Abolition de la prostitution

Cinquième anniversaire de la loi du 13 avril 2016

Loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées1

Cette loi d’abolition est nécessaire

Pour rappeler ce qu’est le système prostitutionnel, système de violence et de domination :

Par système prostitutionnel dans lequel nous incluons la pornographie, prostitution filmée, on entend un système de violences qui comprend les victimes (personnes en situation de prostitution, enfants, femmes, hommes, trans…) et un ensemble d’acteurs et d’actrices (proxénètes, trafiquants, clients c’est-à-dire les prostitueurs, media), d’institutions (Etat) et de systèmes (système économique et marchandisation, industrie de sexe, « tourisme sexuel » etc.) qui organisent directement ou indirectement, banalisent ou contribuent à banaliser la prostitution et la traite qui y est liée.

Utiliser le terme de système prostitutionnel permet d’appréhender la prostitution comme un fait social produit essentiellement par le système patriarcal, un système de domination des hommes sur les femmes, d’appropriation du corps des femmes par les hommes et non comme le produit de simples contrats interindividuels, comportements et consentements individuels. Le système capitaliste de marchandisation généralisée et mondialisée, conforte, développe, banalise le système prostitutionnel et l’industrie du sexe.

Pour en finir avec ce système de violence comme nous voulons en finir avec toutes les autres formes de violences contre les femmes (viol, harcèlement, inceste, violences dans le couple, féminicides, mutilations sexuelles etc.). Pour construire une réelle égalité entre les femmes et les hommes.

Cette loi obtenue de haute lutte par les associations féministes abolitionnistes comprend quatre volets complémentaires et indispensables :

= La lutte renforcée contre le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle, contre ceux qui organisent ce marché des corps.

= La dépénalisation des personnes prostituées et le renforcement de l’accompagnement des personnes qui souhaitent sortir de la prostitution (accès aux droits, permis de séjour, santé, aide financière, hébergement, formation professionnelle etc.). Les associations abolitionnistes de terrain n’ont pas attendu cette loi pour accompagner les personnes en situation de prostitution et de traite vers la sortie de cette situation. L’Amicale du Nid et le Mouvement du Nid le font depuis plus de 75 ans. A partir de 1960 elles l’ont fait dans le cadre des ordonnances qui permettaient l’application de la convention internationale abolitionniste de 1949. Les moyens en grande partie inscrits dans une politique sociale d’Etat (Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) étaient insuffisants. La loi de 2016 tend à les renforcer par le parcours de sortie ouvert à des personnes en situation de prostitution qui ont un dossier ouvrant ce droit et à systématiser la lutte contre la prostitution et la prise en charge des victimes dans les départements par des commissions spéciales. Ce cadre légal montre qu’il est nécessaire de faire faire cet accompagnement par des professionnels et de mobiliser dans les territoires toutes les institutions concernées (Justice, Éducation nationale, Police, gendarmerie, ordre des médecins, pouvoirs locaux…).

= La prévention des pratiques prostitutionnelles et du recours à la prostitution par une éducation obligatoire des jeunes à la sexualité et à l’égalité. Là aussi les associations de terrain spécialisées font depuis longtemps de la prévention auprès des jeunes mais dans un milieu, l’Éducation nationale, souvent réticent à son développement. Elle était donc très partielle. Elle est à généraliser.

= L’interdiction de l’achat d’actes sexuels et la responsabilisation des clients de la prostitution (amendes et stages de responsabilisation) qui créent, maintiennent et développent le système par leur demande.

Il faut rappeler que depuis 2002 la prostitution des mineur·es est interdite en France, avec des sanctions lourdes pour les « clients prostitueurs » de mineur·es (45 000 euros d’amende et trois ans de prison).

Pour dépénaliser les personnes prostituées, les protéger et reconnaître leurs droits en tant que citoyennes et victimes.

En France, avant 2016 elles pouvaient être poursuivies pour racolage actif et racolage passif depuis 2003, ce qui les mettait à la merci de la police qui exerçait souvent des violences contre elles.

Aujourd’hui encore des arrêtés municipaux dans certaines villes ne respectent pas les droits des personnes en situation de prostitution et contribuent à les maltraiter alors que les clients ne sont pas eux verbalisés, sanctionnés.

