« Nous avons le défi de poursuivre cette rébellion »

Lisez et écoutez la contribution de l’éternelle compagne Berta Cáceres sur les défis de l’organisation populaire au Honduras.

« Nous offrons de la résistance en tant
que peuples autochtones, en tant que
communautés, quelles que soient les
frontières qu’on a tracées pour nous. »

Le texte suivant est une transcription non publiée du discours de Berta Cáceres lors du VII Atelier International sur les Paradigmes Émancipateurs, tenu à la Havane, Cuba, en 2007 [1]. Malgré les 14 années qui nous séparent de son discours, les défis qu’elle souligne pour l’organisation féministe, populaire, autochtone, noire et paysanne sont totalement actuels. Nous publions ses paroles en texte et en audio pour récupérer la voix et les enseignements de la compagne Berta Cáceres le jour qui marque les cinq ans de son brutal assassinat politique. Berta n’est pas morte, elle s’est multipliée !

https://open.spotify.com/episode/0ixydDDMOaYzqbNeH2ssFU?go=1&utm_source=copy-link&si=UN4zq19lTiKcSMD5VydBCg&t=14101&nd=1

Je m’appelle Berta Cáceres Flores. Je fais partie du Conseil Civique des Organisations Populaires et Autochtones du Honduras (Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras – COPINH), je viens de la région sud-ouest du Honduras, territoire de Lenca. Une salutation fraternelle de ce peuple qui porte l’esprit d’Iseleca et de Lempira. Nous sommes très reconnaissants de l’invitation à partager un peu avec vous.

Notre organisation rassemble quatre cents communautés, principalement des Lencas, ainsi que des organisations de femmes, de jeunes et des communautés paysannes. Ce sont des communautés qui font face à une dure réalité depuis plus de 500 ans. Elles vivent la marginalisation, l’expulsion, le pillage, l’imposition d’ajustements structurels, la privatisation, l’énorme présence et l’intervention de sociétés transnationales qui favorisent la privatisation de l’eau, de la terre, de la forêt. Face à cela, les communautés ont dû se battre.

Aujourd’hui, avec une grande force, la lutte est contre l’exploitation minière. Des transnationales européennes, canadiennes et étasuniennes sont arrivées, menaçant de mettre fin à la vie, aux territoires, à l’eau, à la santé. Nous sommes également confrontés à la menace de la construction de grands barrages hydroélectriques menée par des sociétés transnationales et des organismes financiers tels que la Banque Interaméricaine de Développement (BID), la Banque Mondiale, l’Union Européenne, l’USAid et d’autres. Le Honduras fait partie de l’agenda du Plan Puebla-Panama (PPP) – qui, comme l’a dit un collègue, n’est plus le « Panama », mais « Putumayo ». Au Honduras, il est prévu de construire plus de cinquante barrages hydroélectriques. Seulement dans mon département, qui est très petit, il y a des plans pour privatiser toutes les rivières qui existent pour faire des barrages et, en même temps, mettre en place des sociétés minières pour extraire l’or, l’argent, l’opale et d’autres métaux et minéraux.

Nous faisons également face à des pressions du gouvernement des États-Unis pour promouvoir la monoculture afin de produire ce qu’ils appellent le biocarburant, l’éthanol. Le maïs a augmenté de plus de 100%, mais maintenant nous n’aurons plus de maïs, car il servira à nourrir les véhicules. En outre, l’industrie du tourisme attaque constamment les régions et territoires indigènes et noirs du Honduras. Tout cela se passe dans le cadre du PPP : les accords de libre-échange (ALE) signés en Amérique Centrale (à l’exception du Costa Rica qui, nous l’espérons, ne passeront pas avec le référendum [2]), l’ALE signé avec les États-Unis et maintenant il y a un autre qui arrive avec l’Union Européenne. 

