Réhabilitation des hommes violents : efficace ou poudre aux yeux ?

A propos de la question de l’abolition de l’institution carcérale, des féministes ont vanté un modèle carcéral suédois qui serait exemplaire car basé sur la réhabilitation des criminels, et ont affirmé que cette réhabilitation des criminels mise en oeuvre en Suède réduisait significativement les violences masculines.

Que le modèle carcéral suédois obtienne de bons résultats pour la criminalité économique, c’est fort possible. Mais les statistiques de viols pour la Suède ne confirment pas l’assertion ci-dessus qui repose sur l’idée reçue selon laquelle les pays scandinaves seraient des sociétés égalitaires. Pour la criminalité sexuelle, dont les motivations sont très différentes de celles de la criminalité économique, les chiffres suédois n’indiquent pas que la réhabilitation des agresseurs ait un impact constatable sur ces violences.

Je rappelle ces chiffres: la Suède est le 6ème pays dans le monde pour le nombre de viols, le nombre de viols enregistrés en 2019 est de 8 581, soit 85,8 pour 100 000 habitants. Pour la France, il est en 2017 de 24,4 pour 100 000 habitants (en 2019, il a pu augmenter un peu) soit 3,5 fois plus de viols pour la Suède (1).

On peut considérer que cela s’explique par le fait que les Suédoises, vivant dans une culture où la justice est censée être moins patriarcale qu’en France, sont moins réticentes à porter plainte que les Françaises. Une définition différente du viol peut aussi être un facteur justifiant en partie ce différentiel.

Comme d’une façon générale, les statistiques sur le viol peuvent être difficiles à interpréter, pour déterminer si les politiques suédoises en matière de violences masculines sont efficaces, une vérification du nombre annuel de féminicides en Suède peut permettre d’y voir plus clair. En 2018, il y a eu 33 féminicides dans ce pays. En France, pour la même année 2018, il y a eu 121 féminicides (2).

La population de la Suède est d’un peu plus de 10 millions d’habitants, celle de la France d’un peu plus de 67 millions d’habitants, soit 6,7 fois plus. Un rapide calcul permet de savoir quel serait le nombre de féminicides si la Suède avait le même nombre d’habitants que la France : 33×6,7 = 221,1. 221 femmes tuées si la Suède était aussi peuplée que la France – contre 121 en France.

Et là, on ne peut pas arguer – et pour cause – que les victimes suédoises portent plainte plus souvent, les chiffres sont clairs, incontestables : des femmes sont mortes, elles ont été tuées par des hommes, et leur nombre est compté et enregistré par les services statistiques suédois. Paradoxalement, la France, qui ne met pas en œuvre une politique systématique de réhabilitation des hommes violents (des stages sont proposés par l’administration pénitentiaire dans certains départements), compte moins de féminicides et de viols que la Suède, qui a adopté une telle politique depuis 2002, en s’inspirant de l’approche canadienne.

En fait, cette contradiction entre l’image des pays nordiques, vus comme ayant atteint un niveau comparativement élevé d’égalité hommes-femmes et présentant néanmoins un taux très élevé de violences envers les femmes (viols, agressions sexuelles et féminicides), est connue, c’est ce qu’on appelle le « Nordic paradox ».

Poursuivant ces vérifications sur les statistiques des violences envers les femmes, au Canada qui a mis en place ces stages depuis plusieurs décennies (apparemment au début des années 1990) et dont le modèle a inspiré la Suède, le chiffre des féminicides est de 148 en 2018 pour une population de 37,06 millions d’habitants pour cette même année. Comparé aux chiffres français (121 en 2018 pour 67 millions d’habitants), on retrouve la même situation que la Suède : un pays qui a été pionnier en matière de stages pour hommes violents a un taux de féminicides plus de deux fois plus élevé qu’un autre où cette pratique est peu répandue : de nouveau, à première vue, l’efficacité de ces stages n’est pas évidente.

L’Espagne semble être un meilleur modèle à suivre pour la lutte contre les féminicides:  47 féminicides en 2018 pour presque 47 millions d’habitants (46,94 exactement). L’Espagne compte donc environ 1 féminicide pour 1 million d’habitants, la Suède plus de trois fois plus (3,3 féminicides pour 1 million d’habitants).

Pourquoi ce chiffre nettement moins élevé en Espagne? On peut se demander si le fait que la Suède mise plutôt sur la réhabilitation des hommes qui commettent des crimes sexuels – méthode dont les résultats sont, au vu de ces chiffres, peu convaincants – tandis que l’Espagne mise davantage sur la protection des femmes n’est pas une des explications de cette différence statistique importante.

