Unef delenda est ?

Regards sur les syndicalismes étudiants (I) UNEF DELENDA EST ? [1]

Ce n’est pas la situation de la vie étudiante qui a mis le feu à certains politiques et à beaucoup de médias « mainstream », non, le scandale n’est pas dans ces précarité et souffrance multidimensionnelles qui touchent des centaines de milliers de jeunes de l’enseignement supérieur. Quelques étincelles ont en revanche mis le feu dans les rédactions, sur les plateaux, et y défilent des spécialistes en tout qui ne connaissent pas grand-chose, ni à l’université, et encore moins aux mouvements étudiants. Les cafés du commerce sont certes fermés, est-ce le manque qui amène tous ces journalistes, ministres, femmes et hommes politiques plutôt cultivés, diplômés, à oublier dans l’exercice de leurs métiers et mandats l’intelligence? A moins que celle-ci ne leur manque. Pourtant de sources, il n’en manque pas [2].

Alors, il faut raison garder, et s’intéresser à une profondeur socio-historique, ce à quoi je voudrais inviter par ces quelques articles.

Voilà donc le spectre de la dissolution de l’UNEF à nouveau sur le tapis.

En 1961, l’on sait que cette idée circulait dans l’entourage du Premier ministre, Michel Debré. L’UNEF – alors « syndicat unique de la classe étudiante » selon Le Figaro, (l’UNEF syndiquait un étudiant sur deux) devait être punie pour avoir osé – en pleine guerre d’Algérie – une politique estudiantine propre, de rétablissement des liens avec les étudiants algériens et leur union (dissoute par le gouvernement français en 1956), l’UGEMA pour l’arrêt de la guerre. Le ministère demanda à l’UNEF d’adopter une charte de l’apolitisme, à défaut il se chercherait « d’autres correspondants ». La menace fut suivie d’exécution : le gouvernement Debré, sous la présidence de de Gaulle, soutint la scission minoritaire de la FNEF, lui attribua 3 des 11 sièges de l’UNEF au Centre national des Œuvres, supprima la subvention annuelle ainsi que celle du festival culturel étudiant [3]. Une dizaine d’années plus tard, après mai et juin 1968, c’est la vie intérieure de l’UNEF qui provoque de vives inquiétudes. Il ne reste sans doute plus que 5 à 10% de syndiqués quand l’UNEF connaît une scission avec – comme il arrive dans ce type de situation – des procédures judiciaires diverses. Les tribunaux iront-ils jusqu’à la dissolution ? Prendront-ils la décision de mettre l’UNEF sous administration judiciaire à l’instar de ce qui fut fait à Strasbourg après la prise de l’AFGES par le Situationnistes en 1967 ? Tel ne fut pas le cas, toutes les parties ayant renoncé à leurs demandes respectives [4].

Du syndicat unique de la classe étudiante à une représentation multipolaire

Le mouvement étudiant était devenu alors multipolaire, deux UNEF, le MAS (Mouvement d’action syndicale) syndicat « anticapitaliste et autogestionnaire » né en 1976, lié à la CFDT, le COSEF plutôt socialiste mitterrandien, libéraux et réformateurs du CLEF, du CELF, sans oublier l’UNI, organisation d’enseignants et d’étudiants créée après 1968, avec l’appui de Jacques Foccart à l’Elysée, ayant l’ambition officielle d’en finir avec le marxisme à l’université, sans oublier la galaxie de « corpos » à l’échelle locale ou dans certaines disciplines comme droit, médecine, pharmacie.

Arrêtons-nous là et renvoyons pour le détail aux lectures des ouvrages spécialisés [5] L’essentiel est de comprendre qu’en moins de 75 ans, l’on est passé d’une représentation unique des étudiants par leurs associations générales nées à la fin du 19e siècle avec l’encouragement des autorités académiques, puis leur constitution en Union nationale (cas alors unique à l’échelle d’un Etat) fondée à Lille en 1907 [6], à un éclatement. L’UNEF fut dans le syndicalisme divisé de l’après-guerre une exception unitaire, le monde syndical étudiant ressembla ensuite à son équivalent dans le monde du travail salarié. Et de surcroît, là où l’existence de l’organisation unique étudiante garantissait sa représentativité, l’introduction des élections universitaires par la Loi Faure de 1968 exacerba les divisions et la compétition. Enfin, à l’occasion de grandes luttes, on citera la grande grève étudiante de 1976 contre la réforme du 2e cycle universitaire, les grévistes – en grande majorité non syndiqués – s’organisent en assemblées générales élisant des délégations pour les réunions de coordination. Ce modèle restera. Il y a donc désormais trois sources de légitimité : la légitimité de la force militante et du nombre (adhérents, activités), la légitimité des urnes, la légitimité dans les assemblées et coordinations lors des mobilisations.

Des organisations adaptées à l’université massifiée ?

« Ces masses énormes de jeunes gens ne pouvant rester à l’état inorganique, il faut que l’étudiant (…) ne se sente pas perdu dans la foule anonyme (…) de multiples groupes se sont créés pour cela [7] »

Enfin, ces évolutions qui ne sont évidemment pas indépendantes de l’environnement politique, économique et sociale de la société, se situent en pleine transformation des mondes étudiants. 100 000 à la Libération quand est adoptée par l’UNEF la charte de Grenoble, refondatrice du syndicalisme étudiant, qui demeure la référence non seulement de l’UNEF, mais d’autres syndicats dont la FAGE. 200 000 à la fin de la guerre d’Algérie, 500 000 en 1968, le million est dépassé dans les années 1980, 2 750 000 aujourd’hui. Cette massification quantitative est également qualitative. Il ne s’agit plus du « petit monde » privilégié des origines, ni celui ultérieur avec l’arrivée de « couches moyennes » accompagnées de quelques rescapés issus des couches populaires. Une bonne moitié de la classe d’âge aujourd’hui passe dans l’enseignement supérieur. Cette massification n’est pas équivalente à une démocratisation telle qu’on pourrait la souhaiter, le choix des filières comme le déroulement des cursus, les parcours individuels attestent de la persistance des ségrégations et discriminations. Mais le nombre est là, les luttes étudiantes mettant en échec les projets sélectifs n’y sont pas étrangères, la porte a été ouverte.

