Chronique d’occupation de l’Odéon. Le communisme selon Bernard Friot

OCCUPATION DU THEÂTRE DE L'ODEON. MAI 2021. ALBUM 18. PHOTOGRAPHIES (c) ELISABETH ET MUSTAPHA SAHA. C 6

Mercredi, 12 mai 2021. Agora de l’Odéon. Bernard Friot, habillé en gentleman farmer,  commence son intervention debout, puis s’assoit sur une chaise. Une posture de rapprochement avec son auditoire. Il se définit comme économiste et sociologue. Il se défend d’être un philosophe. Je l’imagine justement en philosophe. « Il y a dans l’intelligence de cet homme comme un sens naturel de la philosophie » (Platon, Phèdre). Peut-on enseigner la révolution ? Il se dit communiste et chrétien. Il s’étonne que son parti choisisse son secrétaire national comme candidat à la prochaine présidentielle. Chassez le culte de la personnalité par la porte, il revient par la fenêtre. « Le parti, c’est comme une famille, comme une maison, nous n’avons pas tous les mêmes inclinations, les mêmes attractions, les mêmes intentions. J’y suis depuis un demi-siècle, j’y reste, sans état d’âme, en sachant qu’il y a beaucoup de communistes hors du parti et beaucoup de non-communistes à l’intérieur ». Il s’esclaffe quand il se prend en contradiction. Il a la certitude que son montage théorique est un paradigme communiste. La foi n’est-elle pas une grâce, qui s’éprouve et ne se prouve pas ? Il se dit ouvert aux critiques, il ne démord pas de son parangon. Ici, le conférencier est libéré de son image mandarinale. Il dialogue avec plusieurs classes d’âge, plusieurs conditions sociales, plusieurs convictions.

Transparaît l’amour du dialogue, de la conversation, de la palabre. Socrate veille. Conversation, du latin conversatio, fréquentation, vivre ensemble. « Je converse avec Homère et Cicéron. Les Homères et les Cicérons des siècles à naître converseront avec nous, en sorte qu’on peut hésiter à prononcer si une presse n’est pas autant un sens intellectuel, révélé à l’homme par Gutenberg, qu’une machine matérielle, car il en sort sans doute du papier, de l’encre, des caractères, des chiffres, des lettres qui tombent sous les sens, mais il en sort en même temps de la pensée, du sentiment, de la morale, de la religion, c’est-à-dire une portion de l’âme humaine » (Alphonse de la Martine, Gutenberg, inventeur de l’imprimerie, éditions Louis Hachette et Cie, 1869). L’intervention de Bernard Friot est filmée, immortalisée. Sa parole, sa faconde, ses exaltations, ses faux courroux sont aussitôt diffusés sur réseaux sociaux. Les livres dorment dans les bibliothèques, ne se réveillent que pour les esprits aguerris. Les verbalités courent à la vitesse de l’éclair, se répercutent de la petite place parisienne aux quatre coins de la planète.

Pour Bernard Friot, le régime général de la sécurité sociale est une prémisse d’un changement de mode de production, qui reconnaît les activités jugées improductives comme essentielles à l’épanouissement de l’être humain. Le communisme serait un déjà-là, sans passer par les étapes réformistes. La sécurité sociale, marquant, aux lendemains de la guerre, la souveraineté des travailleurs sur la partie socialisée de leurs salaires, serait donc un communisme, une alternative non-capitaliste dans la gestion de la protection sanitaire, de la retraite, des allocations familiales. Tout acquis social est révolutionnaire. 

Le capitalisme admet le travail uniquement comme emploi générateur de profit. Le travailleur est ligoté par la peur de perdre son emploi. L’employeur nie le travail comme attribut personnel, comme qualification singulière, comme activité créatrice. L’employé exécute sa tâche sur ordre, et ce faisant, arrête de penser, d’imaginer, d’inventer à partir de ses prédispositions particulières. Pour Bernard Friot, le salaire à la qualification personnelle permet d’acter à chacun le statut de producteur, l’appropriation des outils, la participation aux instances de coordination économique. Le salaire ne serait plus versé par un employeur, mais par une caisse commune des salariés. L’usage restitue au salarié la direction de sa production sur son lieu de travail. Il prend part, de ce fait, aux orientations économiques, aux délibérations des caisses d’investissement, aux affectations des contributions sociales. Le capitalisme désintègre le monde des producteurs, démantèle le salaire normal, crée des catégories artificielles d’assistés, des inutilités sociales. Les mouvements corporatistes tombent dans le piège de la victimisation permanente, qui les cantonne dans une posture défensive.