La loi de 2016 est une loi qui a activé, actualisé et complété l’abolitionnisme français avec une mesure totalement nouvelle, la pénalisation de tout achat d’acte sexuel. L’abolition n’est pas la prohibition, la prohibition pénalise tous les acteurs dont les victimes.

Quand on a voulu abolir l’esclavage, il a fallu interdire le trafic d’esclaves évidemment, mais aussi l’achat et l’usage d’êtres humains comme esclaves, sans cela il n’y a pas abolition. Mais les abolitionnistes n’auraient pas eu l’idée de sanctionner les victimes, les personnes mises en esclavage, au contraire il fallait les protéger (cela n’a pas toujours été fait) et leur donner les moyens par la loi d’avoir un recours juridique contre la mise en esclavage.

Le réglementarisme autorise le colonialisme sexuel (« tourisme sexuel »), les drive in du sexe comme en Suisse, les entreprises de la marchandisation des corps (anciennes maisons closes) et donc fait de la prostitution une activité économique reconnue et intégrable dans le PIB. C’est ainsi qu’en Allemagne, le grand bordel de l’Europe, sont pratiqués dans des centres qui exploitent des centaines de femmes, des soldes, deux pour le prix d’une, des prix discounts pour les retraités et les chauffeurs de taxi, des forfaits tout compris avec consommation à volonté, pratiques dégradantes et violences à volonté…

L’abolitionnisme c’est le contraire de cela. Et il est faux de croire que les « maisons closes » peuvent protéger. Les violences que les clients y commettent, – en plus des achats d’actes sexuels qui sont des violences intrinsèques -, sont tout aussi importantes, voire davantage, que dans les rues ou sur les routes et ceux qui les commettent sont protégés par les tenancier·ères de ces entreprises à très gros profits.

Pour faire comprendre qu’on ne peut accepter l’usage officiel du terme « travailleuses du sexe »

Tout en comprenant que des personnes prostituées disent qu’elles vont travailler parce qu’elles gagnent (bien mal) leur vie ou leur survie en faisant ce qu’on leur impose très souvent (trafiquants et proxénètes), plusieurs passes par jour et tous les jours, la prostitution, une violence du système patriarcal ne peut être un travail. C’est au plus une activité contrainte dans laquelle sont prises des personnes vulnérabilisées par la misère, par des violences sexuelles, des violences physiques et psychologiques familiales ou autres. Les agresseurs savent très bien repérer les personnes vulnérables et les mettre sous emprise (comme dans les violences dans le couple). Les personnes qui souhaitent sortir de la prostitution et les survivantes disent que si c’était reconnu comme un travail elles ne pourraient pas en sortir ou elles n’auraient pas pu en sortir.

Les violences subies par les personnes prostituées sont la première menace pour leur santé et leurs conséquences sont souvent multiples et graves, physiques, psychiques et sexuelles, parfois létales : au-delà de la « passe » qui est la négation de l’autre en tant qu’être humain, il y a les insultes, le harcèlement sexuel quasi permanent, les frappes diverses, les pratiques sexuelles imposées parfois proches de la barbarie ; toutes ces violences sont largement sous déclarées et touchent l’ensemble de cette population qui, par ailleurs, est confrontée à des risques d’IST ou autres infections – quelles mesures barrières utiliser en période de pandémie Covid 19 pendant des actes sexuels avec des inconnus ?

L’acheteur d’un acte sexuel met en actes les violences et fait le choix de s’exposer au risque infectieux, les personnes prostituées subissent les violences et les risques infectieux et n’ont que le choix d’accepter.

Faudrait-il proposer aux adolescentes dans les collèges et les lycées cette « carrière » de TDS et mettre en place des formations pour cela ?

Il est bon de rappeler qu’une société démocratique a le devoir d’affirmer un certain nombre de valeurs collectives et donc le refus d’organiser et de promouvoir la marchandisation des êtres humains et le respect de l’égalité entre les femmes et les hommes. La loi de 2016 dit : « les femmes ne sont pas à vendre et les garçons vont grandir avec cette interdiction »2.