La réhabilitation par le soin

Quels sont les concepts et les méthodes à la base de ces stages de réhabilitation des hommes auteurs de violences sexuelles organisés dans les prisons suédoises ? En Suède, les « sexual offenders » sont incarcérés dans des prisons spéciales (il y en a 5 en tout) et tous les auteurs d’agressions sexuelles qui y sont détenus peuvent avoir accès, s’ils le souhaitent, à ces programmes qui sont mis en oeuvre par des équipes ayant reçu une formation (3).

Mais les détenus pour crimes sexuels sont peu intéressés par ces procédures qu’ils reçoivent avec beaucoup de résistance. Certains les refusent et se crispent dans le déni, la haine des femmes et le refus de responsabilité, et ceux qui acceptent d’y participer s’y enrôlent souvent parce que compléter un de ces stages leur permet d’être transférés ensuite pour bonne conduite dans une « prison ouverte » où ils bénéficient de plus de liberté (4). Les approches utilisées sont essentiellement les thérapies cognitives et comportementales (TCC) et multi-systémiques (5). Des études ont été faites pour évaluer l’impact de ces programmes sur la récidive des criminels sexuels ainsi traités, et elles sont peu concluantes : selon une recherche portant sur 3 000 hommes incarcérés pour agressions sexuelles, les pourcentages de récidive sur une période donnée entre détenus ayant complété un stage de réhabilitation et un groupe de contrôle d’agresseurs sexuels qui n’en ont pas bénéficié laissent apparaître des différences minimes (10,1% de récidivistes ayant suivi un stage contre 13,6% n’en ayant pas suivi) (6). Différence de 3 points seulement, donc considérée comme statistiquement non-significative, c’est-à-dire pouvant être due au hasard. Les conclusions de l’étude qui cite ces chiffres sont qu’« il est impossible de tirer une conclusion générale positive de l’efficacité des traitements des agresseurs sexuels » (7). En fait, il est signalé que, quand la castration chimique est utilisée (parfois en combinaison avec les stages de réhabilitation), c’est cette méthode qui, sans être 100% efficace, produit les effets les plus marqués (8).

Cet échec n’est pas surprenant car l’approche de la réhabilitation suédoise des délinquants sexuels repose sur un postulat contestable : que les détenus auteurs de violences sexuelles commettent ces crimes parce qu’ils souffrent de pathologies mentales ou de troubles de la personnalité traitables par une approche psychothérapeutique. Or, contrairement à l’explication stéréotypique véhiculée par le discours dominant pour ces sortes de crimes : « les violeurs sont des fous, des malades », les hommes qui violent sont habituellement normaux et bien intégrés socialement ; seuls 7 à 10% d’entre eux selon les études relèvent de la psychiatrie (9), la normalité et l’impunité du viol définissant justement ce qu’on appelle « culture du viol », et le mot  « culture » signalant le caractère de pratique sociale des violences sexuelles.

Ces violences sont essentiellement la conséquence d’un rapport de pouvoir inégal entre les sexes, les hommes ayant intériorisé que leur statut de dominants leur donne certains droits sur les femmes, en particulier de disposer d’elles sexuellement. Dans la mesure où cette notion de droit sexuel des hommes sur les femmes est une norme communément admise dans nos sociétés, que les violeurs ne font que pousser à ses conséquences extrêmes et pénalisables, on ne peut pas plus traiter ceux-ci par le soin que traiter des racistes par le soin : on ne peut pas traiter individuellement par une approche psychothérapeutique une norme sociale intériorisée. Ces traitements, en attribuant une causalité psychologique à ces viols, et en tentant d’y remédier par des approches relevant de la psychiatrie, confortent le déni social de leur caractère de phénomène collectif et les réduisent à des comportements individuels aberrants. La violence étant un instrument essentiel du contrôle masculin sur les femmes, tout « traitement » de cette violence qui n’identifie pas correctement les conditions sociales qui la produisent non seulement ne peut avoir d’impact significatif sur elle mais contribue à la perpétuer en entretenant l’illusion qu’il la réduit.

Plus grave encore, si ces stages de réhabilitation semblent donner peu de résultats par rapport à leur coût, on apprend qu’au Québec, leur financement dans le budget 2021 est presque égal à celui des refuges pour femmes battues : sur 5 ans, 19,8 millions de $, contre 22 millions (10). Quel budget est consacré au financement de psychothérapies pour leurs victimes ? Une fois de plus, le patriarcat fait coup double : les hommes violents bénéficient de soins financés par l’Etat (c’est-à-dire par les contribuables, hommes et femmes), les femmes, victimes des prédateurs sexuels, doivent aussi financer leur réhabilitation.