Cela a des conséquences pour les organisations étudiantes, elles cherchent d’autres modèles, d’autres formes d’organisation, d’expression. Une organisation syndicale faite pour 100 000 ou 200 000 étudiants dans une vingtaine de villes universitaires ne peut conserver les mêmes structures, les mêmes modes de fonctionnement quand il s’agit de représenter une telle masse présente dans plus d’une centaine de villes avec leurs universités, instituts, écoles… A l’Université napoléonienne centralisée a succédé l’autonomie des établissements – l’autonomie libérale aujourd’hui et non celle rêvée en 1968 – ce qui a également changé le système de relations entre mouvements étudiants et leurs interlocuteurs institutionnels.

C’est dans ces conditions qu’il faut appréhender ce qui se passe dans les organisations étudiantes, et particulièrement l’UNEF d’aujourd’hui qui est sous les feux de l’actualité, non pour les actions revendicatives et corporatives qu’elle mène, comme les autres, sur le terrain étudiant, particulièrement sur la précarité, mais sur quelques « affaires » (quatre dans quatre villes différentes en quatre ans) et l’organisation de réunions « non-mixtes ».

Dans les années 1970, et avant bien sûr, les organisations étudiantes reflétaient de manière déformée le milieu, d’autant plus déformée que les femmes n’y exerçaient que rarement des responsabilités à la hauteur de leur nombre dans l’université, et même dans les syndicats. On y trouvait les enfants – nés en France – d’immigrations anciennes (Europe de l’Est, Italie) mais quasiment pas des immigrations contemporaines, principalement du continent africain. Et pour cause, ces travailleurs étrangers commencent alors à peine à faire souche, notamment avec le regroupement familial. Leurs enfants, français, vont ensuite se retrouver massivement d’abord dans l’enseignement professionnel – regardez les images de la grève de 1973 contre la loi Debré et comparez les cortèges lycéens avec ceux des CET (collèges d’enseignement technique) ayant, eux, des revendications antiracistes – puis les cohortes suivantes entreront à l’Université. En revanche, dans les universités, il y a des étudiants étrangers, et ces derniers peuvent avoir une double appartenance : adhérant et militant au sein de leurs associations nationales d’étudiants, rappelons l’existence de la FEANF, Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, et dans l’UNEF, puis dans les diverses organisations françaises puisqu’ils étudient et travaillent ici. Il y a donc, sur un critère national, déjà des réunions de fait « non mixtes », qui permettent à ces associations de stimuler les combats antiracistes et de défense des étudiants étrangers, et à leurs membres de prendre la parole, de se former aux responsabilités. Ce qu’en d’autres temps on appelait à gauche la double ou la triple oppression (en tant que travailleur ou travailleuse, que jeune, que femme, qu’étranger), est nommé aujourd’hui comme approche intersectionnelle.

Ces situations spécifiques expliquent la volonté d’autonomie des jeunes vis-à-vis des tutelles adultes, des femmes vis-à-vis du patriarcat, et en retour favorisait les mouvements d’ensemble qui alors impliquaient plus largement des couches ou groupes auparavant absents, ou silencieux. Qui peut nier que le mouvement autonome des femmes n’ait pas nourri la lutte, mixte, pour le droit à l’avortement et à la contraception, celle du MLAC et qu’en retour cette lutte mixte a stimulé le mouvement autonome ?

Aujourd’hui, bien sûr, il y a des étudiants étrangers et leurs associations, mais la situation est différente pour tous ces étudiants français qui sont victimes de discrimination du fait de leur couleur de peau. Français, ils n’ont plus les mêmes outils d’auto-organisation que leurs prédécesseurs étrangers. Issus pour la plupart de couches populaires, la prise de parole, la prise de responsabilité n’est guère facile. Les organisations se doivent d’inventer, d’expérimenter pour répondre à ces nouveaux défis. Qui dit expérimentation, dit erreurs, outrances. A tâtons, l’UNEF, mais pas qu’elle, imagine des formes qui peuvent surprendre, étonner mais qui finalement se situent dans la continuité. L’essentiel n’est ainsi pas dans la forme, mais dans l’objectif. S’agit-il de promouvoir la séparation ou de promouvoir une mixité véritable impliquant dans l’égalité chacune et chacun ? Faut-il rester dans l’immobilisme ou inventer au risque de la maladresse ? Voilà les dilemmes auxquels ont été confrontés à diverses reprises les mouvements sociaux, comme Act-up, les coordinations infirmières. Et n’y a-t-il pas de groupes de parole chez les alcooliques anonymes ? Des anciens combattants, ou des anciens déportés ne se retrouvent-ils pas entre eux pour parler de ce qu’ils pensaient être indicible en dehors de celles et ceux qui ont partagé les mêmes souffrances avant que de décider de témoigner pour toutes et tous [8] ?

