De quoi la Syrie est-elle le nom ?

ct49

Avec les aimables autorisations
de l’auteur et de ContreTemps

En mars 2012, à l’occasion du 1er anniversaire de la révolution syrienne, Yassin Al Haj Saleh a publié un article sous le titre « Syrie, la révolution impossible », dans lequel il analyse les conditions locales, régionales et internationales qui interdisent aux Syriens qui se sont soulevés de remporter la victoire, c’est-à-dire, non seulement de renverser le régime des Assad, mais aussi et surtout de bâtir sur ses décombres le régime démocratique, pluraliste, dont ils rêvent. D’où à la fois, selon lui, la grandeur de leur révolution et son caractère tragique, celui d’une lutte désespérée contre le destin.

En quarante ans, explique Yassin, dont trente sous le règne absolu du père-fondateur, le régime n’a eu de cesse d’enserrer la société syrienne dans un infernal réseau de service de renseignement et de la « miner » par la peur et la méfiance, aussi bien entre communautés confessionnelles ou ethniques qu’entre individus les composant, et cela de façon à ce que toute contestation se transforme inexorablement en guerre civile. Or, il s’agit de surcroît, contrairement à l’Égypte par exemple ou bien à la Tunisie, d’un État-nation inachevé, indécis sur son identité, et qui ne peut, à cause de sa situation géographique, ne pas subir les effets de la polarisation entre les axes régionaux (en l’occurrence entre l’Iran et l’Arabie saoudite) – polarisation d’autant plus calamiteuse qu’elle n’est pas uniquement politique, mais également religieuse. À quoi s’ajoute la très longue complaisance occidentale pour le régime des Assad, père et fils, au nom de la sacro-sainte stabilité, celle-ci étant devenue, dans « l’Orient compliqué » des apprentis orientalistes, le seul critère de la bonne gouvernance.

Les événements qui se sont succédé depuis lors n’ont fait que confirmer ces prévisions pessimistes. Certes, en moins de deux ans, malgré la répression inédite par sa férocité, malgré le soutien massif apporté au régime par l’Iran et les milices chiites libanaises et irakiennes, les trois quarts du territoire syrien, y compris Alep-Est et la Ghouta de Damas, allaient échapper à son contrôle. Il n’en reste pas moins qu’il pouvait raisonnablement espérer les reconquérir, muni du permis de tuer à durée indéterminée qui lui fut honteusement accordé à la suite du massacre chimique d’août 2013, grâce à la connivence entre Israël, la Russie et les États-Unis. Moment décisif de bascule en sa faveur, le confortant dans son impunité, surtout que Daech occupera peu après le devant de la scène avec ses fulgurantes conquêtes territoriales, en Syrie et en Irak, et ses crimes délibérément spectaculaires. Et l’on connaît bien la suite : l’inéluctable défaite militaire de la révolution qui devait faire face, depuis l’automne 2015, sans en avoir les moyens, aux bombardements massifs, sans répit, de l’aviation russe et aux barils d’explosifs de l’armée, en plus des campagnes terrestres d’encerclement et d’anéantissement.

Nous avons été nombreux, notamment depuis ces développements dramatiques, à considérer la Syrie comme la métaphore de tout ce qui va mal dans le monde : tueries, tortures, viols, confiscations des biens, nettoyages confessionnels ou ethniques… La barbarie du régime et de ses alliés et protecteurs se déployait dans l’indifférence quasi générale de l’opinion publique mondiale, voire avec l’assentiment d’un secteur relativement large où se côtoyaient – où se côtoient toujours – toutes sortes de forces politiques et de tendances idéologiques, de l’extrême droite fascisante à l’extrême gauche anti-impérialiste, empêtrée elle dans sa nostalgie morbide de l’époque bénie de la guerre froide. À la question de savoir de quoi la Syrie est-elle le nom, on est ainsi tenté, à juste raison, de pointer d’emblée cet « air du temps » irrespirable dans un monde sans repères, et bien plus favorable en tout cas à la contre-révolution qu’à la révolution. Le soulèvement arabe de 2011, survenu dans le continent le plus ravagé par le despotisme et la corruption, loin d’illustrer une inversion durable de la droitisation du monde, à l’œuvre depuis les années 1980 du siècle dernier, ressemblait davantage à une avancée à contre-courant, héroïque et désespérée. De même d’ailleurs que la seconde vague, aussi puissante que la première, qui a déferlé en 2019, de l’Algérie au Liban en passant par l’Irak et le Soudan, et qui a été brisée par la résilience des pouvoirs prédateurs en place – mais aussi par les maux inguérissables des mouvements populaires de notre époque.