Selon les statistiques ci-dessus, non seulement l’efficacité de la réhabilitation des criminels par l’exemplaire système carcéral suédois est douteuse – et la Suède n’est pas un paradis féministe – mais les violences envers les femmes y sont plus élevées que dans la plupart des pays occidentaux qui n’ont pas adopté ces politiques de réhabilitation! Pourtant, ce mythe suédois est accepté sans examen parce qu’il valide les thèses libfems sur la réduction des violences masculines par la rééducation des hommes violents et conforte les positions d’une frange féministe dite « anticarcérale » (c’est-à-dire revendiquant l’abolition des prisons). Une autre raison pour laquelle ces stages continuent d’être financés, malgré leur bilan peu probant, c’est qu’autour d’eux (comme autour de la médiation familiale) s’est crée toute une industrie de formateurs, de conseillers, de médiateurs, de psychologues spécialistes des violences masculines, etc., qui évidemment promeuvent l’idée que ces stages sont la solution aux violences masculines. Avec ces stages, la société se donne bonne conscience et peut rester dans le déni sur les causes réelles de la violence masculine.

Les féministes doivent systématiquement questionner ces discours qui proposent des solutions-miracles à ces violences parce que, dans le cas particulier du « féminisme anticarcéral », leurs propositions apparemment empathiques et humanitaires visant à remplacer l’incarcération des criminels par des solutions alternatives sont porteuses de conséquences graves pour les femmes. D’abord, quand ces solutions sont adoptées par le système judiciaire, en substitution à certaines procédures pénales, elles fournissent un prétexte à déjudiciariser encore plus les viols et autres crimes sexuels, pour désencombrer les tribunaux  sous-financés et écrasés sous une charge de travail ingérable (parce que les tribunaux sont saturés, 40 à 60% des viols, bien que définis comme crimes par le code pénal, sont correctionnalisés, c’est-à-dire déqualifiés en simples délits relevant du tribunal correctionnel et non des assises) (11).

Certes, les crimes contre les femmes sont insuffisamment reconnus par la justice, et les coupables bénéficient de sa part d’une large impunité mais, dans la mesure où la sanction carcérale est à la fois une reconnaissance de la gravité de ces crimes et une protection au moins temporaire contre ceux qui les commettent, les propositions du « féminisme anticarcéral » qui prétend enlever aux femmes le peu de garanties qu’elles ont obtenues face à la criminalité sexuelle masculine après des décennies de lutte féministe constituent une régression et un danger potentiel pour leur sécurité.

Tout d’abord, de la façon la plus évidente : par le fait que des prédateurs redoutables seraient laissés en liberté et au mieux simplement engagés dans des processus de réhabilitation, prédateurs dont une proportion significative récidivera tôt ou tard (12). Il va sans dire que le prix des théories des belles âmes anticarcérales serait payé par les femmes et les enfants victimes de ces prédateurs. Pourtant, malgré qu’il soit évident que la réhabilitation des agresseurs est au mieux problématique, ce féminisme anticarcéral rencontre un écho croissant, ce dont témoigne le retentissement qu’a eu un article d’une de ses porte-parole québécoise, Gwenola Ricordeau, publié récemment sur le site Vice (13). L’autrice constate que, le viol étant un crime de masse, cela prouve que la dissuasion judiciaire fonctionne mal, donc autant s’en débarrasser. Raisonnement absurde : si les condamnations pour viol sont trop peu nombreuses pour être dissuasives, la solution est-elle de les supprimer totalement ? Ne serait-il pas plus logique de condamner les violeurs plus fréquemment ? Et pour cela d’accorder des moyens financiers décents à la police et à la justice, traitée en parent pauvre, pour réduire le nombre des correctionnalisations et des enquêtes conclues par un sans suite ? Que la justice soit patriarcale et ne sanctionne que très peu de violeurs, certes. Mais est-ce une raison pour ne plus les sanctionner du tout ?

Les thèses anticarcérales ne sont pas nouvelles, des mouvements d’extrême-gauche, en particulier de tendance anarchiste libertaire, soutiennent ces positions depuis des décennies, leur argument principal étant que la population carcérale est presque exclusivement constituée d’hommes pauvres et racisés, victimes d’une justice d’Etat classiste et raciste, ce que les statistiques confirment. On se souvient qu’au moment de la Deuxième vague féministe, des phallocrates de gauche prétendaient interdire aux femmes violées par des immigrés de porter plainte – car à leur yeux, il était inacceptable d’envoyer dans les prisons de l’Etat bourgeois des hommes pauvres et victimes de racisme ; seule l’oppression de classe et de « race » comptait pour eux, celle de « la prolétaire du prolétaire » ne les préoccupait pas le moins du monde, ils l’ignoraient superbement.

