La fabrique du « rien » n’a pas de frontière

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Acrimed, qui fête discrètement ses 25 ans cette année, se voit souvent reprocher de pratiquer l’amalgame ou d’adopter une démarche critique manquant de complexité. En effet, écrire « les médias » consiste à englober l’ensemble des médias sans nuance.

Alors oui (et à nouveau), nuançons : les médias ne sont pas tous les mêmes. Mais les élections présidentielles, au même titre que les mobilisations sociales ou les interventions militaires occidentales, sont des « verres grossissants ». Elles éclairent sur les pratiques et les dérives récurrentes de tous les médias dominants, et doivent interroger sur leur mode de fonctionnement. C’est entendu : les prescripteurs d’opinions – des présentateurs de JT aux matinaliers en passant par les éditorialistes et les chefs de service – n’ont pas la même responsabilité éditoriale ni le même poids dans les rédactions que les simples pigistes. Mais en intégrant les contraintes qui leur sont imposées, et en validant les consignes qui leur sont transmises, tous les journalistes – à des degrés divers – font tourner la machine et concourent à la production d’une information mutilée (p.11).

Qu’ils dictent l’agenda médiatique ou se portent garants du consensus, les médias dominants non seulement se comportent en gardiens du statu quo, mais accentuent les tendances les plus négatives inscrites, plus ou moins en pointillé, dans le mécanisme même de l’élection présidentielle. À coups de sondages commandés à l’infini (p.24), ils construisent (ou déconstruisent) des personnages « présidentiables » (p.22) et effacent les véritables enjeux politiques.

L’élection présidentielle de 2017 (p.3) a offert d’abondants matériaux pour l’observation des médias, notamment dans son entre-deux-tours, où les abstentionnistes potentiels furent sommés d’aller voter pour Emmanuel Macron (p.18). Pour quelle conclusion ? La plupart des médias contribuèrent à mutiler le débat démocratique dont ils se prétendaient les arbitres. Une fois l’élection passée, le prétendu « barrage » médiatique contre le Rassemblement national prend l’eau de toute part. Les sagas journalistiques sur la famille Le Pen se multiplient, les chroniques « divertissantes » sur les élus RN s’entassent dans la presse magazine, tandis que se succèdent à la Une les thématiques fétiches de l’extrême droite, faisant l’objet de (faux) débats entre (seuls) réactionnaires (p.7).

Toutefois, les grands médias ne sont pas tout-puissants (qu’on se souvienne du référendum sur le Traité constitutionnel de 2005), et leur « pouvoir » s’exerce rarement de façon autonome, mais en conjonction avec d’autres « pouvoirs », économiques, sociaux ou politiques : les médias ne font pas l’élection, mais ils jouent un rôle central dans les élections.

Ce pouvoir s’exerce d’autant moins isolément que, depuis longtemps, la professionnalisation de la vie politique et celle du journalisme politique se conjuguent et renforcent leurs effets. Mais surtout, le traitement médiatique de l’élection présidentielle se coule en quelque sorte dans les institutions de la Ve République, dont le présidentialisme originaire a été accentué par l’élection au suffrage universel direct à deux tours et l’alignement de cette élection sur celle des députés à l’Assemblée nationale.

Cette élection favorise la bipolarisation de la vie politique – les médias ne se préoccupent que du second tour – et la personnalisation. Ainsi la campagne présidentielle de 2022 a-t-elle débuté dans les médias depuis… le lendemain du second tour de 2017. Et ces derniers mois, pas une semaine ne passe sans qu’un sondage ou un débat télévisé n’aborde l’élection présidentielle, à tel point que d’autres sujets majeurs, comme la loi dite « Sécurité globale », qui concerne spécifiquement la liberté d’informer (p.30), sont relégués au second plan.

Je souligne les pratiques et dérives, l’agenda médiatique, les gardien·nes du statu quo, les sondages, la mutilation des débats…

* Au regard des lignes éditoriales, des couvertures médiatiques, des injonctions diverses, « l’élection, devenue un sport comme un autre, est traitée sous l’angle de la compétition ». Sondage et prédiction, sur-exposition des uns, « personnalisation outrancière et calînothérapie », feuilletonnage médiatique, figures imposées, complaisance et compassion, « bons clients » à inviter… les questions politiques non seulement ne sont pas posées mais relèvent d’une sorte d’obscénité pour le journalisme de commentaires. Un panorama qui illustre les misères d’un traitement dépolitisé de la politique.

* Je souligne l’article Darmanin-Le Pen, feuilleton médiatique en vase clos, l’actualité réduite aux problématiques sécuritaires, le remplissage maximal et l’information nulle, le registre sportif ou guerrier, leur passion commune pour l’« ensauvagement », les étendards réactionnaires, la manipulation de prospective (une hypothétique « probabilité » devient « inéluctable »), les grands radotages…

* Les auteurs et autrices abordent, entre autres, le documentaire « Première campagne », la fabrique de la désinformation, les scénarios préemballés, les temps et formats et leurs effets sur les conditions de travail des journalistes, le mimétisme, l’insignifiance, le refus des opinions considérées comme déviantes, « Au nom de la démocratie, votez bien ! », les unes sans contenu, les incitations ravageuses des sondages, le martelage autour « les jeux sont faits », les scores escomptés plutôt que les projets et enjeux, la logique de l’audimat appliquée « à la vie politique », les réponses « calibrées en fonction… des résultats des sondages », la construction médiatique de personnages présidentiables…

* Une brève histoire de Jacques Attali, les casquettes multiples d’un éditocrate, une girouette intellectuelle, un héraut de « la pensée en zigzag »…

* La désinformation autour de la Loi « sécurité globale », les angles morts des traitements médiatiques, le centrage autour de l’article 24, les débats entre pairs, les solutions toujours « légitimes », la valorisation des violences des forces dites de l’ordre, les manipulations et le dédain pour les faits bien documentés…

* Yohann Douet discute d’Antonio Gransci et des médias, des différences historiques, de l’actualité des médias. Il insiste notamment sur la non-neutralité des formes médiatiques, une politique qui vise « à accroitre autant que possible l’autonomie et la capacité d’agir collective des classes subalternes », le travail de réduction de l’écart culturel entre les rédacteurs/rédactrices et les lecteurs/lectrices…

Reste encore une fois une question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les habitant·es, les acteurs et les actrices, les militant·es, les employées et les employés pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes. Peut-on réellement lever le drapeau du pluralisme éditorial et journalistique en continuant à porter les haillons ou les treillis de lois grammaticales et orthographiques imposées par les académiciens masculinistes (et par ailleurs incompétents). Ces normes « ordinaires » faisant primer le masculin sur le féminin contribuent à invisibiliser les femmes.

Une nouvelle fois, l’œil et l’oreille de la critique sur des médias dominants. Nécessaire.

Sur les précédents numéros : mediacritiques/

Médiacritique(s) N°38 – avril-juin 2021 : Présidentielle : Le retour du journalisme hippique

Le magazine trimestriel de l’association Acrimed

46 pages, 4 euros

Didier Epsztajn

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