Est-ce le rôle de l’Etat, des ministres, de dire aux syndicats, aux associations comment ils doivent s’organiser, ou qui devrait les représenter ? Certainement pas. Demande-t-on à la CFTC, qui se déclare statutairement à la fois laïque et d’inspiration chrétienne, d’enlever son « C » de chrétiens quant elle est reçue au ministère ou à l’assemblée ? Assurément non. On s’émeut quand les EMF (Etudiants musulmans de France) font liste commune avec l’UNEF et d’autres association (la FAGE l’avait également fait en son temps) mais il n’y eut pas de critiques à l’encontre de l’UNEF quand elle se présentait avec l’UEJF. Dans tous les cas l’UNEF sous ses différentes directions, a combattu pour le droit à l’avortement et la contraception, l’égalité hommes/femmes, le droit au choix de sa sexualité. Que l’on sache, ce n’est pas la tasse de thé des mouvements fondamentalistes ni des « fous de Dieu ».

Est-ce le rôle d’une ministre de tutelle de juger de ce que doit être la fonction d’un syndicat (être un corps intermédiaire, pacificateur selon Vidal) ? Un syndicat n’a-t-il pas pour mission de défendre l’intérêt de ses mandants, du groupe qu’il a vocation à représenter ? En tout état de cause ce sont ses membres qui définissent leurs valeurs communes, et leur mode d’organisation, pas l’extérieur. Cela n’écarte pour autant ni l’apport de la recherche, qui peut certes déplaire aux acteurs mais en réalité peut leur servir, ni la discussion entre organisations, entre générations, en toute franchise non pour dénigrer mais pour partager ensemble expériences, chacune et chacun pouvant puiser dans le passé comme dans le présent de quoi alimenter ses propres réflexions et pratiques.

Robi Morder

Article paru initialement sur Médiapart

https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/220321/unef-delenda-est

A suivre :

Regards sur les syndicalismes étudiants (II) APOLITISME, INDEPENDANCE, ASSOCIATIONISME ET SYNDICALISME


[1] Adaptation de « Carthago delenda est », soit ici « l’UNEF doit être détruite ».

[2] Travaux de recherches pluridisciplinaires menés par et avec le Germe (Groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants), archives papier, orales, notamment avec la Cité des mémoires étudiantes, en lien avec plusieurs laboratoires universitaires.

[3] Alain Monchablon, Histoire de l’UNEF, Paris, PUF, 1983.

[4] Robi Morder, « La scission de l’UNEF », La Revue de l’université, n°10, 1997, revu et augmenté sur le site www.germe-inform.fr

[5] GERME, J-P. Legois, A. Monchablon, R. Morder (coord.), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, 2007.

[6] J-P. Legois, A. Monchablon, R. Morder (coord.), « 1907 : une union étudiante est née », Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC/La contemporaine, N°86, 2007. https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2007-2.htm

[7] Emile Durkheim, « Histoire de l’université de Paris », dans La vie universitaire à Paris, Paris, Armand Colin, 1918, p. 28.

[8] Je suis un enfant de déportée, je connais ces non-dits, ces conversations en Yiddish que je n’étais pas censé comprendre.

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Soutien à l’Unef

Communiqué unitaire CGT, FSU, Solidaires

Face aux multiples attaques et menaces qui s’abattent sur l’UNEF, nos organisations s’insurgent contre l’acharnement et la démesure des attaques d’une rare violence qui visent une organisation syndicale mobilisée pour la jeunesse et les étudiant-es en grande difficulté dans cette période de crise sanitaire.

Nous condamnons les attaques initiées par l’ancien ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, et l’escalade à laquelle se livrent la droite et l’extrême droite faisant peser sur les dirigeant-es de l’UNEF des risques inconsidérés.

Nous dénonçons la montée de la criminalisation de l’action syndicale et les mesures et projets de lois liberticides imposées par ce gouvernement.

Cette politique qui vise à stigmatiser et à réprimer les organisations représente des atteintes graves aux libertés publiques.

Nos organisations ne se laisseront pas intimider et continueront sans relâche à s’organiser pour défendre toutes celles et tous ceux qui subissent les inégalités.

Paris, le 19 mars 2021

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Non, non, non et non à la dissolution de l’UNEF !

Des menaces pèsent sur le sort de l’Unef : une campagne d’extrême-droite contre le syndicat étudiant, avec reprise par un gouvernement incapable de soutenir sa jeunesse, notamment étudiante et un ministre cynique qui joue une chorégraphie ignoble avec le Rassemblement national !

Tant par les raisons (réunions non mixtes entre personnes vivant la même oppression) que par la nature (la dissolution d’un syndicat), ces menaces sont totalement contraires à nos valeurs et à la vie démocratique de notre pays.

J’ai été vice-président de l’AGEM-UNEF (Association générale des étudiants de Marseille) en 1967-1968. Même à cette période où le mouvement étudiant avait provoqué une grève générale, jamais il n’avait été question d’interdire le syndicat.

Ci-dessous, l’article publié sur Facebook :

https://www.facebook.com/jacquessoncino/posts/840879996468233?notif_id=1616422026587813&notif_t=page_post_reaction&ref=notif

Jacques Soncin

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Marie-Noëlle Thibault : « Je ne peux m’empêcher de voir dans l’actuel déferlement de haine contre l’UNEF un vertigineux retour en arrière »

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article57354

Pierre Tevanian : De l’UNEF à « Avenir lycéen » : la « mixité », usages et mésusages

https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/france-unef-mixite-droit-syndical-democratie-racisees-avenir-lyceen?

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Contre l’Unef, une manœuvre politique indigne

Actrices et acteurs du mouvement social, féministes, syndicalistes, militant·e·s antiracistes, parfois ancien·ne·s de l’Unef, nous avons découvert avec stupeur et colère la polémique organisée par la droite et le gouvernement sur l’Unef.