Voici le cinquième anniversaire de la loi du 13 avril 2016

Nous avons aujourd’hui un certain recul qui nous permet d’observer que là où la loi est appliquée, elle fonctionne bien : des personnes peuvent obtenir des autorisations de séjour pour se former et travailler et ainsi échapper au système prostitutionnel lorsqu’elles le souhaitent. L’allocation versée associée à un hébergement permet de quitter la prostitution à condition qu’il y ait un accompagnement par des professionnels. La lutte contre le trafic a permis de démanteler des réseaux de traite. La situation de pandémie a évidemment aggravé le sort des personnes prostituées qui sont soumises à rendement par les proxénètes avec une tendance à la diminution des clients par peur de la contamination (clients peu poursuivis). Confinement et couvre-feu ont accéléré le repli dans des appartements, donc hors de vue, avec risques accrus des violences par les prostitueurs qui savent que les personnes ont besoin d’argent coûte que coûte et enfin risque de contamination. Les commissions départementales s’occupant des parcours de sortie ne se sont pas toutes réunies pendant cette période, la police et la justice ont eu d’autres « soucis »… Les associations de terrain ont dû distribuer un grand nombre d’aides en particulier des bons pour l’achat ou la distribution de nourriture.

Cette loi évaluée par trois inspections générales, dont le rapport a été rendu public en 2020, sera efficace lorsqu’elle sera appliquée dans tous ses aspects et partout sur le territoire français :

Avec l’expérience des survivantes, celle des personnes en situation de prostitution accompagnées pour l’accès à leurs droits et celle des acteurs et actrices de terrain, nous demandons :

– L’application de la loi partout sur le territoire et une réelle volonté politique de la part de l’État et de ses institutions (préfets, police, justice, éducation nationale et autres ministères concernés).

– La coordination et la détermination des partenaires institutionnels dans les départements, sous la responsabilité des préfets, pour une plus grande efficacité dans la lutte contre la prostitution et en particulier celle qui touche de plus en plus les mineurs et les met en grand danger.

Un groupe de travail national vient d’être créé sur la prostitution des mineur·es qui inquiète de nombreux milieux parce qu’elle croit et se banalise. Or, il s’agit ici, non pas de « conduites à risque » ou « d’expérimentations sexuelles », mais bien de violences sexuelles faites à des mineur·es qui, comme telles, doivent être combattues. Ces enfants ou adolescent·es, souvent déjà malmené·es par la vie, sont des victimes et doivent, comme tous·tes mineur·es en danger, être protégé·es. Les auteurs, ceux qui leur achètent un acte sexuel, doivent être poursuivis et punis selon la loi.

– La fin de l’impunité pour les proxénètes et les clients. A un moment où fort heureusement les femmes ont su se mobiliser, mobiliser l’opinion publique et la justice contre les violences sexuelles, il faut rappeler que la prostitution est une violence sexuelle.

– Davantage de moyens pour la faire appliquer en termes de formation et de financements de celles et ceux qui sont concerné·es par son application, libérer et insérer les personnes par des parcours de sortie de la prostitution. L’allocation donnée aux personnes candidates pour un parcours de sortie est très faible, les hébergements sont trop rares et les professionnels en place n’ont pas le temps de monter davantage de dossiers pour ces parcours. Les suivis santé sont incomplets par manque de formation des personnels soignants aux conséquences de la prostitution sur la santé physique, sexuelle et psychique, par manque de soignants formés au psycho trauma. On ne peut se contenter des quelques centaines de personnes sorties de la prostitution depuis 2017 alors qu’il y a plus de 40 000 personnes concernées. Ignorer les situations concrètes et variées de personnes soumises à la prostitution, ne pas avoir les moyens d’aller vers elles, c’est en renvoyer beaucoup vers des milieux qui confortent leur exploitation en en retirant des profits conséquents.

Des campagnes de sensibilisation et d’information sur l’origine et les conséquences du système prostitutionnel et sur la loi du 13 avril 2016 largement méconnue encore, pour un changement de regard de la société sur cette violences inscrite depuis 2011, en France, parmi les violences contre les femmes.

La généralisation de la prévention pour assurer aux jeunes un avenir sans marchandisation.

L’égalité entre les femmes et les hommes et l’émancipation de tous et toutes ne peuvent exister sans l’abolition de la prostitution. C’est simple à comprendre.

Geneviève Duché, Marie-Hélène Franjou, Amicale du Nid.