« Nous nous battons et définissons nos
propres formes de lutte, légalisées
par nous-mêmes. »

Une autre forme de domination est le patriarcat, avec un triple poids pour les femmes : parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles sont autochtones, parce qu’elles sont pauvres. Compte tenu de ce panorama, notre organisation dans notre communauté n’est pas restée les bras croisés. Nous nous battons et définissons nos propres formes de lutte, légalisées par nous-mêmes. Nous les exprimons de différentes manières, sachant que l’articulation est un impératif plus qu’urgent pour nous tous.

Par-là, je tiens aussi à dire que ce n’est pas facile, car cela demande aussi de l’audace de la part de nos organisations et de notre mouvement. Nous sommes encore marqués par des notions d’une idéologie « x » très particulière qui ne comprend pas les multiples couleurs et formes, la diversité de nos communautés, nos expressions, notre lutte, notre résistance. Nous ne voulons pas que l’articulation soit seulement rhétorique, qu’elle ne soit rien d’autre que quelque chose de théorique, de lyrique. Nous voulons que cette articulation se matérialise en respectant nos autonomies, nos formes de lutte, nos méthodes, celles que chaque organisation et chaque mouvement définissent, en comprenant qu’il y a des choses plus fortes qui nous unissent.

En tant qu’organisation de base, nous nous trouvons face à un défi : les stratégies des organismes financiers internationaux créent un parallèle pour nous, en amenant les organisations, qu’elles soient indigènes ou non, dans des discussions thématiques. Cela affaiblit nos mouvements, car ils ont un grand pouvoir de cooptation. Nous pouvons le voir même dans les organisations qui atteignent les sommets autochtones, financés par la Banque Mondiale et la BID. Ce sont des organisations qui négocient, au nom des communautés, nos richesses et nos ressources. Ils ont des stratégies pour affaiblir les efforts authentiques de nos luttes.

« Le moment où nous nous battons et
résistons est la meilleure occasion
d’articulation. »

La véritable articulation se produit dans l’opportunité concrète qui nous donne la lutte et la résistance. Nous ne comprenons pas une autre manière possible. « Le moment où nous nous battons et résistons est la meilleure occasion d’articulation ». Il faut aussi dire qu’il est important pour nous à la fois de comprendre le défi structurel et de comprendre la vaste lutte que cela signifie de faire face à ce défi structurel que, dans nos communautés, organisations et mouvements, nous ne comprenons pas encore pleinement.

Nous avons aussi des forces, et l’une d’entre elles est l’accumulation d’une résistance historique, ancienne, qui continue de se manifester de diverses manières. Nous avons toujours agi historiquement en tant que peuples autochtones, en tant que communautés, quelles que soient les frontières qui ont été tracées pour nous, dans la solidarité historique dont dispose le peuple d’Amérique Centrale. Cela a été exprimé au moment de l’insurrection armée et s’exprime désormais dans la lutte pour la défense de l’eau, des forêts, des terres. Nous ne voyons pas cela comme quelque chose qui nous divise, mais comme quelque chose qui nous unit, avec des lignes de lutte stratégiques dans notre région. 

Nous pouvons aussi parler de quelque chose qui nous tient encore, qui est cette réalité dans laquelle nous vivons, le poids de la dynamique de nos organisations et, surtout, la répression. La plupart de nos gens ne savent pas lire et écrire ou en ont de grandes difficultés ; il y a la pauvreté, le besoin de survivre. Il s’agit d’une réflexion interne et, en même temps, elle a un rapport avec cette situation extérieure dont nous souffrons et que nous ne pouvons pas ignorer. C’est un retard aussi d’avoir à faire face à des situations de camarades emprisonnés, torturés, assassinés, ce qui nous impose une dynamique de triple effort.

En même temps, il y a la pression exercée par les sociétés transnationales et les organisations financières sur nos territoires, avec leurs projets mensongers et hypocrites dans lesquels ils parlent des directives des peuples autochtones et je ne sais quoi, en même temps qu’ils financent eux-mêmes des prêts pour le pillage de nos richesses, de notre culture et de notre savoir.

Un autre défi que nous avons est de maintenir la validité de nos positions, en étant cohérents avec les luttes et les demandes des communautés, cohérents avec la force historique dont nos gens font preuve avec leurs capacités et leurs talents. Nous avons le défi de continuer à réaliser cette rébellion.

