannekoek et ses thèses sur les conseils ouvriers, ainsi que sur l’histoire de Pouvoir ouvrier. Refusant des logiques de scission liées à ces désaccords jugés un peu hors du réel, un groupe de membres de S ou B développe Pouvoir Ouvrier [9]. « Véga expliquera, de son côté, souligne-t-il, l’échec politique de S ou B à intégrer des salariés par les pratiques propres du groupe et non par la privatisation que Paul Cardan (un pseudonyme de Castoriadis) va développer comme nouvelle idée pour expliquer les difficultés d’un groupe révolutionnaire et de son implantation chez les travailleurs » (p. 110).

* La bureaucratisation dans le « tiers monde »

Ce chapitre de Dominique Frager est riche et paradoxal. Il y est indiqué les implications des membres de S ou B dans les mobilisations en soutien aux algériens, et les refus de la guerre menée par le gouvernement français. Il est indiqué aussi que « la bureaucratie militaire deviendra une force dominante du futur état » (p. 120). Jean-François Lyotard tire un bilan dans le n°34 de S ou B : « l’élan qui animait les masses au cours de la lutte pour l’indépendance est brisé : il n’y a pas eu de révolution, elle reste à faire ». Après les engagements militants la volonté de prise de distance est manifeste 

Au sujet de la Chine, l’auteur jette un coup de projecteur sur le travail de Pierre Souyri (Pierre Brune) [10], un membre trop méconnu de S ou B (p. 122-128). Il fournit de quoi comprendre comment, depuis les défaites des soulèvements de 1925-27, la régression imposée à la Chine permet de comprendre, selon Pierre Vidal-Naquet (Libération du 9 février 1983) « la genèse de l’Etat bureaucratique chinois » (p. 123).

Il n’est pas possible de reprendre dans cette recension toutes les questions judicieusement rappelées par l’auteur.

Quelques flous, quelques questions

Ce livre, toutefois, ne se soucie pas suffisamment de l’analyse concrète des évolutions des rapports de classe ; et c’est dommage puisque cela serait indispensable pour examiner, par exemple, les raisons effectives de la suspension de la revue en 1965, suivie du texte fondant l’arrêt sur une argumentation d’ordre stratégique en juin 1967.

Doit-on se représenter un monde avec les lunettes qui parlent des « Trente glorieuses de 1945 à 1975 » ? Un monde dans lequel Cornélius Castoriadis annonce « la suspension indéterminée de la Revue »[11] : « il faut souligner ce qui pèse d’un poids énorme dans la réalité et la perspective présente : la dépolitisation et la privatisation profondes de la société moderne ; la transformation accélérée des ouvriers en employés, avec les conséquences qui en découlent au niveau des luttes·dans la production ; le brouillage des contours des classes qui rend de plus en plus problématique la coïncidence d’objectifs économiques et politiques (p. 4).

« (…) Comment surtout, dans la phase historique présente, après l’immense et profonde faillite des instruments, des méthodes et des pratiques du mouvement d’autrefois, pourrait-elle reconstruire, dans le silence total de la société, une nouvelle praxis politique ? »

Que s’est-il passé, entre 1949 et 1967 [12], voire depuis 1961, qui motive ces propos ? Citons : « Une activité révolutionnaire ne redeviendra possible que lorsqu’une reconstruction idéologique radicale pourra rencontrer un mouvement social réel » (p. 5). Le prolétariat interrogé quant à ses capacités d’autonomie les aurait perdues entre 1956 et 1967 ? On peut s’étonner de tels propos au moment où s’affirment les positions du Printemps de Prague et la Conférence d’Alger où Ben Bella favorise le discours du Che (P. C-S, A la prochaine… pp. 239-248 & pp. 100-101).

« (…) Cette reconstruction – dont les éléments ont été posés déjà dans Socialisme ou Barbarie – nous pensions pouvoir la faire du même mouvement que la construction d’une organisation politique révolutionnaire. (…) Les circonstances présentes ne nous permettraient de maintenir au mieux qu’un simulacre inutile et stérilisant. »

Pour nos réflexions, ajoutons à la déclaration de Cornélius Castoriadis pour le groupe S ou B, une déclaration, – dans une symétrie étonnante -, qui date d’avril 1968 ; elle aussi était préparée de jalons politiques depuis deux ou trois ans.