Nous sommes indigné·e·s que le gouvernement fasse ce choix en pleine crise sanitaire, au lieu d’engager un vrai dialogue avec les organisations étudiantes et la communauté universitaire pour trouver des solutions à la situation catastrophique des étudiant·e·s. Alors qu’il stigmatise, met en opposition et banalise la parole raciste, le gouvernement est mal placé pour faire des leçons sur la République. Mais ce qui choque peut-être le plus, c’est le cynisme de la manœuvre qui occulte, caricature et empêche un débat nécessaire. Le calcul électoral est connu et la ficelle est grosse : à l’image de la polémique orchestrée sur l’islamo-gauchisme, l’enjeu est de créer des divisions identitaires pour occulter les questions sociales, et organiser ainsi le tête à tête avec l’extrême droite en 2022. Une stratégie malsaine et dangereuse, qui n’a d’autre effet que de légitimer les thèses de l’extrême droite.

L’objectif de ce type de polémiques caricaturales est d’empêcher un débat sain sur l’état des inégalités et discriminations et les moyens pour en sortir. Nous avons en commun la volonté farouche de construire une société mixte et égalitaire, de transformer les rapports sociaux de classe, de genre et de dominations liées au racisme. Mais nous savons que pour y arriver, il est souvent nécessaire de permettre aux personnes se sentant victimes d’une même discrimination de se retrouver pour oser exprimer leur vécu, leurs attentes, et enclencher un processus d’émancipation. C’est ce que des organisations progressistes pratiquent ponctuellement. Nous animons ou soutenons des collectifs de femmes, de travailleur·euse·s sans papiers…, qui permettent de libérer la parole sur les discriminations subies. De même sur les rapports sociaux au travail : c’est parce qu’ils et elles peuvent s’organiser sans les représentant·e·s de la hiérarchie que les salarié·e·s peuvent agir contre le management délétère et l’exploitation. Mais, comme l’Unef, nous avons en commun de nous inscrire dans un combat social, internationaliste et universaliste. Au-delà des rapports de domination qui se cumulent, nous cherchons à rassembler toutes celles et ceux qui souhaitent agir contre l’exploitation et l’oppression et gagner une société plus juste.

Prétexter de réunions « non mixtes » pour appeler à dissoudre la 2e organisation étudiante, forte de cent dix ans d’histoire, en créant un parallèle avec les jeunesses identitaires, est indigne de ministres de la République. C’est honteux et inédit, à l’image du relent de maccarthysme de la commission d’enquête sur les recherches prétendument « islamo-gauchistes ». S’interroge-t-on sur tous les cadres prétendument mixtes qui en fait ne le sont pas du tout ?

Chacun·e est libre de partager ou non les choix et positionnements de l’Unef, et nous considérons d’ailleurs que les étudiant·e·s doivent être les seul·e·s juges sur ce point. Nous avons de nombreux sujets de débats entre nous, et nous pensons que sur des questions aussi complexes que la lutte pour le féminisme et la laïcité, contre le racisme et l’homophobie, la discussion est nécessaire. L’enjeu est de rendre visibles des inégalités, de s’organiser pour y mettre fin, sans assigner ni enfermer dans les identités stéréotypées que nous combattons. L’enjeu est également de trouver le bon équilibre pour articuler, sans prioriser ni occulter, la lutte contre les différentes dominations et les rapports d’exploitation de classe. Les inégalités se cumulent mais elles ne s’effacent pas : la lutte contre le sexisme ne doit pas occulter celle contre le racisme et vice-versa, par exemple. Les questions sont complexes, les réponses que nous y apportons peuvent différer, mais nous nous rassemblons pour soutenir la direction de l’Unef face à la violence des remises en cause dont elle fait l’objet et nous condamnons les attaques infâmes, sexistes et racistes, dont est victime sa présidente Mélanie Luce.

Premier·ère·s signataires

Ana Azaria, présidente de Femmes Egalité, Fatima Benomar, militante féministe, Sophie Binet, pilote du collectif « femmes mixité » de la CGT, Catherine Bloch-London, sociologue, Claire Charlès, présidente des Effronté-es, Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac Cybèle David, secrétaire nationale de l’union syndicale Solidaires, co-animatrice des commissions femmes et immigration, Caroline De Haas, #NousToutes, Maryse Dumas, secrétaire confédérale CGT 1995-2009, Esther Jeffers, économiste, université de Picardie, Fanny Gallot, historienne, Sigrid Gérardin, secrétaire nationale et coresponsable du secteur femmes FSU, Murielle Guilbert, co-déléguée générale de l’union syndicale Solidaires, Huyara Llanque, Attac, Christiane Marty, Attac, Fondation Copernic, Alexandra Meynard, pilote du collectif de lutte contre les discriminations et pour l’égalité LGBT+ de la CGT, Suzy Rojtman, porte-parole du CNDF, Malik Salemkour, président de la LDH, Rachel Silvera, Economiste, université Paris-Nanterre, Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, en charge de l’égalité, de la lutte contre les discriminations et de la jeunesse, Youlie Yamamoto, animatrice du collectif féministe Les Rosies…

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/contre-lunef-une-manoeuvre-politique-indigne-20210330_G35XGKYJYVCJTG3KH7D7CZCCJ4/

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Ingénieurs Sans Frontières soutient l’UNEF

Ingénieurs Sans Frontières France témoigne son soutien à l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France), attaqué par de nombreuses personnalités politiques pour sa pratique de réunions en non-mixité choisie, un outil pourtant déterminant dans la libération de la parole des personnes victimes de discriminations racistes, sexistes et lgbtphobes et l’organisation de leurs luttes.

Qu’est-il reproché à l’UNEF ?

