Qu’est-ce que l’autodéfense féministe ?

En 2012 , nous avons constitué un groupe de conscientisation féministe. Nos premières discussions ont concerné les violences que nous subissions en tant que femmes. Un livre a particulièrement nourri nos réflexions sur le genre; c’est un manuel pratique écrit Par Irène Zeilinger et intitulé « Non, c’est non, petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui on en a marre de se faire emmerder sans rien dire ». Nous avons fait une lecture collective de ce livre et ces lectures étaient accompagnées de jeux de rôle, de partage de vécu et d’expérience et d’entraînement physique. Plus tard, ce livre a servi de guide avec d’autres sources pour élaborer notre propre atelier d’autodéfense féministe.

Les femmes se sont toujours défendues contre les violences même si cela a été parfois ignoré par l’historiographie officielle. Certains arts martiaux ont même été créés par des femmes comme le Wing Chun en Chine ou le naginatado au Japon. Au Maroc, nos aïeules se sont défendues elles aussi contre les violences, d’où le choix du nom de notre collectif qui vient d’assiouar, un bracelet qui pouvait servir de moyen de défense. Plus tard les suffragettes britanniques ont utilisé le jujitsu contre les violences policières.

L’autodéfense proprement dite est née à la fin des années 60. Le premier groupe documenté est apparu à Boston. Des féministes canadiennes ont par la suite adapté des techniques d’arts martiaux en créant le wendo et le femdochi. Une autre méthode d’autodéfense féministe, le seito boei, a été créée en Autriche.

L’autodéfense féministe se place dans une logique de prévention des violences. Avec l’autodéfense féministe, on apprend à connaître les violences et à les reconnaître. Connaître le continuum des violences, déconstruire les mythes sur le viol , signaler les idées reçues concernant les espaces d’agression et l’identité des agresseurs. Tout cela fait partie des enseignements de l’autodéfense féministe. Elle comprend également l’autodéfense émotionnelle ,verbale et physique.

Mais l’autodéfense féministe reste avant tout une pratique corporelle avec l’apprentissage de nouvelles techniques du corps et de nouvelles techniques de soi. Ce travail sur le corps comprend un travail sur la respiration, la posture, l’équilibre. Un travail sur la voix, le cri et le regard. Les femmes apprennent collectivement à prendre leur place, à occuper de manière différente la rue et l’espace, à reconnaître et à faire respecter leurs limites et enfin à donner des coups. À transformer leurs peurs en colère et leur colère en force. Tout ce travail procure de l’assurance et de la détermination mais il s agit surtout de désapprendre à ne pas se battre de désapprendre la vulnérabilité acquise des femmes.

Comme le souligne Anne-Charlotte Millepied qui a mené une enquête ethnographique de 2 ans auprès d’un groupe d’autodéfense féministe en France, l’autodéfense féministe est porteuse d’un projet féministe de déconstruction des normes de genre dominantes. C’est d’ailleurs ce qui la différencie des arts martiaux et de la self défense traditionnelle. Elle déconstruit les stéréotypes de genre qui structurent nos représentation et nos pratiques, elle rend visible le corps construit et les chemins de pensée et d’action qui proviennent de la socialisation genrée qui construit des hommes forts qui peuvent exercer légitimement leur force et des femmes vulnérables et victimes. L’autodéfense féministe utilise le corps comme moyen de résistance à l’oppression, elle amène les femmes à incorporer un ethos combatif. Dans son ouvrage « se défendre : une philosophie de la violence », Elsa Dorlin livre une généalogie de l’autodéfense des minorisé.e.s et des subalternes. Elle rapproche différentes luttes qu’elle relie à travers le concept d’autodéfense.

L’ autodéfense des colonisé.e.s, des esclaves, des suffragettes, des Black Panther ou des patrouilles d’autodéfense queer. Dorlin retrouve chez tous et toutes une prise de conscience face à la domination par le corps et par le muscle. Pour Dorlin, il est important de montrer que les femmes sont capables d’exercer la violence, de ne plus les représenter en éternelles victimes et proies. Or la violence des femmes a souvent été cachée, invisibilisée, biologisée ou psychiatrisée. La participation des femmes aux guerre ou aux révolutions a été effacée. Dans l’ouvrage « penser la violence des femmes » codirigé par Coline Cardi et Geneviève Pruvost, les auteurs et autrices ont tenté de dénaturaliser et de repolitiser la violence des femmes car nier aux femmes leur capacité d’exercer la violence, c’est nier leur capacité d’action et leur ôter la possibilité d’accès au pouvoir. Avec l’autodéfense féministe, les femmes retrouvent leur puissance d’agir, une conscientisation politique et une politisation de leur corps. C’est une expérience individuelle, un travail sur soi et en même temps une transformation et une action collective.

Continuons ensemble ce processus d’appropriation de nos corps et de nos vies !

Ikrame Moucharik

https://collectif897.wordpress.com/2021/02/16/quest-ce-que-lautodefense-feministe/

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