Bernard Friot est utopiste et réaliste à la fois. Il bricole le monde nouveau avec les acquis sociaux. Les salariés doivent être des producteurs directs de valeurs économiques, qui évitent la surproduction, la dilapidation, le gaspillage. Je recours à l’étonnement philosophique. Je tente de débroussailler  l’embrouillamini séducteur. La définition du travail et du salaire, au-delà  des doxas, suffit à démonter le château de cartes. L’étymologie se montre cruelle. Le salaire, salarium, du latin sal, désigne à l’origine la ration de sel, condiment précieux comme agent de conservation des aliments, versé sous l’Empire romain comme complément de rémunération. Solde et soldat se rattachent à cette racine. Le salaire perpétue, sous rideaux superposés, ce sens de militarisation, de disciplinarisation, de subalternisation. Le substantif travail dérive du verbe latin tripaliare, qui signifie tout simplement torturer, venant lui-même de tripalium, instrument de torture à trois pals. Sous-entendus terrifiants de supplice, d’empalement, de souffrance. Les mots suivent bien entendu leur évolution, les réalités sociales qu’ils transforment et qui les transforme. Ils n’en demeurent pas moins imprégnés par leur sémantique originelle et se retrouvent parfois fossilisé par le vent de l’histoire. Obsolescence. Le monde a besoin de concepts inédits.

Bernard Friot dit assumer le communisme comme une rupture radicale et définitive avec le capitalisme, mais oublie de couper le cordon ombilical. Principe central, le salaire à vie à partir de dix-huit ans, un salaire de mille cinq-cents euros pour tous, qui augmente, en fonction de la qualification jusqu’au plafond de six mille euros. Ainsi, une partie de la population pourrait être quatre fois plus riche sur le seul critère discriminatoire du mérite. Or, le communisme ne peut se concevoir sans égalitarisme. La société communiste est, par définition, une société d’abondance où chacun apporte ses compétences, où chacun puise librement dans la richesse sociale, où la différenciation des pouvoirs d’achat perd sa base matérielle. Prévoir des jurys de qualification, n’est-ce pas instituer une nouvelle bureaucratie, qui dériverait immanquablement vers le soviétisme. Les salaires à vie seraient versés par « une caisse des salaires », alimentée par des cotisations prélevées sur la valeur ajoutée de toutes les entreprises. Une deuxième catégorie de cotisations financerait une « caisse d’investissement », qui remplacerait les banques privées. Cette généralisation des cotisations sociales mettrait fin à la propriété capitaliste. Mais, l’économie proposée serait toujours une économie de marché. Chaque entreprise vendrait sa production sur le marché, en concurrence avec d’autres entreprises. Qui serait l’arbitre pour maintenir une entreprise en activité ou la faire disparaître ? La « caisse d’investissement ». D’où un risque supplémentaire, inévitable de bureaucratie. Comment une entreprise, qui ne contrôle pas les salaires, pourrait faire pour contrer la concurrence, sinon en augmentant, d’une manière ou d’une autre, la productivité des salariés ?

Bernard Friot s’est inventé un espace théorique où il navigue avec jubilation sans tenir compte de ses incohérences. Je vois cette démarche comme une poétique projective. Le sociologue-économiste part du le postulat qu’un système communiste champignonne à l’intérieur du capitalisme, il suffit de le développer avec la socialisation totale de la valeur ajoutée des entreprises. La création du régime général de la sécurité sociale en 1946 aurait été le commencement d’un mode de production communiste cohabitant avec le mode de production capitaliste. Tout est salaire. Les retraites seraient des salaires, qui rémunéreraient l’activité sociale des personnes âgées, considérée comme une valeur communiste. Tout ceux qui reçoivent un revenu issu des cotisations, par leur existence même, quelques soient leurs occupations, participent de cette valeur communiste. Je pense à l’unique pièce de théâtre de Simone de Beauvoir où la ville assiégée, qui veut sacrifier ses bouches inutiles pour prolonger provisoirement sa résistance, découvre enfin que ces bouches inutiles, les vieux, les mères, les grands-mères, les handicapés, les enfants, constituent justement une force stratégique (Simone de Beauvoir, Les Bouches inutiles, éditions Gallimard, 1945). L’utilité sociale, psychologique, spirituelle, de chaque personne est en soi incontestable. Mais, le concept de valeur est intrinsèquement capitaliste. La valeur d’échange des marchandises se vérifie sur le marché lui-même dans l’échange des marchandises. Une fraction de cette valeur, équivalente à la partie de salaire détournée par l’employeur, constitue la plus-value, le profit. Les capitalistes n’apprécient pas les cotisations sociales parce qu’elles sont ponctionnées sur les plus-values. La société communiste, transversale, égalitaire, ne reconnaît que l’usage. Elle se passe de la valeur d’échange, du système bancaire, de l’abstraction monétaire, des spéculations boursières, de la concurrence et du marché. L’argent et les salaires disparaissent.