La polémique, portée par l’extrême droite, la droite, ainsi que le gouvernement et des membres de la majorité a démarré suite à l’interview sur Europe 1 de Mélanie Luce, la présidente du syndicat étudiant, lorsque celle-ci à confirmé la tenue, dans son organisation, de réunions non-mixtes pour les personnes victimes de discriminations raciales et sexistes. Elle a par la suite rappelé que ces moments avaient pour vocation d’exprimer des discriminations subies, mais que les prises de décisions du syndicat ne se faisaient pas en non-mixité.

Ces propos ont été très rapidement qualifiés de « racistes », de « clientelisme indigéniste » et de « séparatistes » par un large spectre de personnalités politiques. Les réactions semblent les mêmes au Rassemblement National, chez Les Républicains, au gouvernement et au sein de La République en Marche. Des attaques en justice ont été évoquées et des appels à la dissolution du syndicat ont été proférés.

La non-mixité, une pratique nécessaire

La non-mixité organisationnelle est un outil politique. Les espaces non-mixtes sont limités par le « Nous », c’est-à-dire qu’ils rassemblent des personnes faisant face à des manifestations similaires d’une ou de plusieurs même(s) oppression(s). Ce sont avant tout des espaces temporaires d’autonomie qui permettent de s’approprier les vécus, de prendre conscience de l’importance des luttes à mener, d’établir des affirmations théoriques, et de penser collectivement des actions politiques. Les réunions non-mixtes sont très souvent également des lieux de partages du domaine de l’intime, notamment lorsqu’il est question de situations de violences. La non-mixité apporte alors un cadre sécuritaire à la libération de la parole et à l’écoute. En effet, les personnes en dehors du « Nous » ont au mieux une connaissance théorique des discriminations, et au pire sont le relai de dynamiques oppressives à l’encontre du « Nous », ce qui peut représenter un frein pour mener à bien les objectifs précédemment évoqués.

Ingénieurs Sans Frontières s’indigne des attaques faites à l’UNEF

Les attaques faites au syndicat témoignent au mieux d’une ignorance béante de la part de ces mouvements politiques des pratiques de luttes contre les discriminations. Au pire, elles sont des offensives ciblées contre ces mêmes luttes. Quelle que soit l’intention de ces hommes et femmes politiques lorsqu’ils et elles appellent à sanctionner voire même à dissoudre le syndicat, les conséquences seraient de faire reculer le combat contre les discriminations racistes et sexistes en France.

https://www.isf-france.org/articles/ingenieurs-sans-frontieres-soutient-lunef

 

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Droit d’association et « amendement UNEF » :
le vote de la honte !

https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/020421/droit-d-association-et-amendement-unef-le-vote-de-la-honte

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Communiqué de presse des effronté-es

AMENDEMENT « UNEF » : JUSQU’OÙ IRONT-ILS ?

Dans le cadre de la loi dite « Séparatism » ou loi « visant à renforcer les principes de la République », le Sénat a voté à l’unanimité jeudi soir un amendement, dénommé « amendement UNEF » et présenté par les sénateurs Républicains, qui prévoit la dissolution des associations qui organisent des réunions en non-mixité raciale, soit des groupes de paroles où des personnes s’expriment sur le racisme qu’elles vivent.

L’escalade de nos dirigeants dans la stratégie bien connue de « chasser sur les terres de l’extrême-droite » peu avant les élections présidentielles a définitivement eu raison… de toute raison.

L’opportunisme politique est évident, le fait de mettre au premier plan médiatique et politique des sujets dits de « diversion » est une technique bien connue. Mais d’une part cet opportunisme ne saurait être la seule cause de ces lois racistes et liberticides, qui ont un ancrage raciste profond chez les décideurs. D’autre part, quelle qu’en soit l’origine, elle ne change rien au résultat : un racisme totalement décomplexé qui s’exprime de plus en plus depuis des mois dans la sphère politico-médiatique, alimenté et légitimé par les décisions gouvernementales qui s’enchaînent. Tout cela est très, très grave. Les conséquences immédiates sont évidentes : le cyberharcèlement raciste et sexiste que subit Mélanie Luce, Présidente de l’UNEF, en est une. Entend-on quiconque au gouvernement pour s’en émouvoir et rappeler que le harcèlement sur un support numérique est passible de 2 ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende ? Non.

Ce que disent les sénateur-ices :

« Cet amendement propose de faire évoluer les conditions de mise en application de l’article L. 212-1 du code de sécurité intérieure pour permettre la dissolution d’associations racistes et dangereuses pour l’intérêt général. En réponse aux réunions non-mixtes, c’est-à-dire interdites aux « blancs », organisées par l’UNEF, nous devons agir. L’état du droit positif ne permettait pas de sanctionner cette démarche déplorable et intolérable, cet amendement propose de combler cette lacune. »

Outre la mention grossière d’un pseudo « racisme anti-blanc », et comme le disent les représentant-es de l’UNEF, aucune de leur réunion n’est « interdite » à qui que ce soit. Simplement, quand un groupe de parole se forme autour de personnes qui ont un même vécu, les personnes non concernées respectent en général d’elles-mêmes cet espace d’expression.

Par ailleurs, qui aura jeté un œil au sénat, composé de personnes blanches (et majoritairement d’hommes), appréciera l’ironie d’un tel amendement.

Mais plus sérieusement, le gouvernement porte actuellement la lourde responsabilité de la validation et de la banalisation de discours racistes, souvent islamophobes – le Sénat vient également de voter l’interdiction du port du foulard par les mères accompagnatrices scolaires –, suscitant peu d’indignations sinon des associations et militant-es antiracistes. C’est par cette banalisation d’un racisme qui s’exprime à visage découvert que nos dirigeants font monter toujours un peu plus le vote RN, car comme on le sait, l’électorat d’extrême-droite préfère toujours l’original à la copie.

