Chronique d’occupation de l’Odéon. Les déesses de la Fesse

Agora de l’Odéon. Samedi, 10 avril 2021. Les déesses de la Fesse. Elles sont quatre, Camille Chanmé, Adriana Breviglieri, Manon David, Fleure de Vanssay. Samuel Spinache accompagne au clavier. Leur programme, éteindre les bûchers, rendre leurs droits aux sorcières. Cabaret sur pavés. Couleur montmartroise. Paillardise et critique grivoise. Gaudriole et débauche villageoise. Contestation sous strass et paillettes. La vérité se dénude. Trenchcoats de milice. Masques à gaz. Masques trompes d’éléphants. Masques Tortues Ninja. La musique s’interdit. La poésie se maudit. L’artiste s’exécute. La culture se persécute. Exorcisme par la danse. Libération par la transe. Fin du spectacle. Les filles distribuent des dollars factices. Compagnie Les Cœurs de l’Armée Rose. Kingdom of Freebum. In Ass we trust. Paiement légal pour toutes les dettes d’amour, publiques et privées.

« Ces corps mêlés, qui, se tordant, se pâmant, s’abîment dans des excès de volupté, vont à l’opposé de la mort, qui les vouera, plus tard, au silence de la corruption. En effet, l’érotisme est lié à la naissance, à la reproduction qui sans fin répare les ravages de la mort » (Georges Bataille : Les larmes d’Eros, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1961).

L’effeuillage, esthétique, poétique, humoristique, bravade des normes, devient ici une agit-prop, intervenant dans les luttes sociales comme aiguillon artistique. Techniques situationnistes du détournement. Le kitch au service de la révolution. Me revient une phrase de Julian Beck, cofondateur avec Judith Malina de la troupe américaine le Living Théâtre, que nous avions fait venir à la Faculté de Nanterre en Mai 68, qui avait bien secoué le Festival d’Avignon de la même année au grand désespoir de Jean Vilar : « Rien n’est tabou, pas même les tabous, il suffit de les passer à l’essoreuse ». Implacable éthique dans la dérision. Jean Vilar accusé de diriger un supermarché de la culture. Des agoras spontanées se tiennent tous les jours place de l’Horloge. Comme aujourd’hui, place de l’Odéon. L’art comme étincelle d’un embrasement libérateur. Un incident met le feu aux poudres. Le préfet du Gard interdit la pièce de Gérard Gélas, La Paillasse aux seins nus. Le Living Theatre veut céder le cloître des Carmes à la troupe de Gérard Gélas le cloître des Carmes et jouer gratuitement dans la rue. Les autorités n’ont d’autre réponse aux situations qui les dépassent que la prohibition. Comme aujourd’hui.

Je pense au culte de la déesse aux jolies fesses rapporté par Athénée de Naucratis, troisième siècle de l’ère chrétienne, dans Le Banquet des Sophistes, où il est question de spectacles, de musiques, de chansons, de danses et de desserts : « Les gens d’alors étaient si attachés à leurs plaisirs sensuels qu’ils sont allés jusqu’à dédier un temple à l’Aphrodite aux belles fesses. Et voici la raison : Il était une fois un fermier qui avait deux filles superbes. Un jour, elles entrèrent en discussion pour savoir laquelle avait le plus beau derrière et elles sortirent sur la voie publique. Et par hasard passa à cet endroit un jeune homme qui était le fils d’un riche vieillard. Elles se montrèrent à lui, et quand il les eut vues, il se prononça en faveur de l’aînée. En fait, il était tombé amoureux d’elle. Quand il revint en ville, il se mit au lit et raconta à son jeune frère ce qui s’était passé. Ce dernier se rendit également à la campagne, vit les filles, et tomba amoureux de la seconde. Et quand le père de ces garçons essaya de les amener à se marier avec des filles de la haute société, il n’arriva pas à les persuader, et il ramena donc les filles de la campagne, avec la permission de leur père, et les donna en mariage à ses fils. C’est pourquoi ces filles furent appelées « aux jolies fesses » par leurs concitoyens, ainsi que le dit Cercidas de Mégalopolis en vers iambiques : « Il y avait à Syracuse une paire de filles aux jolies fesses ». Pour cette raison, ces filles, devenues riches et célèbres, fondèrent un temple pour Aphrodite qu’elles appelèrent la déesse aux jolies fesses, comme Archélaüs de Chersonèse nous le dit en vers iambiques » (Athénée de Naucratis, les Deipnosophistes).

Les fesses sont une mythologie. Je pense au poème d’Apollinaire, A la partie la plus gracieuse. « Toi qui regardes sans sourire / Et de face en tournant le dos / Tu me sembles un beau navire / Voiles dehors… et quels dodos / Promet cet édredon de neige / Neige rose de Mézidon ! / A Mars et Vénus, le reverrai-je / Cet édredon de Cupidon ? / Ô gracieuse et callipyge / Tous les culs sont de la Saint-Jean ! / Le tien leur fait vraiment la pige / Déesse aux collines d’argent / D’argent qui serait de la crème / Et des feuilles de rose aussi / Aussi, belle croupe je t’aime / Et ta grâce est mon seul souci ». Secteur des Hurlus, 4 août 1915 (Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou).

Je pense à la chanson de Georges Brassens, Vénus callipyge. « Que jamais l’art abstrait, qui sévit maintenant / N’enlève à vos attraits ce volume étonnant / Au temps où les faux culs sont la majorité / Gloire à celui qui dit toute la vérité / Votre dos perd son nom avec si bonne grâce / Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison / Que ne suis-je, madame, un poète de race / Pour dire à sa louange un immortel blason / En le voyant passer, j’en eus la chair de poule / Enfin, je vins au monde et, depuis, je lui voue / Un culte véritable et, quand je perds aux boules / En embrassant Fanny, je ne pense qu’à vous / Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre / Vous devez torturer les gens de votre entour / Donner aux couturiers bien du fil à retordre / Et vous devez crever votre dame d’atour / C’est le duc de Bordeaux qui s’en va, tête basse / Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau / S’il ressemblait au vôtre, on dirait, quand il passe / « C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! ». Ne faites aucun cas des jaloux qui professent / Que vous avez placé votre orgueil un peu bas / Que vous présumez trop, en somme de vos fesses / Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas / Laissez-les raconter qu’en sortant de calèche / La brise a fait voler votre robe et qu’on vit / Ecrite dans un cœur transpercé d’une flèche / Cette expression triviale, « A Julot pour la vie » / Laissez-les dire encor qu’à la cour d’Angleterre / Faisant la révérence aux souverains anglois / Vous êtes, patatras ! tombée assise à terre / La loi d’la pesanteur est dure, mais c’est la loi / Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples / A l’assaut des chefs-d’œuvre ils veulent tous courir / Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables / Voir votre académie, madame, et puis mourir / Que jamais l’art abstrait, qui sévit maintenant / N’enlève à vos attraits ce volume étonnant / Au temps où les faux culs sont la majorité / Gloire à celui qui dit toute la vérité » (Georges Brassens).

Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste peintre


De l’auteur :

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