Impossible et inévitable, qu’elle soit venue ou non à son heure, la révolution syrienne était également orpheline, en ce sens que l’opposition démocratique de laquelle elle aurait pu se réclamer était en ruines, laminée par la répression comme par ses absurdes divisions. Les manifestants des sept ou huit premiers mois devaient tout inventer, et le faire sous le feu des sbires et des snipers : les mots d’ordre, les structures organisationnelles adéquates et une stratégie à moyen terme, et dégager une représentation mariant détermination et lucidité. Leurs coordinations de base étaient prometteuses mais elles furent aussitôt créées doublées par une direction autoproclamée dont la plupart des membres étaient obnubilés par l’illusion d’une très prochaine intervention étrangère salvatrice. Tuteurs indignes sous leurs différents oripeaux, ils ont très rapidement perdu toute crédibilité à l’intérieur, auprès du peuple de la révolution, comme sur le plan international. Situation d’autant plus catastrophique que la militarisation du soulèvement en 2012 posait de redoutables questions de commandement, de planification des opérations et d’intendance qu’ils ne soupçonnaient même pas auparavant.

Sur ce point, la militarisation, et plus généralement la gestion de la dualité violence/ non-violence, il est de bon ton depuis des années, dans la mouvance libérale, de ne jurer que par « notre belle révolution pacifique », feignant croire que le recours à la lutte armée était une décision politique prise par on ne sait quelle force obscure de l’opposition, avec l’intention de transformer le soulèvement populaire en guerre civile à caractère confessionnel. La faute commise en la matière n’était-elle pas plutôt de n’avoir pas prévu toutes les conséquences de l’usage démesuré de la violence par le pouvoir, de ne pas s’y être préparé, puis de s’y être laissé entraîner sans la moindre chance de la maîtriser ? On a beau éplucher les débats la concernant depuis que la Syrie s’est installée dans la guerre, on ne trouve nulle réflexion stratégique sur sa conduite. De toute façon, les officiers et les soldats de l’Armée syrienne libre, outre le fait qu’ils portaient malgré eux les stigmates de l’armée d’Assad qu’ils avaient désertée, n’allaient pas tarder à être bousculés par les groupes djihadistes dont les chefs avaient été libérés de prison par le régime, en prévoyant la suite, et qui étaient mieux organisés, nettement plus fournis en armes et en munitions, et, qu’on le veuille ou non, animés d’une vision du monde dont l’anachronisme n’altère pas la puissance.

Les manifestants pacifiques ayant été décimés par dizaines de milliers, tués ou promis en prison à une mort encore plus atroce, et la lutte armée étant menée sans discernement, avec des zones dites « libérées » mais soumises sans défense aux bombardements meurtriers de l’ennemi, les instances prétendument représentatives de la révolution s’enfonçaient jour après jour dans l’insignifiance, incapables de la moindre initiative autonome. Mais aussi désordonné et improductif, il faut le reconnaître, était le comportement du large spectre démocratique, rétif à l’action politique. Nourri d’une vague idéologie libérale, caractéristique de l’air du temps, il a constamment marqué, toutes générations confondues, la même réticence à poser le problème vital des alliances, la même hostilité à l’organisation, la même frayeur des fantômes du passé, de ses dérives bureaucratiques, sectaires ou autoritaires. Si bien que la révolution s’est retrouvée sans nom et surtout sans adresse, à part celle desdites instances unanimement déconsidérées. Si les réseaux sociaux ont permis aux Syriens de l’opposition, naguère interdits d’expression et de communication, de se connaître davantage, ils ont aussi bouché leur horizon à force de prises de position intempestives, de propos moralisateurs, de polémiques stériles et de lamentations sur un présent tragique et un avenir incertain.