1 Source Geneviève Duché : « Non au système prostitutionnel, une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel », 2016, mis à jour en 2019 ; en lecture libre sur le site de l’Amicale du Nid ; le dernier chapitre est consacré à la loi et son application.

2 Danielle Bousquet, ancienne députée, autrice du rapport sur la prostitution en France de 2011, ancienne présidente du Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, présidente de la fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes.

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Loi prostitution : 5 ans après, il faut un coup d’accélérateur !

« 5 ans. 5 ans ont passé depuis la si débattue loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées. Fin de la répression contre les premières concernées, accompagnement vers une alternative possible, renversement de la charge pénale sur le « client » : cette loi est un tournant civilisationnel, un marqueur sans précédent dans le combat contre les violences et pour l’égalité, en phase avec les grands changements de société et l’exigence du mouvement metoo d’en finir avec le sexisme et le harcèlement.

5 ans, c’est certes un temps bien court au regard de millénaires de patriarcat. Mais au-delà de l’impatience de la voir pleinement appliquée, vient s’ajouter l’urgence. Dans un contexte sanitaire qui précarise encore plus les personnes en situation de prostitution et fait souvent office de déclencheur pour les inciter à chercher une autre voie, les associations de terrain se mobilisent, aux côtés des survivantes, pour exiger une phase 2 de l’application de la loi. Massive et énergique.

Car là où elle est appliquée, cette loi fonctionne. Toutes nous le disent : « Le parcours de sortie a changé ma vie ! ». Dans les départements qui se sont engagés, émerge une sensibilité nouvelle. Le regard de la société a déjà changé, comme celui de la Justice : abaissement du seuil de tolérance aux violences (aujourd’hui considérées comme une circonstance aggravante devant les tribunaux) augmentation des peines pour les auteurs de féminicide prostitutionnel (Nicoleta, Alaïs, récemment assassinées pour avoir opposé un refus ou exigé paiement), hausse des indemnisations pour les victimes, meilleure prise en compte de la prostitution des mineures… pour les mineur·es, la création tout récemment d’un seuil d’âge à 15 ans en dessous duquel c’est un viol est une immense victoire, et une preuve de plus que les mentalités changent !

Si l’évolution des mentalités est réelle, l’application reste scandaleusement aléatoire sur le territoire. Et l’esprit de la loi est dévoyé. Les personnes prostituées étrangères sont menacées d’expulsion quand elles devraient recevoir l’aide élémentaire due aux victimes de violences. Face à l’ampleur de la tâche, les moyens alloués sont dérisoires. Les « clients » continuent de bénéficier dans la majorité des régions d’une parfaite impunité. Et des arrêtés municipaux continuent de faire peser la répression sur celles qui devraient aujourd’hui en être délivrées.

Il reste tant à faire. D’autant que partout s’exprime une grande complaisance pour un prétendu « travail du sexe » qui n’est que la soumission aux diktats sexuels de celui qui a le pouvoir de l’argent. A l’heure où les femmes se lèvent pour dire non, non aux harceleurs, non aux violeurs, le prostitueur persiste à leur extorquer un consentement factice, à leur acheter un « oui » sous la pression financière. En le pénalisant, lui qui au passage enrichit les proxénètes et trafiquants, la loi de 2016 fait sauter un « droit de l’homme » rétrograde, inscrit dans la culture patriarcale comme une prétendue nécessité quand il ne fait en réalité qu’entériner l’idée que les femmes sont là pour ça !

564 personnes qui ont bénéficié d’un parcours de sortie de la prostitution (PSP), une centaine de parcours terminés, en grande majorité avec un emploi à la clé… Il en faut dix fois plus, et chaque année ! Et rien ne pourra avancer sans de vraies campagnes de sensibilisation pour qu’il soit enfin clair que les personnes en situation de prostitution ont des droits mais aussi qu’acheter un acte sexuel, c’est l’imposer. La prostitution est une violence faite aux femmes. Il faut aujourd’hui l’intégrer aux campagnes au même titre que le viol ou les violences conjugales ; interpeler les « clients » ; développer massivement l’éducation affective et sexuelle auprès des jeunes. Enfin, fournir un effort financier à la hauteur de l’enjeu : 2,4 milliards d’euros sur dix ans seraient nécessaires pour que 40 000 personnes en situation de prostitution trouvent enfin leur place à part entière dans la société. Rappelons que selon l’étude Prostcost, le préjudice économique et fiscal de la prostitution s’élèverait à 1,6 milliard par an.