Edmond Maire, dirigeant de la CFDT-chimie, soucieux d’aménager le système par des revendications bien mesurées, faisait un rapport, en avril 1968 au congrès de sa fédération pour annoncer : « Les militants syndicaux […] en viennent parfois à prendre la mobilisation des militants pour la mobilisation des masses, ou à s’en remettre à une perspective mythique de grève générale » [13]. Un mois avant Mai 68, à l’opposé de la majorité et de l’action de la CFDT, voilà qui souligne l’existence d’un courant minoritaire de syndicalistes « réalistes » défendant « un contre-plan » équilibré autour de revendications réduites à « l’équilibre économique » pour une alliance avec un projet modéré de gauche non communiste [14]…

Quand l’un dit, en substance, « ces prolétaires ne sont pas dignes de nos grandes idées », le chef syndical répond, « puisqu’ils ne sont pas capables d’une visée politico-sociale affinée, ils ne sont surtout pas capables d’une grève de masse ». Le premier, en juin 1967, le second en avril 1968… Simples approximations, ou analyses contredites par le Mouvement de Mai ?

Pour susciter un prolongement des discussions…

Ce livre sur « l’aventure d’un groupe » fait apparaître des liens, des militants, des échanges, éléments utiles pour le courant qui se réclame d’une rupture démocratique autogestionnaire du système capitaliste.

Ainsi les références à C.LR James, membre de l’organisation américaine Correspondence, qui eut des échanges avec Pierre Chaulieu quand celui-ci écrivait son texte « le contenu du socialisme », en 1955 (p. 84-86). Il proposa un manifeste commun après la révolution hongroise de 1956 [15].

Toutefois, D. Frager le montre bien dans le chapitre 8, un lourd problème se manifeste avec les critiques à l’égard de tel ou tel, les polémiques vis-à-vis de telle revue, … le style inimitable de Castoriadis qui fait dire à André Gorz, (p. 139) : « Castoriadis, tout ce que vous dites n’est pas faux, loin de là. Mais le bruit de la guillotine qui rythme vos affirmations et votre ton arrogant d’avoir raison tout seul et d’être le seul à avoir raison, sont insupportables ». Montrant ainsi sa désapprobation, D. Frager ouvre la possibilité que certains débats soient revisités pour mettre au clair les espoirs, les réflexions de ces groupes et personnalités de la gauche non communiste et tiers-mondiste avant 1968. Il fait l’effort bénéfique de relativiser l’importance de certains affrontements ; et tient à souligner une source de l’échec : « C’est le refus de S ou B de construire une organisation plus large, avec le droit de tendances, sans que cette dernière s’appuie sur un programme complet, ainsi que les positions de S ou B sur les syndicats qui vont empêcher le groupe de se déployer davantage dans une force militante d’intervention » (p. 150).

Quelques silences, cependant, interrogent. Ils se retrouvent dans les publications de S ou B, mais aussi dans le livre de Dominique Frager, qu’il a cadré par les textes et l’activité du groupe. Ils sont sans doute révélateurs de ce qui fut une réalité de la revue comme du groupe : l’ignorance ou l’hostilité pour « les autres », la constitution autour de ce qui traduit autant une certitude dans les apports des animateurs intellectuels du groupe qu’une crainte de perdre en originalité.

« Oubli », ainsi, des militants ou groupes voisins, et notamment des plus proches … L’option silence paraît un bon moyen de minimiser l’intérêt : par exemple Yvan Craipeau, Pierre Naville ou Henri Lefebvre.

Yvan Craipeau, secrétaire de Trotski puis en controverse avec lui au sujet de la caractérisation de la nature de l’URSS ; son livre de 1957 défendait une position voisine de celle de S ou B sur l’autonomie et l’autogestion [16].

Pierre Naville, traité par S ou B comme un « crypto-stalinien ». Certes ses positions sur les risques et les possibilités de l’automation, sur la révolution scientifique et technique, étaient éloignées de celles de Pierre Chaulieu ! Sur les revendications d’actualité de même [17].

Henri Lefebvre proche des situationnistes et communiste critique de longue date [18]. On s’étonne que ne soit même pas notée son existence, ses publications et son influence. Il est vrai qu’il a été un militant communiste… ! Mais il a eu aussi une présence autrement importante que S ou B avec les « situationnistes » et à Nanterre en Mai…

Durant les mêmes années, ce qui est considéré comme « la démarche de S ou B à travers Cornélius Castoriadis renvoie à une représentation cohérente et novatrice d’une potentielle révolution à son époque. Les percées novatrices de Castoriadis se fondent sur la nécessité de libérer le travail, de réorienter la technologie, d’introduire une démocratie dans la production et l’entreprise pour démocratiser réellement l’ensemble de la société » (p. 98). Pourquoi S ou B préfère-t-il taire toute discussion avec des chercheurs et auteurs voisins ?