On voit quelles étaient les priorités de cette gauche révolutionnaire ultra-machiste : ce qui concernait les hommes étant par définition toujours plus important, la défense des droits des violeurs prolétaires et de leur liberté passait avant la protection des femmes (souvent également prolétaires) qu’ils agressaient. Mêmes priorités chez Houria Bouteldja qui enjoignait aux femmes des minorités de ne pas dénoncer des « frères » s’ils les avaient violées.

On discerne les mêmes échelles de valeur, les mêmes réflexes sexistes et la même absence de références féministes dans l’article de Gwenola Ricordeau prêchant l’abolition du système carcéral, et son argument principal est le même que celui de ses prédécesseurs anticarcéraux : l’institution carcérale est injuste parce que les hommes incarcérés pour viol et agressions sexuelles sont majoritairement « pauvres, issus de l’immigration ou de l’histoire coloniale ». Il est manifeste que les agresseurs sexuels des classes supérieures échappent le plus souvent à la prison (c’est ce que mettait en évidence Georges Vigarello dans son « Histoire du viol »), et c’est inacceptable. Pour autant, la justice consiste-t-elle à ne pas mettre en prison les prédateurs sexuels pauvres sous le prétexte que les prédateurs riches n’y vont jamais ? Ou ne faudrait-il pas plutôt faire en sorte que ceux-ci soient plus souvent incarcérés pour leurs agressions ? On observe chez Gwenola Ricordeau la même indignation sélective que chez les gauchistes des années 70 face aux injustices subies par les criminels issus de catégories défavorisées, implicitement jugées plus injustes que les violences qu’ils infligent à leurs victimes féminines, et la même indifférence aux conséquences que l’abolition du système carcéral aurait pour les plus faibles et les plus vulnérables d’entre elles.

 Le type de réhabilitation censé se substituer à l’incarcération proposé par les anticarcérales est la « restaurative justice » (justice réparatrice). Les féministes ont émis les plus expresses réserves sur cette alternative à la justice pénale qui a pris naissance dans des groupes dont l’accès à cette justice pénale raciste et classiste était limité, ou qui s’étaient sentis discriminés ou pas entendus dans leurs interactions avec elle, comme les populations autochtones au Canada, qui sont (comme les Africains-Américains aux Etats-Unis) représentées dans la population carcérale de façon disproportionnée par rapport à leur importance démographique. Des groupes de femmes se sont aussi formés sur la base de cette approche réparatrice sur certains campus canadiens où les autorités universitaires avaient institué des processus de règlement des affaires de viol inadaptés et inefficaces : face à cette carence des autorités, des femmes ont pris ces affaires de viol en main. Dans toutes ces situations, c’est parce que les instances officielles en charge de sanctionner diverses infractions étaient défaillantes vis-à-vis de certaines catégories de victimes que le recours à la justice réparatrice a été envisagé en remplacement.

Qu’est-ce que la justice réparatrice ?

Le concept à partir duquel opère la justice réparatrice c’est que, lorsqu’une infraction est commise, ce n’est pas seulement la victime qui subit un dommage, c’est toute la communauté où a lieu cette infraction qui est affectée, et toutes les personnes qui en font partie. Un des exemples de cet axiome que donnent les partisan.es de la justice réparatrice, c’est le cas du viol : quand un viol se produit dans une communauté, c’est la sécurité de toutes les femmes de cette communauté qui est menacée.

Dans cette approche, l’infraction ne concerne pas seulement l’Etat, la police et la justice, mais l’ensemble du groupe auquel appartiennent les personnes en cause, les relations interpersonnelles à l’intérieur de ce groupe, et celles de la victime et de l’agresseur. Dans la justice réparatrice, l’objectif est de réparer ces relations compromises : la communauté est fracturée et perturbée par ces infractions, son unité doit être restaurée, et la relation entre agresseur et victime doit également être amendée. De ce fait, la responsabilité de l’infraction n’appartient pas seulement au perpétrateur, elle est aussi collective ; par exemple, dans un cas de viol, on pourra intégrer la notion de culture du viol dans la prise en compte de l’agression. Dans cette approche, l’agresseur est, d’une certaine façon, victime de cette culture au même titre que l’agressée.

