Leur écologie et la notre. André Gorz dans le texte

 

« Autant vous faire à l’idée tout de suite : ce que nous appelons la « civilisation industrielle » ne passera pas le cap de ce siècle. Pendant une à deux décennies encore, elle vous procurera des jouissances douteuses et des privilèges qu’il vous faudra payer de plus en plus cher.

… Plus vite cela cessera, et mieux cela vaudra ; plus cela durera, plus l’effondrement de cette civilisation sera brutal et irréparable la catastrophe planétaire qu’elle prépare. »

Michel Bosquet (André Gorz). Les impasses de la croissance in Critique du capitalisme quotidien.Paris. Galilée, 1973.

Texte en exergue du livre dont il est question ci-dessous.

Reproduction : La sieste de Vincent van Gogh ( n’est pas dans le livre discuté).

Leur écologie et la notre. André Gorz dans le texte

Ed. du Seuil. Collection anthropocène, 2020

Anthologie d’écologie politique

Textes d’André Gorz introduits et présentés

par Françoise Gollain et Willy Gianinazzi

Pour la libération du temps et contre la domination du travail

André Gorz avait de bonnes lectures, connaissait et citait les textes de la commission revenu d’AC !, c’est dire…

« Dans le mouvement des chômeurs, notamment dans un appel d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage !). Nous pouvons lire ; « Nous participons d’une façon ou d’une autre à la production de la richesse sociale […]. Nous voulons nous procurer les moyens de développer des activités infiniment plus enrichissantes que ce à quoi on veut nous limiter » (p.351).

Le texte cité date de 1998. La revendication (d’AC!) d’alors n’était pas (pas encore ?) le revenu de base tel que préconisé par le MFRB (Mouvement Français pour un Revenu de Base). La revendication de 1998 en sa formulation orthodoxe : avec ou sans emploi, un revenu au Smic mensuel, minimum, ce qui impliquait une revalorisation de allocations pour de nombreux chômeurs… La semaine de 32h comme revendication indissociable.

Retrouvons André Gorz.

« Le revenu d’existence [de fait un revenu de base] ne doit pas être compris comme la récompense ou la rémunération d’une activité, mais comme ce qui doit rendre possible des activités qui sont une richesse en elles-mêmes et une fin en elles-mêmes. Il doit soustraire ces activités hors marché et hors mesure à toute évaluation et prédéfinition économiques » (p. 352).

De l’argent, pour un nouvel usage du temps

Bien loin de la désobligeante « subvention canapé » pour assistés avachis, le revenu garanti est pensé comme contribution à l’invention de nouvelles formes de faire et de vivre. Le temps c’est de l’argent ? Nous voulons de l’argent pour inventer un nouvel usage du temps, déclamions-nous dans cette créative commission au sein d’AC ! En d’autres termes, pour André Gorz il s’agit « d’organiser l’exode de la société du travail et de la marchandise » (p.353).

Précision : c’est en 1997, avec la publication de « Misères du présent. Richesse du possible », éd. Galilée, qu’il se « convertit » au revenu garanti, sans abandonner la revendication de la réduction du temps de travail.

Avant les années 2000, André Gorz anticipait la disruption que provoquerait l’économie numérique et, s’appuyant sur la prédiction de W. Leontieff écrit : « Les hommes vont mourir de faim parce que la production n’emploiera plus guère de salariés et ne distribuera guère de moyens de paiement » (p.354).

Il diagnostique, espère une « agonie du Capital ». Trop optimiste : des contre-tendances ont été mises en branle : « Bullshit jobs » (David Graeber), gestion disciplinaire du chômage de masse, créations de nouveaux besoins… L’agonie est fort longue et le Capital ne mourra pas de sa belle mort, il faudra l’aider un peu.

La ruse de la raison capitaliste vise à perpétuer la dictature du marché dans le but de conforter les privilèges des ploutocrates mondialisés.

Sur cette ligne, André Gorz d’appuyer sa démonstration : « Ce n’est pas la mise en valeur de la valeur [la reproduction élargie du Capital], c’est le pouvoir de domination qui devient le but de la production ». Les motifs de l’accumulation sont à chercher du côté de l’économie… libidinale.

Pour remémoration un texte souvent cité :

« Une réunion de cadres dirigeants organisé à San-Francisco en 1995 par le Fondation Gorbatchev en 1995 a démontré comment les grands décideurs se soucient d’assurer par le biais de la consommation leur emprise sur les masses de sans travail.