Risquons une hypothèse. Dénonciations, argumentation pour déstabiliser ou détruire une pensée plutôt que vérifier des approches peut être convergentes ou complémentaires : refus de prendre le risque de rapprochements, aveuglements et gâchis, toutes pratiques des « groupes d’avant-garde »… Même en reflétant la dureté introduite par le style stalinien des débats, de tels travers ont de quoi étonner ; S ou Baurait-il été une sorte de prototype, une anticipation des conflits entre directions d’organisations groupusculaires… ?

Comment le projet de 1946 a-t-il sombré ? Quel aveuglement peut amener, en 1967, à nier à ce point la réalité d’une classe qui, en s’unifiant à partir de ses besoins et revendications immédiates, pose la question d’un gouvernement provisoire porté par le mouvement de la grève générale ? Un an tout juste après « la suspension indéterminée de la Revue [19] ». Dans la deuxième moitié du mois de Mai 68 [20], en effet, Castoriadis juge et tranche : « le prolétariat industriel a été la lourde arrière-garde de la société » (p. 193) [21] ; et il dénonce « l’empressement des bureaucraties syndicales pour une cuillerée de lentilles pourries » (p. 199). Et toute une tirade « philosophique », sur les étudiants et « la révolution anticipée » (id.).

Pour surmonter cette attitude élitiste et ces jugements esthétiques d’une avant-garde dans les mots, ce livre incite à rouvrir une discussion. Est-il possible de discuter avec la volonté de faire exister un dépassement du système capitaliste, qui le détruise en le remplaçant par l’implication dans le pouvoir des millions de « gens de la moyenne », une classe dans sa diversité formant un bloc social émancipateur ? Question gramscienne sans doute, luxemburgiste aussi ; voire communiste pour la démocratie et l’autogestion.

Pierre Cours-Salies (28 mai 2021)

Dominique Frager : SOCIALISME OU BARBARIE

L’aventure d’un groupe (1947-1967)

Editions Syllepse, Paris 2021, 254 pages, 17 euros

https://www.syllepse.net/socialisme-ou-barbarie-_r_22_i_850.html


[1] Une collection complète de Socialisme ou Barbarie, en libre consultation avec le site : archivesautonomies.org.

[2] Martine Vidal, « Un bilan de « Socialisme ou Barbarie » ? revue L’Ecole Emancipée, 22 mars 1998. Recension du livre de Philippe Gottraux : Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, éd. Payot, Lausanne, 1997.

[3] P. Cardan (Castoriadis) caractérise ce moment comme « la grève du siècle » et « l’évènement plus marquant du mouvement ouvrier depuis la guerre en Europe occidentale ». (S ou B, n°32)

[4] Alain Guillerm, L’autogestion généralisée, Paris, C. Bourgois, 1979 ; Catherine Leclercq, « Socialisme ou barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre » Revue française de science politique, 2000. Enrique Escobar, Sur l’« influence » de Socialisme ou Barbarie et, inévitablement, sur Castoriadis, Les Presses de l’Université Saint-Louis, Québec, 2010.

[5] Les 99 numéros de Pouvoir ouvrier, Tribune ouvrière de Renault et les bulletins Informations et liaison ouvrières sont consultables sur le site archivesautonomies.org.

[6] On retrouve les propositions de la « Déclaration en vue de l’unification », en 1950, commun aux communistes de gauche (la FFGC) et à S ou B : « si le prolétariat est réellement la classe appelée à succéder historiquement à la classe capitaliste, à fonder un nouveau type de société, c’est qu’il est effectivement capable de lui succéder dans tous les domaines » (S ou B n°7).

[7]Georges Fontenis : « Présence dans les syndicats » (N°15-16 de S ou B).

[8] Certes, il existe un SMIG national depuis 1950 ; mais du fait de la règle des « abattements de zone », règle imposée par le patronat, amènent des salaires de 20 à 25% plus bas « en province ». Cette règle ne sera annulée qu’en 1968, en même temps que l’augmentation du SMIC de 35%, et ce fut donc pour ces régions 40 à 45% d’augmentation réelle des salaires au SMIC.