On voit ce qui dérange les féministes dans la justice réparatrice : la protection de la victime, de son bien-être et de ses besoins, l’importance de sa reconstruction, la reconnaissance du tort grave, matériel et psychologique, qui lui a été causé, la profondeur et la persistance de son trauma ne sont plus le focus ; ce qui est mis en avant, c’est la réparation du tort causé à la communauté, la restauration de sa cohésion, et la réhabilitation de l’agresseur, de façon à ce qu’il puisse de nouveau en faire partie. Cette approche a été comparée à celle des familles face à l’inceste : celui-ci doit être tu ou minimisé, de façon à ne pas déchirer la famille : la préservation du clan est prioritaire, et pour cela l’agression est dédramatisée, réduite à un conflit interpersonnel, les responsabilités sont partagées, la distinction éthique fondamentale entre victime et agresseur devient floue et les difficultés et les souffrances de celui-ci doivent aussi être entendues. Et le but ultime de la justice réparatrice est que, une fois qu’il a reconnu sa faute et dédommagé sa victime, la résolution du conflit ainsi obtenue doit déboucher sur le pardon et la réconciliation, condition d’une unité ressoudée du groupe. Le bien collectif prime sur tout le reste, préserver la communauté et ramener en son sein le membre égaré sont les buts visés, la paix doit être rétablie entre les hommes et les femmes, la souffrance de la victime est secondaire, elle doit se sacrifier pour le clan – c’est-à-dire pour les membres masculins de son clan.  

L’implication de la communauté étant centrale dans le concept de justice restauratrice, elle est partie prenante de façon majeure dans les procédure de résolution du conflit mises en oeuvre; ces procédures sont :

– les conférences familiales, au cours desquelles la situation est discutée, des actions sont envisagées, et éventuellement un médiateur/trice est désigné.e pour assurer et contrôler la communication entre le perpétrateur et sa victime. Pour les féministes, cela peut rappeler fâcheusement les réunions familiales où, quand une femme dénonce les violences conjugales qu’elle subit, toute la famille se ligue et fait pression sur elle pour la convaincre de rester ou de revenir avec son mari.

– les groupes de soutien pour la victime, pour la sortir de son isolement. Ces groupes pourront être en non-mixité, et un objectif de dépersonnalisation de l’agression sera poursuivi en partageant les récits d’agressions sexuelles subies par les membres du groupe, afin de les inscrire dans le contexte général de la culture du viol.  

– les groupes de responsabilisation de l’agresseur qui accompagneront celui-ci afin qu’il prenne conscience de sa faute, envisage une réparation, et entende la réprobation et la colère de la communauté. S’il persiste à ne pas reconnaître sa responsabilité, des moyens de rétorsion, comme le menacer de révéler publiquement son identité, seront utilisés.

– les rencontres de la victime et de l’agresseur, afin que celui-ci s’explique, s’excuse, demande pardon, en présence d’une médiation.

Là aussi, les féministes ne sont pas d’accord pour que ces méthodes soient utilisées en cas de crime sexuel. Leur principale objection concerne les rencontres victimes-agresseurs (c’est la méthode mise en œuvre par une association de lutte contre la pédophilie qui met en contact pédophiles et victimes de pédophilie) dont les risques pour la victime sont évidents : réactivation du trauma, sentiment d’insécurité, perte de confidentialité, crainte de représailles. Olivia Mons, au nom de l’association France victimes, signale que l’agressée peut être exposée à des « propos très durs » au cours de ces rencontres, qui vont la déstabiliser et risquent de compromettre sa reconstruction (14). En la présence intimidante voire menaçante de son agresseurs, sa parole ne sera pas libre, tétanisée par la peur, elle n’osera pas ou sera incapable d’exprimer sa pensée. Les victimes peuvent être soumises à des pressions de la part des familles, d’acteurs sociaux, ou de leur communauté pour accepter ces rencontres, accorder leur pardon à l’agresseur et reprendre la relation avec lui. Beaucoup de victimes de viol ou de pédocriminalité refusent absolument de se retrouver en présence de leur violeur, alors qu’elles veulent au contraire et autant que possible, tourner la page et éviter de penser à lui. On peut voir ces injonctions communautaires à rencontrer l’agresseur et à retisser un dialogue avec lui comme une forme de sadisme inconscient envers les victimes.