Chez COPINH, nous effectuons des actes de résistance qui parfois ne sont pas bien vus, mais après tout, nous nous fichons de savoir s’ils les considèrent comme bons ou mauvais. Les expressions de la lutte sont, par exemple, la prise de contrôle et l’expulsion des industries d’exploitation. Nous avons plus de trente industries qui explorent la forêt dans notre région. Nous avons réussi à mettre fin à plus de dix barrages hydroélectriques qui conduisent à la privatisation de l’eau, mais aussi de l’énergie. Nous détruisons l’infrastructure initiale de ces mégaprojets parce que nous ne nous limitons pas à nous plaindre. C’est maintenant, en ce moment, que nous avons l’occasion de nous confronter. Nous avons fait des actions de saisie populaire de bois, de saisie populaire de graines transgéniques que nous avons brûlées devant le Congrès National. Nous occupons les ambassades, le Congrès National et la Maison Présidentielle. Ce sont des formes d’articulation non seulement entre nous, comme COPINH, mais aussi avec d’autres peuples autochtones et noirs du Honduras, d’autres organisations amies. 

Nous croyons qu’un autre grand défi est de construire une force pour promouvoir ces luttes. Cela nous manque encore, non seulement d’avoir une pratique, une réalisation, mais aussi entre nous-mêmes, donnant le fondement théorique que nous avons déjà, mais que nous devons encore comprendre davantage. Nous rencontrant. Créant. Donnant naissance à de nouvelles choses. Nous souvenant d’où nous venons. Nous rappelant et gardant à l’esprit la lutte des siècles. Mettant cette raison d’être dans nos mouvements, dans nos résistances, avec toute son identité, sa vision du monde, sa force, son débat, ses analyses et ses propositions, ses coïncidences et ses différences aussi, parce que nous devons reconnaître que nous ne sommes pas uniformes. 

Nous devons réaliser de manière solide (ou, comme l’a dit le camarade Suárez, « comme un roc ») la formation de nos peuples en tant que sujets politiques sociaux, en articulant ceux d’entre nous qui sont dans la rue, dans les occupations, afin que, en plus des pratiques, nous puissions systématiser avec clarté et plus de validité nos fondements théoriques, politiques et culturels liés à cet être que nous sommes et à ce faire. Et que cela aille au-delà des réflexions, de la théorie, des déclarations. Que nous démantelions concrètement le capitalisme, le patriarcat, la discrimination, le racisme. D’un mouvement communautaire, nous avons fait un saut dans l’articulation nationale et internationale qui n’a pas été facile. Pourtant, nous nous engageons à la volonté de continuer à construire, recréer, renforcer, donner naissance. Merci, bonne journée, compagnons.

Berta Cáceres était une grande leader féministe et environnementale, défenseure du peuple Lenca, membre du Conseil Civique des Organisations Populaires et Autochtones du Honduras (COPINH). Berta a été assassinée le 2 mars 2016 pour avoir affronté les puissants de son pays et la construction d’une centrale hydroélectrique dans le territoire Lenca. Les assassins ont été condamnés, mais jusqu’à présent, la justice n’a pas jugé ceux qui ont commandité ce crime politique.

Berta Cáceres

[1] Audio fourni par Galfisa – Groupe de Recherche « Amérique Latine : Philosophie Sociale et Axiologie », de Cuba. Berta avait un lien profond avec le peuple cubain et celle-ci fut l’une de ses nombreuses participations aux éditions de l’Atelier sur les Paradigmes Émancipateurs.

[2] En octobre 2007, le Costa Rica a organisé un référendum sur la signature de l’Accord de Libre-Échange entre l’Amérique Centrale, la République Dominicaine et les États-Unis. Les mouvements sociaux ont mené une vaste campagne contre le TLC, mais l’approbation a atteint 51,6% des voix.

Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves. 

Langue originale : Espagnol.

https://capiremov.org/fr/multimedia-fr/berta-caceres/

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