Et en attendant, des milliers de citoyen-nes en souffrent au quotidien, avec la bénédiction de l’Etat, qui à l’inverse ne met rien en place pour lutter contre le racisme, et laisse les étudiant-es dans la plus grande précarité, avec des associations qui doivent se débrouiller seules : l’UNEF organise des distributions alimentaires, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale.

Contact presse :

Claire Charlès : 07 60 36 38 29

3 avril 2021

https://effrontees.wordpress.com/2021/04/03/amendement-unef-jusquou-iront-ils/

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Concernant l’adoption le Sénat de l’amendement permettant de dissoudre les associations organisant des réunions en non mixtes racisées

https://www.mwasicollectif.org/blog/concernant-ladoption-le-senat-de-lamendement-permettant-de-dissoudre-les-associations-organisant-des-reunions-en-non-mixtes-racisees/

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UNEF et universitaires « islamo-gauchistes » : une haine contre les briseurs de mythe

Pourquoi l’organisation de groupes de paroles spécifiques, en l’occurrence de victimes de racisme dans un syndicat étudiant, comme ça se fait d’ailleurs dans de nombreuses autres organisations, provoque-t-elle tant de réactions médiatiques et politiques ? Pourquoi deux ministres de l’éducation, « nationale » et « supérieure », allument-ils au dessus du cloaque inflammable des rancœurs nationalistes l’allumette dangereuse de la dénonciation d’un prétendu « islamo-gauchisme » qui « gangrènerait » l’université, en tout cas la recherche et l’enseignement en sciences humaines et sociales ? Pourquoi est-ce que « ça prend » alors que plusieurs études démontrent aussitôt la mécompréhension et le vide sur lesquels reposent ces accusations insensées ? Pourquoi une telle médiatisation et même des appels à agresser des universitaires qui défendent, à cette occasion, les libertés académiques une fois de plus menacées ? La réponse est à chercher, il me semble, du côté de l’idolâtrie « patriote » ou du déni « républicain » face aux critiques de graves défauts de la société française.

Expériences d’un chercheur sur les discriminations des usagers de langues minoritaires 

Je suis moi-même universitaire, chercheur en sciences humaines et sociales. J’étudie les discriminations à prétextes linguistiques que j’ai appelées glottophobie, et qui sont corrélées à d’autres discriminations étudiées par des collègues dont je suis de près les travaux. Mes travaux ont été en général bien reçus et on déjà contribué à plusieurs changements dans la société française et dans les textes de lois. J’ai pourtant régulièrement été confronté, à ce sujet, à de fortes réactions de déni ou de refus, notamment de la part de personnels de l’éducation nationale ou de personnes aux convictions nationalistes (qu’elles appellent « patriotiques » et/ou « républicaines »), politiquement situées plutôt très à droite mais parfois aussi du côté d’une gauche dite « souverainiste ». Il s’agit parfois des mêmes personnes : membres de l’éducation nationale et adhérant à une certaine conception de l’unité nationale. Je n’ai donc pas été étonné que ce soit par deux ministres de l’éducation dite « nationale » (et ce n’est pas une dénomination anodine) et de l’enseignement supérieur et de la recherche (où des fonctionnaires à statut particulier n’ont ni supérieur hiérarchique ni « devoir de réserve »), que soient passées ces attaques. Lors d’une émission sur la glottophobie à la radio, un auditeur au téléphone m’a dit un jour « vous voulez nous diviser » (nous signifiant « les Français ») : il ne faut pas dire qu’il y a des différences et des inégalités fondées sur ces différences.

Un mythe national : l’exemplarité française 

Il y a en effet des gens, nombreux, qui ont pour la France un attachement passionnel, irrationnel, religieux. Ils croient ou affirment, par naïveté ou aveuglement ou aussi par partialité, que la France est un modèle de république et de démocratie (d’ailleurs ils disent « la République » sans aucune autre précision), un pays de « liberté, égalité, fraternité » qu’ils croient être effectivement les « valeurs de la République », « le pays des Droits de l’Homme » et « des Lumières », qui a « le meilleure système de santé au monde », une langue « universelle, supérieure à toutes en clarté, en beauté et en précision », qui existerait depuis « nos ancêtres les Gaulois » dans des « frontières naturelles » et même géométriques (« l’hexagone ») de façon unifiée et « indivisible », et d’autres supposées qualités encore, bref une sorte de quintessence de société presque parfaite, un modèle de « bonnes pratiques » à vocation « universelle » qui aurait même justifié la colonisation dans ses « aspects positifs » pour apporter les « lumières » de la « la civilisation ».

Il faut dire que ce mythe national, construit progressivement à partir du 19e siècle, est un mythe officiel, fondamentalement constitutif de l’idéologie de l’identité nationale française, inculqué à l’envi par l’école « de la République » depuis l’époque de ses « hussards noirs », sans cesse psalmodié par une large partie des responsables politiques, des médias, et, par conséquent, de la population. La nation française, construite de façon volontariste et autoritaire à partir de la Révolution de 1789, a été pensée sur un projet d’homogénéité : une seule et même langue, une culture commune, un récit national avec ses mythes fondateurs, une fidélité affective appelée « patriotisme », le tout inculqué notamment par l’école en tentant d’ « anéantir » les « patois », les « particularismes » et tout autre attachement collectif. C’est exactement ce qui définit une « ethnie ». Entrer dans cette nation unifiée-uniformisée n’est possible que par « assimilation » (même dénommée « intégration »), c’est-à-dire en devenant « semblable » aux nationaux supposés tous similaires, et en abandonnant toute différence, éventuellement jusqu’à son nom, tel que le prévoit encore aujourd’hui la procédure légale de « naturalisation » (le terme, là non plus, n’est pas anodin).