L’agresseur peut manipuler la médiation, les groupes de soutien et la victime, feindre un remord qu’il ne ressent pas, utiliser cette mise en scène de repentance pour se donner socialement une bonne image : on connait les talents de manipulateurs des personnalités narcissiques. Les membres des groupes de soutien et les personnes assurant la médiation sont des bénévoles n’ayant aucune formation en psychologie dont les interventions bien intentionnées mais parfois maladroites, loin d’être réparatrices, pourront aggraver le trauma des femmes agressées. Et certes, le personnel judiciaire est imprégné de préjugés sexistes, mais c’est également le cas pour les personnes assurant la médiation. Et ces bénévoles sont surtout des femmes, c’est elles qui, comme d’habitude, investissent sans rémunération leur temps et leur énergie pour soigner la communauté déchirée et réhabiliter les criminels masculins, dont la fréquentation peut être émotionnellement éprouvante voire dangereuse pour elles. Et elles se retrouvent ainsi « castées » dans les rôles féminins les plus traditionnels : mères, infirmières, assistantes sociales, vouées au service des hommes, chargées de gérer et de soigner leurs comportements (auto)destructeurs et de réparer les dommages humains et sociaux qu’ils provoquent.

Dans les « thérapies de couples » comme dans ce type d’intervention, la médiation implique une attitude conciliante avec la violence masculine pour que l’homme ne se braque pas et accepte de communiquer. En installant une fausse symétrie entre les souffrances de la victime et celle de l’agresseur, elle nie le différentiel de pouvoir entre eux qui est à l’origine de cette violence. En faisant sortir la violence masculine du champ judiciaire, et en prétendant la régler par une simple intervention communautaire, elle banalise cette violence, en fait disparaître la gravité, ramène un crime relevant des assises au niveau d’une simple querelle de voisinage à régler à l’amiable. Dans la mesure où il s’agit avant tout – comme il s’agit avant tout dans les thérapies de couple de sauver le couple – de restaurer le bon fonctionnement de la communauté en arrivant à un compromis entre personnes concernées, la poursuite de ce compromis risque de se faire aux dépens de l’équité envers la victime.

Enfin, la justice réparatrice, quand elle se substitue totalement à l’intervention judiciaire, permet à l’agresseur d’échapper à des sanctions punitives, ce qui est tout bénéfice pour lui : si on lui offre le choix entre se soumettre à une procédure de justice réparatrice et encourir des sanctions pénales, on sait d’avance quelle sera sa décision. Des recherches mettent par contre en évidence que les bénéfices de la justice réparatrice pour les victimes sont moins clairs. Constatation prévisible, vu que les priorités de la justice réparatrice sont avant tout la reconstruction de la relation victime-agresseur et la « guérison » du criminel, condition d’un retour à la normale pour la collectivité : que le crime soit en quelque sorte « digéré » et que la page soit tournée, au mépris des droits de la victime qui, pour les féministes, doivent rester prioritaires.

Plus généralement, on peut douter que la réappropriation communautaire des situations de violences envers les femmes leur offre une plus grande protection que la justice pénale. La justice pénale est patriarcale – mais les communautés aussi. Plus l’emprise d’une communauté sur les individus est forte, plus sa sauvegarde est érigée en valeur suprême, moins les femmes y sont libres et plus elles sont contraintes par la pression communautaire à respecter les « community standards » patriarcaux en vigueur.

Dans ce débat, il est important de rappeler que l’incarcération est un phénomène masculin de façon écrasante (en France, 96,3% des incarcérés sont des hommes) et que l’institution carcérale entraîne des coûts très élevés – les 3,8 milliards d’Euros de budget annuel de l’administration pénitentiaire sont dépensés presque exclusivement pour contrôler la criminalité masculine. Vu que la quasi-totalité des détenus sont de sexe masculin, on voit encore plus clairement à qui bénéficie l’abolitionnisme carcéral. D’autre part, vu que le nombre des condamnations pour viol a baissé de 40% en 10 ans (15) et qu’une fraction importante des détenus pour viol (16) ont commis au moins une autre infraction à caractère sexuel, on ne peut pas dire que la justice mette en oeuvre l’emprisonnement des violeurs sur une grande échelle : on sait qu’une infime proportion d’entre eux sont jugés et emprisonnés, que la majorité des enquêtes se terminent par un « sans suite » et qu’environ 9 sur 10 des agresseurs qui font l’objet d’une plainte ne sont pas condamnés. Parce que la justice est laxiste et n’emprisonne que très peu de prédateurs sexuels, doit-on en conclure que les emprisonner ne sert à rien ? La prison ne serait pas dissuasive, parce qu’on n’envoie qu’un nombre minime de criminels sexuels en prison, donc supprimons la prison ? C’est le même type de raisonnement paralogique qui est avancé par les pro-prostitution contre la loi criminalisant l’achat de sexe : très peu d’acheteurs de sexe sont verbalisés, cette loi est peu et mal appliquée –voire sabotée ; cela est-il une raison pour la taxer d’inefficacité et exiger son abolition?  Ce que les féministes doivent revendiquer, c’est une meilleure application des lois pénalisant les violences masculines, pas leur dépénalisation.