L’assemblée de cinq cent personnes les plus célèbres de la politique et des affaires se proposaient de « montrer la voie vers une nouvelle civilisation ». Elles partaient de la prévision suivante : 20% de la population potentiellement active devraient suffire pour produire toutes les marchandises et tous les services à haute valeur ajoutée que la société mondialisée aura les moyens de s’offrir. Les 80% de « superflus » pourront être tranquillisés, s’ils peuvent manger à leur faim et s’abrutir par des divertissements » (p.357).

Ainsi, une version dystopique, négative d’un revenu de passivité pourrait être concédé aux surnuméraires. L’obtention d’un revenu suffisant » est une condition nécessaire non suffisante pour « Bâtir la civilisation du temps libéré », éd. LLL, 2013).

L’otium du peuple ne doit rien céder à l’opium du divertissement aliéné, le « tittytainement » selon Zbigniew Breezinski (Titty: les seins en argot américain).

Pour une convergence entre Marx et la Décroissance

Plus avant dans l’ouvrage (p.75/82) une correspondance entre Françoise Gollain et André Gorz du plus haut intérêt. Tant pour les décroissants trop souvent apolitiques (malgré un anticapitaliste abstrait), que pour nombre de marxistes demeurés productivistes.

La correspondance (extraits), quelques commentaires.

« Chère Françoise,

[…] J’ai toujours eu une sympathie et même une préférence pour Serge Latouche qui met l’accent sur l’urgence qu’il y à « dépenser » l’économie, (ce terme a beau ne pas être de lui), à rompre avec l’économisme qui a envahit toutes les dimensions de la pensée, de la représentation du réel […]. »

Sympathie exprimée, n’empêche pas la critique amicale, André Gorz, dans ce texte fait valoir la nécessité d’une critique interne du capitalisme (productiviste nécessairement).

C’est en ce sens que, reconnaissant le bien fondé de la critiques décroissante, ce qu’il note comme critique externe du capitalisme : « raréfaction et destruction des ressources naturelle, vitales […].

Mais, le capitalisme se heurte et cela est plus décisif encore à le raréfaction du travail productif au sens capitaliste, c’est à dire du travail porteur d’un survaleur, d’un surplus susceptible d’être accumulé et/ou redistribué […]. »

Pour appuyer l’évidence de la raréfaction du « travail-emploi », comme d’autres auteurs, il examine la révolution cybernétique, numérique : « les services informatiques qui, facteurs de productivité accrue, permettent de croissantes économies de travail, tant du travail productif que non productif. »

La critique, complémentaire à celle des décroissants est d’une tonalité marxienne qui souligne la contradiction majeure du capitalisme trop souvent négligée par les décroissants.

Serge Latouche n’est que modérément coupable : il lui arrive d’argumenter pour une réduction féroce du temps de travail.

Déséconomiser « l’altermondialisme ». Controverse autour de la Décroissance

Dans un texte complémentaire Françoise Gollain de préciser :

« Faire que le politique reprenne la main contre l’économisation des esprits et des problèmes et « l’omnimarchandisation » du monde (Latouche) suppose l’imposition de normes administratives et légales qui elle mêmes supposent des instance politiques de débat ainsi que de décision démocratique et de structures politiques capables de les faire respecter, bref des changements politiques aux niveaux nationaux et internationaux ».

Remarque en passant : le contraire – exactement – de ce qu’impose l’Union Européenne.

De plus, sans attendre le Grand Soir

« …Nous n’avons d’autre choix que de soutenir les formes d’innovations sociales qui contribuent à endiguer l’accumulation illimitée et mortifère de richesses et de pouvoir » (p.81).

C’est dans ces alternatives réelles, concrètes que les décroissants peuvent faire preuve d’une radicalité exemplaire, d’initiatives séduisantes.

Les « armes de la critique » (Marx) se doivent d’être le premier mouvement-moyen des constructions alternatives d’anti-capitalisme durable.

*

La présente insuffisante recension est focalisée sur les parties de l’ouvrage qui construisent une critique radicale du travail-emploi et plaident pour la libération du temps et contre la domination de la valeur-travail.

D’autres pages sont à lire avec un intérêt soutenu, celles qui traitent de « l’écosocialisme » de la « critique de la technique et de la science » (Nucléaire et liberté)…

En un peu plus de 300 pages un bon gros boulot du duo, Gollain-Gianinazzi, le bouquin en édition de poche est un (petit) investissement rentable – politiquement rentable s’entend .

Alain Véronèse

Vendredi 26 mars 2021.

* Françoise Gollain fut l’invitée, intervenante durant les journées d’été d’AC ! À Saint-Amant-la-Roche-Savine pour, déjà nous présenter la pensée d’André Gorz.

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