Un autre mythe national : l’égalité à la française

Parallèlement à cette conception ethnique de la communauté nationale a été développée une conception de l’égalité fondée sur l’ignorance des différences, au double sens de « ne pas voir » et de « ne pas savoir ». D’où le principe fondamental et la pratique sans cesse réaffirmés de « l’égalité de traitement ». C’est pourtant une grave erreur de raisonnement (vision optimiste) ou une sale entourloupe (vision pessimiste). En effet, la question de l’égalité ne se pose que parce qu’il y a des différences entre les gens. S’il n’y a que des gens identiques, ils et elles sont, par définition tautologique, égaux. L’égalité ne se décrète pas, elle se construit comme objectif, par une lutte contre les inégalités. Pour corriger les inégalités, il faut les identifier, les mesurer. Pour les combattre, il faut les compenser par un autre principe, celui de l’équité, qui consiste à donner plus ou autre chose à ceux et celles qui ont moins, et moins ou autre chose à celles et ceux qui ont plus. Il n’est pas étonnant, il est même cohérent, à cet égard, qu’en France la majorité des gens ne fasse pas la différence entre égalité et équité et croit que c’est la même chose. « Traiter les gens de façon équitable » est réduit à « traiter les gens de façon égale ». Or, traiter de façon égale des personnes inégales, c’est maintenir et même confirmer, voire renforcer, les inégalités, ce que la France fait très efficacement, et surtout, précisément, son système éducatif. On a même vu le Conseil supérieur de l’audiovisuel modifier en 2016 le comptage des temps de parole des candidat.e.s aux élections présidentielles en octroyant davantage de temps aux partis politiques qui avaient obtenu le plus de voix aux élections précédentes, en appelant ça « principe d’équité », alors que c’est exactement l’inverse de l’équité. La vision dominante de l’égalité à la française est un mythe qui dissimule les inégalités, présentes dans (presque ?) toutes les sociétés. 

Ne pas voir et ne pas savoir

Ayant en tête cette vision mythique de la communauté nationale et de l’égalité de traitement, on peut croire que le système fondamental de la république française est juste, bon, exemplaire. Du coup « républicain » devient un argument définitif : tout ce qui est « républicain » est bon et incontestable, et réciproquement. Ce qui est bien pratique pour disqualifier les divergences et autres différences dont on ne veut pas et, par instrumentalisation, pour rejeter des personnes au nom d’une certaine conception d’une certaine identité nationale appelée « république » [1]. Car il est très probable (et même certain !) que ce ne soit pas par un aveuglement généralisé, par le seul jeu de l’hégémonie d’une croyance qui ne laisse imaginer aucune alternative, que tous et toutes communient à cette façon de penser la république française. Dans un ordre social inégalitaire, il y a des perdants et des gagnants, des pauvres et des riches, des faibles et des puissants, des défavorisés et des privilégiés (idem au féminin). Ces privilégié.e.s ont tout intérêt à maintenir hégémonique, y compris par les discours éducatifs, médiatiques et politiques, les mythes qui habillent leur conception, profitable, de « la République ». Ils et elles ont tout intérêt à disqualifier les différences, les divergences, les alternatives, à les faire passer pour des déviances.

C’est ainsi que, quand la France ratifie un texte international de protection des droits humains et des libertés fondamentales contre les discriminations (par exemple la Convention relative aux droits de l’enfant), elle exclut du champ de sa signature la protection des personnes relevant de « minorités ethniques, religieuses, culturelles, linguistiques » au motif que la France ne reconnait pas (ne veut pas voir et ne voit pas) de « minorités » sur son sol. Et pourtant, de fait, il y a des gens dont le statut, les droits, l’accès aux ressources, sont minorés. Les recherches en sciences humaines et sociales le montrent. Quand en 2017 la France est pointée du doigt par la Commission des droits de l’Homme de l’ONU pour sa façon de traiter les questions linguistiques [2], elle répond que ce traitement découle de « sa conception très exigeante des Droits de l’Homme ».

C’est pourquoi, lorsque des personnes victimes de traitement inégalitaire et injuste, de discrimination donc, réclament d’avoir les mêmes droits que les autres, elles sont taxées de « communautarisme », puisque, dans la logique du système français, on n’a les mêmes droits que si on est identique, pas si on est différent. La conception communautariste de la nation française est projetée, comme seule catégorie de compréhension, comme filtre interprétatif, sur toute caractéristique différente même si les personnes ainsi caractérisées et minorées ne réclament en fait aucun traitement particulier et ne se conçoivent pas comme une communauté distincte [3]. Car l’éradication des différences est vouée à l’échec : la diversité est un principe consubstantiel du monde humain et social. L’ignorer, la rejeter, c’est forcément produire des inégalités.