Cette dépénalisation des violences masculines, c’est la solution proposée par les partisan.es de l’abolition du système carcéral dont la réponse à cet immense laxisme judiciaire et social à l’égard de ces violences consiste à en remettre une louche. Cet objectif est radicalement antagoniste à la défense des droits des femmes et s’inscrit dans une offensive antiféministe plus large, issue d’un « féminisme anticarcéral » lié à des mouvances queer, « intersectionnelles » et « inclusives » favorables à la prostitution et au mouvement transgenre : un de ces féminismes « touche pas à mon patriarcat » que la détresse des machos violents, à condition qu’ils soient prolétaires, émeut profondément, et dont le programme revendicatif consiste essentiellement à instrumentaliser le féminisme pour le mettre au service des intérêts patriarcaux ; comme on peut le voir dans cet article, « LGBTQI contre la prison », c’est à cette mouvance que se rattache idéologiquement Gwenola Ricordeau (17). On comprend pourquoi ces positions anticarcérales font partie de la plate-forme revendicative des mouvances mentionnées ci-dessus : il y une cohérence évidente entre les positions du STRASS (qui veut dépénaliser le proxénétisme et l’achat de sexe) et celles des pro-abolition des prisons (qui veulent dépénaliser le viol et les agressions sexuelles) : dans les deux cas, il s’agit de dépénaliser les violences masculines. Rappelons enfin que les radfems ne sont pas intégralement anti-anticarcérales : elles dénoncent l’emprisonnement des femmes condamnées parce qu’elles se sont défendues ou ont protégé leurs enfants contre un partenaire violent ou un prédateur sexuel. Regrettablement, cette catégorie d’incarcérées ne semble pas beaucoup intéresser les féministes anticarcérales.

Faisant référence à Michel Foucault (« Surveiller et punir »), Gwenola Ricordeau affirme que, la prison étant au service de l’Etat, « ne peut être utilisée pour lutter contre le capitalisme, le patriarcat ou le racisme systémique » (18). Si les féministes avaient adopté ce point de vue « tout ou rien » – qu’il ne fallait rien attendre de l’Etat, de la loi et de la justice et avaient renoncé  à lutter pour les faire évoluer, nous n’aurions pas obtenu le droit de travailler ou d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation du mari, pas le droit de gérer nos biens propres et de disposer de notre salaire, pas le droit de nous inscrire en faculté sans autorisation maritale, pas le droit de voter et d’être élues, ni le viol ni le viol conjugal ne seraient reconnus comme crimes, nous n’aurions pas obtenu le droit à l’avortement et à son remboursement, etc. Certes, il y a une distinction fondamentale à faire entre droits formels et droits réels, mais sous l’impact des luttes féministes, des droits formels peuvent peu à peu devenir des droits réels. En attendant l’abolition du patriarcat et du capitalisme, que nous souhaitons ardemment mais qui tarde à venir, la démarche réformiste permet au moins d’améliorer concrètement la vie des femmes, objectif (certes trivial face à ces causes révolutionnaires grandioses) auquel Gwenola Ricordeau donne l’impression d’être indifférente.

Face à cette nouvelle offensive des féminismes « les hommes d’abord » et à leur démarche de conciliation avec la violence masculine, et même si on peut tomber d’accord sur le fait que l’institution carcérale, comme la justice, devrait être réformée et humanisée sur de nombreux points, il y a un fait incontournable: les violeurs emprisonnés ne violent pas, les féminicideurs emprisonnés ne tuent pas. Il y avait, en mars 2020, 75 575 détenus en France, dont environ 1 sur 4 (22%) est un délinquant sexuel. Laisser en liberté ces milliers de prédateurs sexuels parmi les plus redoutables – pédocriminels multirécidiviste, serial violeurs, etc ; les auteurs de simples agressions sexuelles sont rarement emprisonnés –est une idée aberrante qui témoigne d’une indifférence inconcevable à la sécurité des femmes et des enfants.

Je ne peux pas oublier ce que disent des femmes victimes de violences et récemment une victime de tentative d’assassinat : elles n’ont pu cesser de vivre dans la terreur (angoisse, panique, cauchemars, avoir l’impression d’être suivie, entendre des bruits d’effraction la nuit, craindre que leurs enfants soient kidnappés ou tués, etc.) que lorsque leurs agresseurs étaient en prison. Quand ils étaient libres, elles étaient et se savaient en danger de mort. Ce sont ces femmes qui doivent être notre priorité, pas la « guérison » de leurs agresseurs, ni l’apaisement de la communauté. Il y a La réponse aux crimes sexuels masculins ne peut être l’accommodement raisonnable avec les criminels et le « féminisme anticarcéral », loin d’être « women centered », est objectivement une idéologie de protection des hommes violents.

