Retour sur quelques nouveautés et rééditions parues en 1998

Pat Martino est un guitariste qui fait peu parler de lui. Dommage. Il a apporté dans les années 60 une nouvelle façon d’aborder la guitare, utilisant les leçons de Tal Farlow – qui a eu la mauvaise idée de nous quitter ce 25 juillet 1998. C’est un virtuose et un chercheur. Dans ce Stone Blue, il utilise le blues pour rendre compte de la Ville, New York, de ses angoisses, de ses joies, de sa laide beauté comme « la fusion » – un style musical qui a quelque 30 ans – pour faire écouter sa musique aux jeunes générations. Ce n’est pas toujours réussi. Le malheur lui convient mieux pour nous faire partager l’idée d’un ailleurs différent. Il permet de découvrir un jeune saxophoniste – qui a déjà enregistré sous son nom – Eric Alexander.


Le saxophoniste Joe Lovano en un format dans lequel il est passé maître, le trio sans piano. Ici le contrebassiste est rien de moins que Dave Holland et le batteur, la légende vivante, Elvin Jones. Trio fascination, Edition One – laissant présager d’autres opus – nous laisse cette impression de trop et de pas assez en même temps qui fait qu’on en redemande.


Dans les rééditions Blue Note, dans la collection Connoisseurs Cd Series – plus chère par définition, mais beaucoup mieux enregistrée que celle à plus bas prix -, c’est le tour du plus oublié de tous les grands musiciens de jazz, Tina Brooks. Son surnom provient de sa petite taille, pour teeny petit, minuscule, mais son jeu de saxophone est celui d’un géant. Il fait partie de la génération de Coltrane, sortant du moule du be-bop pour créer une autre façon d’être au monde. Il se fera bouffer par la drogue et meurt sans avoir beaucoup enregistré. Ce Back To The Tracks de 1960 représente un de ses meilleurs albums, non publié à l’époque pour des raisons indéterminées. L’écouter c’est l’adopter.


Chez Fresh Sound, distribué par Média 7. Le pianiste Brad Mehldau fait beaucoup parler de lui. On oublie trop souvent que sa première chance fut donnée par le Catalan Jordi Pujol pour son label Fresh Sound. En 1993 il fut enregistré – en compagnie de Jordi Rossy à la batterie, Mario Rossy à la basse et Perico Sambeat à l’alto – au « Jamboree », à Barcelone. Un tome 1 était paru du côté de 1994-95, et le tome 2 apparaît seulement maintenant, sous le titre New York Barcelona Crossing. Brad joue mieux actuellement, mais cette rencontre avec les musiciens catalans vaut le détour d’oreille, parce qu’ils savent être à l’écoute.


Columbia (Sony Music) a eu l’heureuse idée de réunir sur un double cd, tous les solos de piano de Thelonious Monk de 1962 à 1968 – décidément une date incontournable. Et on en reste encore sur le cul… Le titre, Monk Alone, évidemment !


La vitalité du jazz en France

Il est partout question de la «crise » du jazz, de sa capacité de faire naître des œuvres d’art. En cela, il n’est pas différent des autres domaines artistiques. Il ne faudrait pourtant oublier dans ce paysage la force des musiques créées en France. Le terme de jazz pourrait ne pas leur convenir… Qu’importe ! Elles existent.

Louis Sclavis est l’un des grands créateurs d’univers. Comme beaucoup d’entre eux, il fait penser à une éponge. Toutes les cultures, toutes les musiques d’aujourd’hui – et même d’hier – sont absorbées pour former un tout appartenant en propre au clarinettiste-saxophoniste. L’essai est quelque fois transformé, d’autres non. C’est le lot de tous les aventuriers. L’important c’est d’essayer, encore et encore. Louis, comme il me l’avait dit, veut épaissir le mystère, le sien comme celui de tout processus conduisant à l’œuvre finale. Dans ce nouvel et dernier opus, Le Phare (Enja, distribué par Harmonia Mundi), il a voulu graver au laser sa rencontre avec le Bernard Strubber – guitariste, organiste – jazztet. Le jazztet est un groupe alsacien qui a visiblement l’habitude de travailler ensemble. Sclavis à la fois détruit le bel ordonnancement et le remplace par un autre, pour les métamorphoser. Cet album donne l’impression à l’auditeur d’assister en direct à cette mue, à laquelle il participe. Le phare, c’est l’ouverture à d’autres horizons, à d’autres cultures, c’est aussi la volonté de percer la nuit, de montrer une route, mais une route de la mer, une de celle qui disparaissent dés qu’elles sont tracées.


Dans le paysage du jazz français l’autre musiciens dont on parle, c’est Manuel Rocheman. Celui là est pianiste et vient de recevoir le prix Django Reinhardt décerné par l’Académie du jazz. A 39 ans, il est enfin reconnu. Son dernier album, Come Shine (Columbia, distribué par Sony Music), vient signaler ses intentions, fusionner tous les styles de piano pour aboutir à un nouveau classicisme, toujours à réinventer comme le fait encore Martial Solal qui fut comme un maître pour lui. A ses côtés, le bassiste tchéco-américain George Mraz, un de ceux qui ont le jazz dans les gênes et pour cette raison employé par tous les grands de ce monde comme de l’autre – il a joué avec Stan Getz notamment – et le batteur, l’un des plus grands dans son domaine, Al Foster. Ils jouent ensemble non parce que le producteur les a payés mais bien par une connaissance et une reconnaissance mutuelle. C’est visible dans leurs concerts. Qu’il ne faut pas rater. Comme cet album.

Deux albums de chevet.

Nicolas Béniès (écrit en 1998)

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