Plus que jamais, nous tenons à défendre cette grande loi abolitionniste, trop souvent mal comprise. Et à lever un malentendu. Ceux que met en accusation l’abolitionnisme, ce ne sont pas les personnes prostituées mais bien ceux qui les exploitent, proxénètes et clients prostitueurs, que ce soit pour le profit financier ou pour de prétendues pulsions sexuelles. C’est le conservatoire des stéréotypes et des inégalités que les uns et les autres entretiennent. C’est le sexisme et le racisme qui en sont le lot quotidien.

En 2021, qui osera dire que la société metoo peut encore vivre avec cet anachronisme ? »

Les signataires :

Albane Gaillot, Alberti Olympia (écrivain), Alexine Solis (survivante de la prostitution), Alyssa Ahrabare (porte parole d’Osez le féminisme), Anissia Docaigne-Makhroff (juriste), Anne Darbes (survivante de la prostitution), Bénédicte Taurine (députée) Blandine de Caunes (écrivaine), Blandine Métayer (comédienne), Bruno Gantillon (cinéaste), Catherine Coutelle (ancienne députée, co-auteure de la loi), Catherine Le Magueresse (docteure en droit), Christine Delphy (féministe), Claire Desaint (co-présidente de Femmes pour le dire, Femmes pour agir), Claire Quidet (présidente, Mouvement du Nid), Coline Serreau (cinéaste), Corine Leriche (militante féministe, maman du Julie), Daria Khovanka (survivante de la prostitution),Dominique Guillien Isenmann (présidente, FNSF), Eliane Viennot, Emmanuelle Piet (présidente, CFCV), Florence Montreynaud (historienne), Gérard Biard (président, Zéromacho), Guillaume Gouffier-cha (député), Huguette Klein (présidente de Réussir l’égalité femmes-hommes), Isabelle Alonso (écrivaine), Isabelle Linnartz (autrice, metteuse en scène), Karine Plassard (féministe), Laurence COHEN (sénatrice, présidente de l’Assemblée des femmes), Laurence Rossignol (Vice-présidente du Sénat, ancienne Ministre des Droits des femmes, Présidente de l’Assemblée des Femmes), Marie Berto (comédienne), Marie-Hélène Franjou (présidente, Amicale du Nid), Marie-Josèphe Devillers (militante lesbienne féministe, co-présidente de la CIAMS), Maud Olivier (ancienne députée, co-autrice de la loi), Monique Pelletier, Muriel Salmona (psychiatre, présidente, Mémoire traumatique et victimologie), Nadja Ringart (sociologue), Najat Vallaud-Belkacem (ancienne ministre des droits des femmes), Noura Raad (co-présidente du Réseau Européen des Femmes Migrantes), Stéphane Viry (député), Noémie Renard (féministe), Rosen Hicher (survivante de la prostitution), Saliha Boussedra (philosophe), Vincent Cespedes (philosophe), Yves Scelles (président, Fondation Scelles).

Tribune parue initialement dans Le Monde

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Prostitution : 5 ans à peine pour défaire un système archaïque d’oppression des femmes 
Nous exigeons plus de moyens pour une loi plus efficace

Tribune du « Front féministe pour l’abolition de la marchandisation des corps » rédigé à l’occasion de l’anniversaire de la loi (la MMF Occitanie est une des 4 orgas fondatrices).

Cela fait 5 ans que la loi du 13 avril 2016 est entrée en vigueur. Nous ne pouvons encore aujourd’hui que nous en réjouir. Elle redonne aux femmes espoir, courage et dignité. Cette loi interdit l’achat d’actes sexuels, elle pénalise les clients prostitueurs et renverse ainsi la charge de la responsabilité. Elle renforce la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains et permet un accompagnement des survivantes de la prostitution vers une vie digne, avec des droits : droit de disposer de son corps, droit au logement, papiers, formations… Autre aspect fondamental de la loi, le délit de racolage a été supprimé ; ce n’est donc plus la personne en situation de prostitution qui est en infraction et qui est poursuivie.