Les féministes se sont battues depuis des décennies contre cette antique règle patriarcale stipulant que les crimes contre les femmes commis dans la sphère privée ne concernaient pas la justice et pour que les auteurs de ces crimes soient jugés et si possible empêchés de récidiver. La justice réparatrice, en faisant repasser ces crimes dans la sphère privée et en prétendant libérer les violeurs de toute sanction pénale, est porteuse d’un retour en arrière majeur par rapport à ces conquêtes du féminisme et aggrave le rapport inégalitaire existant entre hommes et femmes d’où découlent les violences masculines au lieu de le réduire. Nous continuerons à nous battre pour une meilleure protection des victimes contre ces violences, pour que leur droit humain fondamental à la sécurité soit enfin effectivement assuré et qu’elles ne finissent pas en statistiques anonymes dans la liste annuelle des féminicides et dans la foule innombrable des victimes de viol. Dans la mesure où cet objectif requiert (dans le cas où il n’y a pas d’autres options efficaces) l’incarcération de leurs agresseurs, la contradiction entre féminisme radical et féminisme anticarcéral paraît insurmontable.

Francine Sporenda

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2021/05/23/rehabilitation-des-hommes-violents-efficace-ou-poudre-aux-yeux/


(1) http://www.justice.gouv.fr/statistiques-10054/infostats-justice-10057/les-condamnations-pour-violences-sexuelles-31757.html

(2) https://www.lepoint.fr/societe/feminicides-121-femmes-tuees-en-2018-par-leur-conjoint-ou-ex-compagnon-10-07-2019-2323920_23.php#:~:text=En%202018%2C%20121%20femmes%20ont,%C3%A9poux%2C%20concubins%2C%20etc.)

(3) http://www.sexual-offender-treatment.org/88.html

(4) Idem.

(5) Idem

(6) idem

(7) idem.

(8) « Sexual offenders treatment for reducing recidivism among convicted sex offenders (2017)

(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Viol_en_France

(10) https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1780353/inegalite-budget-eric-girard-isabelle-charest et https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1788965/hommes-violents-aide-quebec-violence-conjugale-feminicide#:~:text=La%20vice%2Dpremi%C3%A8re%20ministre%20et,publique%20du%20Qu%C3%A9bec%2C%20Genevi%C3%A8ve%20Guilbault.&text=Les%20organismes%20vou%C3%A9s%20%C3%A0%20aider,cours%20des%20cinq%20prochaines%20ann%C3%A9es.

(11) Correctionnalisation https://www.village-justice.com/articles/correctionnalisation-viol-point-vue-avocat-victime-par-Carine-DURRIEU-DIEBOLT,24384.html

(12) https://www.vice.com/fr/article/93yy3e/pourquoi-la-prison-pose-probleme-gwenola-ricordeau-sur-labolitionnisme

(13) https://www.lejdd.fr/Societe/Justice/la-justice-restaurative-un-outil-contre-les-violences-sexuelles-3870218

(14) http://psychology.iresearchnet.com/forensic-psychology/violence-risk-assessment/sex-offender-recidivism/

(15)https://smart.ojp.gov/somapi/chapter-3-sex-offender-typologies https://www.statista.com/statistics/1177271/number-of-reported-cases-of-sexual-offence-in-sweden-by-type/

(16) https://friction-magazine.fr/lgbtqi-contre-la-prison-entretien-avec-gwenola-ricordeau/

(17) https://www.vice.com/fr/article/93yy3e/pourquoi-la-prison-pose-probleme-gwenola-ricordeau-sur-labolitionnisme

4 réponses à “Réhabilitation des hommes violents : efficace ou poudre aux yeux ?

  1. Catherine ALBERTINI

    Il y a encore pire que le féminisme anticarcéral, désormais il y a le féminisme post-pornographie où l’on apprend à ‘apprendre du godmiché’ et où ‘l’anus est le laboratoire de l’expérimentation démocratique’ (voir Zarra Bonheur et c’est un féminisme académique performatif !)

  2. Catherine ALBERTINI

    Bravo ! Et merci de mettre les points sur les i. Ras le bol de la culture du ‘care’ et de la câlinothérapie pour les hommes violents.

  3. Remarquable article Francine, merci!

  4. Merci et pour l’article et pour tous les liens

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