On peut aisément déceler au fond de cette idéologie qui se veut non-idéologique, « ni de gauche ni de droite », la croyance en le développement de la société civile comme l’instrument privilégié d’une transition démocratique. Une transition qui se fond dans le paradigme néolibéral, et qui garantirait l’autonomie des citoyens vis-à-vis de leurs communautés d’origine d’un côté, et de l’État de l’autre. Au début des années 2000, le lancement des comités de revivification de la société civile en Syrie se justifiait pleinement. C’était dans le contexte du Printemps inachevé de Damas l’annonce d’un retour au politique dans un pays qui en avait été très longtemps privé. Le régime l’a vite compris et sonné la fin de la récréation. L’engouement dans la diaspora après 2011 pour les ONG, censées structurer ladite société, a été au contraire le signe d’une dépolitisation assumée, un prétexte pour renoncer à jouer un rôle politique. Précisons ici pour éviter tout malentendu que ce n’est pas l’activisme humanitaire, éducatif, culturel, féministe, etc., en tant que tel, qui est en cause mais une configuration de l’opposition laïque dans laquelle l’activiste, souvent salarié, remplace le militant, et où l’exécution de la tâche parcellaire immédiate obère la vision d’ensemble, indispensable dans la lutte pour l’objectif final. Sans oublier que le pullulement d’associations spécialisées n’a guère brimé les ambitions individuelles mais les a au contraire exacerbées. Si chacun avait eu les moyens de fonder une ONG à sa mesure, il n’aurait pas hésité ! Tous les regrets de notre large spectre démocratique concernant la militarisation de la révolution et son islamisation, toutes les invectives contre l’opposition officielle ou les faux amis du peuple syrien, aussi légitimes soient-elles, ne pèsent pas lourd tant qu’on ne tient pas compte, en même temps, de cette attitude.

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Dans son article prémonitoire de mars 2012, Yassin Al Haj Saleh avait bien souligné, parmi les raisons pour lesquelles la révolution syrienne était  impossible, que la Syrie était « le monde en miniature » et « qu’un tel pays ne pouvait changer radicalement tout seul ». Il imaginait toutefois, possible, et même certain, que le régime tombe à brève ou moyenne échéance. Or force est de constater qu’il n’en est rien, neuf ans après. Bachar al-Assad est toujours au pouvoir et, sauf accident imprévisible, il sera réélu pour la quatrième fois dans la mascarade électorale qui se prépare en son honneur.

On sait que l’avenir de la Syrie échappe pour le moment à tous les Syriens et qu’il dépend de ce que décideront Russes et Américains, Iraniens, Turcs et Israéliens. Mais quoi qu’ils fassent, il est une tâche primordiale qui incombe aux démocrates syriens, mais aussi à leurs amis du monde entier, celle de mettre fin à l’impunité de ce régime génocidaire. Il y va de la paix civile, de la réconciliation nationale… et, en communion avec les autres peuples de la région, d’une révolution qui ne serait plus impossible.

Farouk Mardam Bey

Farouk Mardam Bey est historien et éditeur. Le présent texte est celui de son intervention dans le cadre de la journée d’études « La Syrie, la révolution, la guerre, dix ans après », à l’Université de Toulouse, le 11 mars 2021.

Contretemps n°49 : Dix années de révolutions arabes

Editions Syllepse, Paris 2021, 192 pages, 13 euros

https://www.syllepse.net/contretemps-n-49-_r_94_i_857.html


RASSEMBLEMENT le 26 Mai contre la MASCARADE de « l’élection » de Bachar Al Assad en SYRIE

https://www.change.org/p/médias-élus-exécutif-français-contre-la-mascarade-de-l-élection-de-bachar-al-assad-en-syrie?

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Solidaritepeuplesyrien

« Liberté pour le peuple syrien et

pour tous les peuples opprimés ! »

« Je salue tous les participants à ce rassemblement. Nous sommes aujourd’hui ici ensemble pour dénoncer les prétendues élections présidentielles en Syrie, élections illégitimes dont le but est de justifier le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad, soutenu à bout de bras par ses alliés [Bachar a été « élu » avec 95,1% des suffrages ; le score de 2014, 88,7%, a été battu; l’ONU, elle, indique que 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté]. Cette condamnation est partagée par les Syriens de la diaspora et leurs amis ainsi que ceux des zones hors du contrôle du régime syrien. Mais pas seulement ! Des Syriens, dans des zones sous contrôle du régime, ont déclaré le boycott de ces élections en manifestant dans les villes et les campagnes de la région sud, en particulier à Deraa et Hauran, berceau de la révolution syrienne.

Le maintien de Bachar à la tête du pouvoir en Syrie signifie que la situation perpétuera l’état de fait d’occupations et de zones d’influence pour une période indéterminée et met en péril la région tout entière déjà largement instable. Cela signifie aussi laisser s’accomplir des crimes contre le peuple syrien et poursuivre ainsi la catastrophe syrienne, considérée comme l’une des plus importantes sur le plan humanitaire après la Seconde Guerre mondiale.

Cela signifie continuer à saboter et faire barrage à la solution politique internationale conformément aux décisions de Genève. Etant en contradiction avec la résolution 2254, ceci rend la farce électorale invalide.