Nous affirmons que le système prostitutionnel est un système d’une grande violence. Nous refusons que quiconque puisse disposer d’un corps contre de l’argent, ici en France mais aussi dans le monde.

Si nous estimons que les moyens ne sont pas encore à la hauteur des besoins (et des ressources), nous sommes convaincues que cette législation aide à inverser les rapports de domination et que la honte a le visage de ceux qui veulent disposer et posséder le corps des filles et des femmes à tout prix. Cette loi a le mérite d’envoyer un message clair : nul ne peut se prévaloir de son pouvoir et de son argent pour obtenir d’une autre personne un accès marchand à son corps. Elle révèle par ailleurs les inégalités structurelles, entretenues, voulues qui existent entre les femmes et les hommes, les pauvres et les riches, celles et ceux qui n’auraient d’autres options que la vente de leurs corps pour survivre.

Cette loi, dans son application, doit permettre de déconstruire, de renverser certaines idées reçues. Nous sommes choquées de voir repris et cités dans des rapports et autres textes gouvernementaux les termes de « travail sexuel, métier sexuel, service sexuel », termes utilisés par des associations non respectueuses de la loi abolitionniste et reprises par les instances de l’Etat, banalisant ces termes, invisibilisant les violences et souffrances vécues, faisant fi des personnes concernées et portant atteinte à leur dignité.

Malgré cette loi, nous restons vigilantes à toutes dérives : une ministre a récemment envisagé de permettre aux personnes handicapées d’avoir recours à des assistant.e.s sexuel.le.s, alors même que le Conseil consultatif national d’éthique avait déjà rendu un avis défavorable en 2012Elle indique qu’elle veut lever un tabou, mais de quoi parle-t-on ? De la sexualité des personnes en situation de handicap ou de l’opportunité de légaliser la prostitution ? Ce sont encore une fois des hommes qui demandent à avoir un libre accès au corps des femmes contre de l’argent : en 2020, 95% des demandes d’assistance sexuelle formulées auprès de l’APPAS (Association pour la promotion de l’accompagnement sexuel) proviennent d’hommes. Et qu’en pensent les grandes oubliées : les femmes handicapées ? Ce type de proposition ne cherche pas à améliorer les conditions de vie des personnes en situation de handicap, mais les enfermerait plutôt dans un misérabilisme sexuel où le seul recours à leur solitude et à leur désir d’affection serait finalement l’achat d’un acte sexuel tarifé. N’est-ce pas une manière de les renvoyer et de les maintenir à l’écart du reste de la société ?

D’autre part, c’est auprès de populations déjà précarisées que les recruteurs vont constituer leurs bataillons d’assistant.e.s sexuel.le.s : 

– dans les métiers du soin à la personne et/ou de l’aide à domicile; ce sont majoritairement des femmes dont beaucoup sont issues de l’immigration. Dans l’exercice de leurs fonctions, les travailleuses subissent déjà du harcèlement sexuel, des remarques graveleuses, des gestes déplacés; leurs conditions de travail sont difficiles, elles sont peu rémunérées, peu reconnues, essentialisées ; leur rôle fondamental de premières de corvées est invisibilisé.

– Dans l’aide à la personne, toutes les professions médicales et paramédicales sont présentes à côté des aides à domicile. On peut alors légitimement se demander comment elles devront réagir quand un patient-client prostitueur leur réclamera ce type de « soin ». Celles qui refusent seront-elles pénalisées, sanctionnées ? Comment concevoir et imaginer que des formations vont être dispensées, à qui d’ailleurs ? Sous quelles formes ?

Tout comme les femmes pauvres, les aides-soignantes, les infirmières n’ont pas signé pour ce genre de « prestations », elles n’ont pas à être mises à la disposition des hommes.

Regardons maintenant la dimension internationaliste et capitaliste du non-respect de la loi : 93% des personnes en situation de prostitution en France sont d’origine étrangère (Ministère de l’Intérieur), fuyant la misère et la guerre, espérant trouver une vie meilleure ailleurs. Dans leur écrasante majorité, ce sont des femmes, elles ne parlent pas ou très peu français, souvent elles n’ont pas de papiers et ont difficilement accès aux soins, à des droits élémentaires et aux aides sociales de l’Etat. Elles sont victimes de la traite et de violences sexuelles et physiques commises par des hommes qui transgressent la loi, artisans du patriarcat et du capitalisme. Le corps des femmes est, à leurs dépens, source de grands profits économiques, beaucoup de pays réglementaristes intègrent d’ailleurs le montant estimé de la prostitution dans leur PIB (5% aux Pays-Bas), considérant que c’est une production comme une autre.