« La France, tu l’aimes ou tu la quittes » contre « La France, tu l’améliores et tu la critiques »

Dès lors, le principe opposé à toute identification, toute mesure, toute correction éventuelle d’une inégalité ou d’une injustice, c’est « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » car il n’est pas pensable qu’elle puisse fonctionner, encore moins être, autrement. Les affiches de Pétain ne disaient pas autre chose en 1941 : « Critiquer, récriminer, c’est agir contre la France. Taisons-nous ». L’adjectif « républicain » devient le synonyme de l’obéissance, du refus de changement, du conservatisme, du rejet de toute critique et de tout progrès. Du coup, il est toujours proposé de se comparer à pire pour montrer qu’on est (les) meilleurs et si vous proposez de comparer à mieux, on vous objecte un déni (j’ai des dizaines de mails de contestations qu’il y ait des pays où la diversité linguistique est mieux respectée qu’en France) ou on vous invite carrément… à aller y vivre ! Aucune alternative n’est acceptable et même imaginable. Une critique devient un délit d’opinion. Élaborer un projet intellectuel, social et politique d’une autre France, par exemple une république fédérale où l’on appliquerait effectivement l’intégralité des droits humains comme devoirs mutuels, c’est interdit par la Constitution (qui déclare la France indivisible) et ça pourrait même être de la « sédition ». On prend certains risques à simplement constater, y compris en tant que chercheur, que la France a été condamnée 759 fois pour violation des droits humains par la CEDH depuis 1986 [4]. Que l’ONU ne reconnait pas l’appartenance de Mayotte à la France (14 résolutions votées en ce sens depuis 1976) et classe la Polynésie dite française et la Nouvelle Calédonie-Kanaky dans les « territoires non-autonomes » à décoloniser, quoi qu’on en pense. Que quand on s’appelle Fatima il y a une grosse probabilité qu’on soit moins bien notée à l’école que si on s’appelle Marianne [5]. Que « un patronyme ou une couleur de peau divise par deux ou trois votre chance d’obtenir un entretien d’embauche » [6]. Que le fait de parler français avec un accent étranger ou régional est un des prétextes les plus fréquents de discrimination à l’embauche… 

Tout devient menace et le patriotisme vire à la paranoïa

Alors, les musulmans sont tous et toutes (surtout toutes, avec leur fichu sur la tête) des islamistes, alors les gauchistes – qui veulent changer la France – sont des islamistes, les universitaires qui étudient et donnent à voir les défaut de la société française sont forcément des militants gauchistes, des traitres complices des islamistes surtout si ces universitaires montrent les discriminations massives dont sont victimes les personnes supposées musulmanes et dénoncent une islamophobie… Alors il n’y a pas de « violences policières » et d’ailleurs on va interdire de les filmer et de les rendre visibles… Alors il n’y a pas de « racisme » ou de « xénophobie » d’État et qui le dit sera poursuivi… Alors les langues régionales ou un simple ñ dans un prénom breton sont des menaces contre l’unité nationale… Alors on veut dissoudre l’UNEF parce qu’elle rend visible l’existence d’un racisme en France et on veut interdire tout syndicat étudiant qui mettrait en question le mode de souveraineté de la France, par exemple sur la Kanaky, la Corse ou la Bretagne (pour prendre des cas existants)… Alors il est impossible de revenir sur les méfaits du principe même de colonisation et sur une décolonisation inachevée, alors les rattachistes de Nouvelle Calédonie sont désignés par la qualité de « loyalistes » (sans dire à quoi ils sont loyaux bien sûr) face aux « indépendantistes » (terme connoté négatif), alors les conservateurs s’autoproclament « républicains » puisque la république ne doit pas changer, et ainsi de suite…

La recherche produit des connaissances qui heurtent inévitablement croyances et privilèges 

François Héran, chercheur en sociologie de l’immigration, a très justement expliqué, dans sa tribune de Libération le 30 mars 2021 [7], que ceux et celles qui étudient les discriminations massives présentes dans la société française, tout comme celles et ceux qui réclament une société de justice et d’égalité, ne « divisent pas la République » mais qu’ils ont « pris ses promesses au mot ». Travailler pour une société de liberté, d’égalité et de fraternité, ça commence par identifier là où ça manque et comprendre pourquoi. C’est, précisément, le travail des chercheurs et des chercheuses en sciences humaines et sociales qui en ont fait leur spécialité. Leurs conclusions, solides et convergentes, sont que la France, « la République », n’est pas, jusqu’ici et pour l’instant, une société idéale où ces principes seraient définitivement respectés et réalisés. Mais le simple fait d’écrire ça suscite l’opprobre ou la haine de celles et ceux qui idolâtrent la France et/ou qui bénéficient de l’ordre établi à la même hauteur que celle des déceptions de ceux et celles qui cherchent à bâtir une France et un monde meilleurs.

Le propre des connaissances scientifiques, c’est de déconstruire des croyances et de répondre à des ignorances. C’est une histoire vieille comme le monde, une histoire de révolutions coperniciennes. Elles remettent des mythes en question. Elles participent à éclairer les débats. Réactifs au moindre mot, même et surtout ceux qu’ils ne comprennent pas, les gardiens du temple et de l’obscurité ont jeté leur vindicte sur les chercheurs et les chercheuses, ainsi que vers les étudiantes et les étudiants qui réfléchissent et travaillent avec eux. C’est de la haine contre les briseurs des mythes auxquels certains croient et dont certains profitent.

Philippe Blanchet

https://blogs.mediapart.fr/philippe-blanchet/blog/110421/unef-et-universitaires-islamo-gauchistes-une-haine-contre-les-briseurs-de-mythe

[1] Voir les analyses du « rapt du totem républicain » dans ce dossier de Mediapart 

[2]https://www.cncdh.fr/sites/default/files/rapport_cncdh_droitsdelhhomme2017_web.pdf

[3] Voir l’étude de F. Dhume

[4] https://www.echr.coe.int/Documents/Facts_Figures_France_FRA.pdf

[5] Voir l’étude F. Durpaire et B. Mabilon-Bonfils

[6] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/francois-heran-la-demande-de-justice-ne-divise-pas-la-republique-elle-prend-ses-promesses-au-mot-20210324_P5FRJAYZ4RAOLKTMJ5HUZ72H3I/

[7] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/francois-heran-la-demande-de-justice-ne-divise-pas-la-republique-elle-prend-ses-promesses-au-mot-20210324_P5FRJAYZ4RAOLKTMJ5HUZ72H3I/

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