Dix ans se sont écoulés depuis le soulèvement du peuple syrien. Soulèvement qui s’est transformé en une révolution pour la liberté et la dignité. Depuis que les enfants de Deraa, au début du printemps arabe en Tunisie et en Egypte, se sont exprimés contre Assad avec leurs écrits sur les murs de leur école : « Votre tour viendra docteur ».

Il s’ensuit 700 lieux recensés, à travers tout le pays, de protestation dans les villes et les campagnes. Le chanteur de la révolution Qashush a scandé sa chanson (Dégage Ya Bachar) sur la place la plus importante de la ville de Hama (ma ville natale). Il la chantait devant des centaines de milliers de manifestants, mais aussi devant les ambassadeurs français et américain qui étaient présents et ont été parmi les témoins directs de la révolution pacifique, exigeant le départ du régime et de Bachar al-Assad.

Je veux vous rappeler comment les manifestants ont reçu les ambassadeurs, avec des fleurs. Ils espéraient tous que la communauté internationale sauverait les personnes sans défense face à un régime dictatorial, corrompu et brutal qui pourrait commettre les crimes les plus horribles, comme il l’a fait dans le passé sous le règne de son père Hafez al-Assad.

Et d’ailleurs il a brandi cette menace dès le début par l’intermédiaire de ses partisans avec le slogan : « Assad ou on brûle le pays » ! Et ils l’ont fait.

Malheureusement, le peuple syrien n’a pas pu faire face à un régime mafio-fasciste qui s’est imposé par la force avec une structure globale malgré l’apparence, factice, d’institutions démocratiques formelles, obéissant en réalité aux instructions des services de sécurité. Assad père et fils ont dirigé la Syrie pendant des décennies en vertu de la loi d’urgence et de la loi martiale, provoquant une situation catastrophique.

Le premier responsable est Bachar al-Assad qui doit être présenté devant la Cour pénale internationale, puisqu’il a été condamné au niveau international pour des crimes liés à l’utilisation d’armes chimiques.

Nous apprécions à sa juste valeur l’exigence du Parlement européen selon laquelle il ne devrait pas y avoir d’impunité envers les auteurs de crimes contre l’humanité, mais aussi la déclaration, européenne et américaine, déclarant les élections présidentielles en Syrie illégitimes.

Je parle au nom du mouvement « Conscience Morale », un mouvement déclaré en France il y a cinq ans en tant que mouvement citoyen, culturel et politique qui comprend une élite d’artistes, d’intellectuels et de personnalités politiques, en Syrie, en France et dans les pays de la diaspora syrienne (plus de 30 pays) qui se sont engagés dans la révolution de la liberté et de la dignité pour une Syrie libre, démocratique et ouverte au monde, une Syrie avec un Etat de droit basé sur la citoyenneté pour tous et toutes.

Notre mouvement rejoint d’autres organisations, partis et organes syriens pour mettre en œuvre et imposer les résolutions de la communauté internationale conformément au chapitre sept de la Charte des Nations Unies, les imposer au régime et ses alliés.

Nous espérons la solidarité des peuples et de la communauté internationale. Il est temps que la conscience mondiale se réveille et que la communauté internationale assume ses responsabilités, comme cela s’est produit lorsqu’il a été confronté à des événements humanitaires traumatisants au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Bosnie.

Liberté pour le peuple syrien et pour tous les peuples opprimés ! Victoire pour les valeurs de liberté, de droits de l’homme, de justice et de paix ! 

Mazen Adi

Discours de Mazen Adi, au nom du mouvement « Conscience Morale », lors du rassemblement organisé par la diaspora syrienne à Paris le 26 mais 2021 pour dénoncer la mascarade des élections en Syrie le même jour. 

http://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-liberte-pour-le-peuple-syrien-et-pour-tous-les-peuples-opprimes.html


« ¡Libertad para el pueblo sirio y para todos los pueblos oprimidos! »

https://vientosur.info/libertad-para-el-pueblo-sirio-y-para-todos-los-pueblos-oprimidos/


De l’auteur :

« En ce septième anniversaire du déclenchement de la révolution syrienne… »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/03/22/en-ce-septieme-anniversaire-du-declenchement-de-la-revolution-syrienne/

Aux admirateurs de gauche de la Syrie d’Assad

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/12/20/aux-admirateurs-de-gauche-de-la-syrie-dassad/


En complément possible, de nombreux textes :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/?s=Syrie

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