[9] Les éléments résumés par Dominique Frager au sujet de Pouvoir Ouvrier font souhaiter un travail spécifique plus développé (p 106-110).

[10]Le livre de Pierre Souyri sera publié à sa mort en 1982, Révolution et contrerévolution en Chine, éd. Christian Bourgois.

[11] Circulaire Aux lecteurs et abonnés, juin 1967, document ronéotypé en 5 pages. Il est bien précisé que quatre camarades du groupe avaient un tout autre projet, qui ne verra pas le jour. Et il y est souligné, sans doute avec raison, que la décision « n’est pas motivée par des difficultés de nature matérielle ».

[12] En simple résumé scolaire, à propos de S ou B se dit en quelques lignes : Le prolétariat fait une expérience de cette phase bureaucratique du capitalisme qui peut le conduire à une critique de la vie sous le capitalisme beaucoup plus profonde et généralisée que par le passé. Il peut ainsi donner forme à un renouveau du projet socialiste, à un « programme d’humanisation du travail et de la société » (Castoriadis, S ou B, no 31). Il en résulte, surtout sur la fin de S ou B, l’affirmation d’une idéologie auto-gestionnaire où la production est soumise à la gestion ouvrière.

Une nouvelle organisation révolutionnaire est nécessaire. La tâche de cette organisation n’est pas de diriger les luttes, mais d’aider les travailleurs à conduire des luttes autonomes grâce à un travail d’information sur les luttes les plus exemplaires.

[13] Cette orientation, liée aux options de Michel Rocard, exprimait, depuis 1965 et pour le congrès confédéral CFDT de 1967, une ligne politique très particulière. Pour un accord avec des partis de la gauche socialisante, il fallait que les syndicats visent des choix d’autodiscipline des exigences ouvrières, « un contre-plan » équilibré autour de revendications « réalistes », réduites à « l’équilibre économique ».

[14] Cette discussion a été reprise dans Cours-Salies, Pierre, La CFDT : un passé porteur d’avenir : pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946, La Brèche 1988, notamment les commentaires d’autres dirigeants de la CFDT à l’époque, Eugène Descamps, Gilbert Declercq, Paul Vignaux et Albert Détraz.

André Gorz travaillait avec les responsables de la CFDT défendant l’indépendance syndicale et un projet autonome porté par les luttes de classe ; les développements du débat dans la CFDT sont en consonance avec Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964) et Le Socialisme difficile (1967)

[15] Le texte ne fut jamais traduit en français, au vu des désaccords de Pierre Chaulieu ; cela marqua la fin des relations entre le groupe Correspondence et S ou B.

[16] Yvan Craipeau, La Révolution qui vient, Paris, éd. de Minuit, 1957

[17] Entre cent autres, cette position datant de 1959, à un moment où S ou B tient à marquer ses distances avec le syndicalisme : Naville, Pierre (1959), « Pour la journée de 7 heures et la semaine de 5 jours », Tribune marxiste, novembre 1959, repris in La classe ouvrière et le régime gaulliste, éd. Etudes et documentation internationale, 1964.

[18] Pour Henri Lefebvre, il est difficile d’ignorer son analyse des réalités de l’Allemagne dans les années 1930, La conscience mystifiée, première parution en 1936 ; réédition Syllepse 1999, de sa Critique de la vie quotidienne, première édition en 1947, rééd. 1958, et nouvelle édition en 1962 d’un ouvrage enrichi, avec pour sous-titre Fondement d’une sociologie de la quotidienneté.

[19] Revenant plus tard, dans son livre : « L’autogestion généralisée » A. Guillerm parle « d’une faillite honteuse et prématurée de S ou B en 1967, un an avant que Mai confirme à peu près toutes ses idées ». Il donne son explication : « un manque de praxis quasi-total qui ne faisait qu’exprimer le caractère contradictoire de la revue : mélange de concepts théoriques radicalement nouveaux et de vieilleries ultra-gauches ».

[20] Cornélius Castoriadis, La révolution anticipée, in La société française, 10/18, 1979.

[21] Les ex-membres de S ou B, actifs avec leur journal Pouvoir Ouvrier faisaient, eux, des propositions d’auto-organisation, notamment dans leur n° de Mai.

Une réponse à “Au-delà de vagues références …

  1. Article qui éveille des nostalgies mais très intéressant et pourquoi pas toujours actuel-

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