Le système prostitutionnel n’enrichit pas les exploitées, il profite aux prostitueurs, aux proxénètes, aux réseaux mafieux et à leurs complices. C’est une véritable industrie néolibérale qui se développe et s’exporte partout dans le monde, les femmes et les enfants sont considérées comme des marchandises et les chiffres donnent le vertige : déjà en 2004 l’Unicef estimait à 2 millions le nombre d’enfants victimes de prostitution dans le monde… La pédocriminalité est ainsi le terreau de la prostitution : l’âge d’entrée en prostitution est de 13 ans en moyenne. Les Etats endettés sont encouragés par le Fonds Monétaire International à développer un tourisme de masse, souvent associé à une industrie du commerce du sexe florissante (« Prositution, la mondialisation incarnée », Richard Poulin).

Le triomphe des valeurs libérales, la banalisation et l’acceptation de la vente des corps humains, au nom du « choix », entraînent des conséquences catastrophiques et la traite humaine creuse encore plus l’écart entre les pays riches et les pays pauvres. Par ailleurs, certains parmi ceux qui dénoncent les inégalités et injustices que produit le capitalisme, sont prêts à revendiquer l’appropriation et la marchandisation du corps des femmes comme choix pour échapper à l’exploitation salariale. O,r il serait temps que les femmes se voient proposer autre chose que violences, tortures et psychotraumatismes comme alternatives aux métiers précaires. Surtout quand elles sont 92% à dire vouloir sortir de la prostitution. Si certaines peuvent par ailleurs participer à la satisfaction de la logique patriarcale, tout cela nourrit in fine l’extrême violence du système prostitueur.

Si le vote de cette loi a effectivement été une belle avancée, elle reste malheureusement peu, et mal, appliquée. La demande des clients prostitueurs ne baisse pas, les sanctions sont loin d’être uniformément appliquées sur le territoire français, et l’offre déjà présente sur internet, se renouvelle sans cesse. L’aide proposée en sortie de prostitution est inférieure au RSA, et les dispositifs de la loi, notamment de prévention, restent peu connus. Le manque de volonté politique et d’engagement des pouvoirs publics est patent. Entre autres :

les femmes en situation de prostitution subissent encore des pressions de la part de la police, notamment à Toulouse, avec une Mairie qui prend des arrêtés municipaux illégaux pour les chasser et les pénaliser pour « stationnements gênants » au lieu de pénaliser les clients prostitueurs

les financements pour les associations qui accompagnent les femmes qui veulent sortir de la prostitution sont insuffisants

Il n’existe toujours pas de politique de santé publique qui soit dédiée aux personnes en situation de prostitution, ni de formation spécifique pour les policiers, ni même de communication auprès du grand public : où sont les campagnes nationales de sensibilisation pour faire connaître la loi ?

Quelle est la politique d’information au niveau des scolaires et des jeunes ? Quelle est la politique de formation des éducateur.rice.s ? A cet égard, nous déplorons l’échec flagrant des politiques publiques de protection de l’enfance (ASE), rares sont les enfants qui échappent à ce sort.

Nos luttes féministes sont multiples, diverses, mais nous avons l’objectif de faire disparaître toutes les formes de violences qui jettent les femmes dans la pauvreté, la soumission, l’aliénation, la prostitution. Nous voulons un monde juste pour toutes les filles et les femmes, un monde débarrassé des violences masculines et du profit capitaliste.

Nous exigeons de l’État et de nos gouvernants qu’ils mettent en place tous les moyens financiers et juridiques pour que cette loi s’inscrive dans le réel, qu’elle ne soit pas une posture vide de sens.

Mettons tout en œuvre pour abolir la plus archaïque et violente exploitation faite aux femmes. N’attendons pas 5 ans de plus !

« Non la prostitution n’est pas un métier, elle ne diminue pas les risques de viols, mais elle est bel et bien une atteinte à la dignité »

Contact : ffamc31@gmail.com

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