Je relis, le soir même, la Critique du programme de Gotha de Karl Marx, rédigé en 1875, longtemps confidentiel, publié en 1891 à titre posthume. Le travail n’est par la seule source de richesse. La première valeur d’usage est produite par la nature. Quand il se prétend maître de la nature, l’humain détruit les conditions vitales de son existence. Le problème n’est pas l’activité humaine, mais le système du salariat. Le droit se constitue à partir du travail, les humains uniquement vus comme travailleurs, et puisque ces travailleurs sont physiquement, intellectuellement, inégaux, le droit se doit d’être inégal. Le communisme dépasse l’horizon borné du droit bourgeois en réalisant une société régie par le principe : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. La structure étatique est oppressive par nature et par définition. Le communisme s’accomplit pleinement avec l’abolition de l’Etat. 

Pour les premiers théoriciens bourgeois du capitalisme, Adam Smith, David Ricardo, le travail nécessaire pour fabriquer un objet constitue sa valeur. L’énergie dépensée se retrouve dans la marchandise. Pourquoi donc les produits reçoivent-ils une qualité valeur ? Pour Karl Marx, l’explication de la valeur part de l’analyse de la marchandise. Au-delà de son usage, la marchandise peut s’échanger contre une autre marchandise. La marchandise possède la qualité d’être échangeable. Dans l’échange, il s’agit de troquer des choses égales ou équivalentes. Les activités deviennent identiques et comparables quand il est fait abstraction de la nature concrète des produits. Le travail, énergie humaine dépensée, s’objective dans la valeur. La marchandise est dotée, de ce fait, d’une caractéristique double, à la fois une chose concrète par son usage et une valeur abstraite pour l’échange. L’usage est, par conséquent, soumis à la tyrannie de la valeur d’échange, qui domine le processus de production lui-même. Or, les choses ne possèdent pas de la valeur en elles-mêmes, par elles-mêmes. Le diamant est uniquement composé d’atomes de carbone. Seul l’échange donne une valeur. Les rapports entre humains se métamorphosent, dès lors, en rapports entre les choses. Le capitalisme est une chosification, une fétichisation de la vie. Les liens sociaux se structurent par des intermédiations extérieures, indépendantes des activités conscientes. L’échange n’est pas dans la nature humaine. La socialisation n’a pas besoin de marchandise pour s’accomplir et s’épanouir. C’est la dissociation de l’humain et de la nature, la séparation de l’existence et des moyens de subsistance, qui a totémisé le principe de l’échange et rendu le capitalisme possible. C’est uniquement dans le capital que la logique de l’échange prend forme. La valeur des choses s’introduit comme un virus dans les rapports humains, un virus invisible qui manipule les consciences, sacralise la marchandise, téléguide les comportements. Des matérialités palpables se transforment en entités financières, virtuelles, quasiment religieuses. Dans le capital, la marchandise n’est qu’un relais pour augmenter la quantité d’argent, pour convertir la part d’énergie non rétribué en profit. L’argent devient sa propre finalité, son but en soi. Karl Marx évoque un sujet automate, une machine autoréférente. L’argent, spectre omniprésent, peut se passer des humains, recourir à l’intelligence artificielle, la cybernétisation, la robotisation pour croître indéfiniment. 

Bernard Friot parle de son modèle comme d’une invention inédite. Il se complait dans sa logique interne. Il déambule avec enthousiasme dans sa construction. Une théorie-placebo, qui plaît, apaise, fait du bien sans expliciter son bien-fondé. Une influence qui soulage. Le discours affriande par l’ambivalence déconstruction-reconstruction. Maïeutique. Exercice socratique. Le professeur harasse ses interlocuteurs, puis, les réconforte, les aide à survoler l’abîme. Mais, que fait naître Socrate dans la tête de l’autre, sinon le vide de la pensée ? Inutile de donner tort ou raison à Bernard Friot. Qu’importent les critiques. Il poursuit tranquillement sa route, chaussures de randonnée, sac à dos et bâton de pèlerin. Les pensées fleurissent aux creux des saisons. Les livres mûrissent sous frondaisons.

Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste

2 réponses à “Chronique d’occupation de l’Odéon. Le communisme selon Bernard Friot

  1. Si vous avez d’autres idées, n’hésitez pas. je lis beaucoup plus d’objections contre le salaire à vie ou le revenu minimum que de véritables propositions. Pendant ce temps (pendant que les philosophes, économistes, sociologues, etc.) , les pauvres font la queue devant le secours populaire, surtout les femmes, avec les poussettes et les jeunes enfants sur le trottoir.

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