Comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ? (textes de Mélusine + Caroline de Hass) 

Tribune. Dans le sillage de #MeToo et du livre de Camille Kouchner, des centaines de personnes ont témoigné ces derniers jours sur les réseaux sociaux, sous les hashtags #MeTooInceste et #MeTooGay. Dans le même temps, Twitter a suspendu plusieurs comptes de militantes féministes : nous avions eu le tort de vouloir mettre au jour les mécanismes communs aux violences sexuelles subies par les femmes, les enfants et les hommes gays – en premier lieu le fait qu’elles sont, presque exclusivement, commises par des hommes.

Si Twitter a depuis reconnu une « erreur » de modération, ces sanctions révèlent le refus collectif qu’il y a à poser cette question : comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ? Parce qu’il a fallu, pour que ces tweets soient supprimés, à la fois que de nombreux usagers les signalent au réseau social et que des algorithmes valident qu’un discours portant sur les hommes et le viol puisse être assimilé à une « conduite haineuse », quand bien même il ne relaierait que des faits établis par des décennies d’études.

Des millions d’hommes ordinaires

Le caractère massif des violences sexuelles n’est plus à démontrer : près de 14,5% des femmes et 4% des hommes indiquent avoir déjà été victimes d’un ou plusieurs faits de violences sexuelles (enquête Virage, 2015). Leur caractère genré non plus : dans plus de 95% des cas, l’auteur est un homme, la plupart du temps un homme que la victime connaît : parent, (ex)conjoint, proche ou collègue.

Nous savons donc qu’il y a à la fois des millions de victimes et des millions d’hommes qui violent. Ces derniers ne partagent pas d’origine sociale ou géographique, ils n’ont pas de pathologie commune ni de mode de vie particulier : ce sont des millions d’hommes ordinaires, d’hommes normaux. Leur seul point commun est d’être des hommes. Ces chiffres sont également la preuve que le viol n’est pas seulement un crime individuel, symptôme d’un dysfonctionnement momentané et localisé de l’ordre social, mais bien un phénomène qui est un fait social à la fois régulier et collectif, produit par la société de manière persistante.

Le résultat d’une culture particulière

Face à ce constat, nous n’avons que deux possibilités. Faire l’hypothèse que la disposition des hommes au viol serait déterminée biologiquement, donc une fatalité contre laquelle on ne pourrait lutter. Ou supposer que ce phénomène serait le résultat d’une structure sociale et d’une culture particulière. Supposer que, si tant d’hommes violent, c’est parce qu’il existe quelque chose dans la socialisation des hommes qui rend possible et commun le viol, quelque chose dans notre société qui permet que ces viols restent ignorés, impunis et excusés, qu’ils puissent se produire encore et encore. Supposer cela, c’est supposer que le viol n’est pas inéluctable ; qu’il serait possible, sinon d’y mettre fin, du moins d’en réduire drastiquement l’ampleur.

On ne saurait ainsi se contenter de demander comment faire pour punir plus les violeurs – prisme d’action politique dominant aujourd’hui –, ni même comment mieux prendre en charge les victimes, bien que la marge de progression reste énorme. Nous devons aussi nous demander comment faire pour qu’il y ait demain moins de victimes qu’aujourd’hui, et il n’y a pas de réponse simple à cette question. L’éducation ne saurait suffire à prévenir le viol : nous savons depuis longtemps que le viol est un crime, que les violences sexuelles sont interdites, qu’elles doivent être sévèrement punies, en particulier lorsqu’elles sont subies par des enfants. Mais les hommes ne violent pas parce qu’ils ignorent que c’est mal, ils violent parce qu’ils en ont le pouvoir.

Comment faire pour que cela ne soit plus le cas ? Sans doute transformer radicalement le rapport de domination patriarcal qui structure notre société et qui permet la toute-puissance des hommes dans leur famille, dans leur entourage, dans leur organisation, leur impunité, notre silence, notre indulgence. Sans doute infléchir ce rapport de pouvoir dont le viol est une des pires manifestations qui nous concerne toutes et qui concerne, surtout, tous les hommes.

Mélusine militante féministe et antiraciste @melusine_2

https://www.liberation.fr/debats/2021/01/29/comment-fait-on-pour-que-les-hommes-cessent-de-violer_1818797

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Le 23 janvier, @Melusine_2 a posé sur Twitter une question qui a fait réagir (beaucoup) sur les réseaux sociaux : comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ?

Son compte a été suspendu, comme celui de @Jjalmad qui avait relayé la question et de dizaines d’autres féministes.

Résultat, si on essayait d’y répondre ? Comment faire pour que les hommes cessent de violer ? 

Avant de commencer, trois précisions.

La première, c’est sur l’expression « les » hommes. On a vu des personnes monter très haut dans les tours sur ces trois petites lettres : « vous dites « les » alors que c’est « des ». Ouin, ouin, ouin ». Hum. Bizarre, lorsqu’on dit « les femmes moins payées que leurs collègues masculins » ou « les étudiants dépriment », personne ne pense qu’on parle de « toutes » les femmes ou de « tous » les étudiants. C’est pareil.

Deuxième précision. Les violences sexuelles, et notamment les viols, ont lieu dans l’immense majorité des cas dans le cadre familial ou du travail. Dans 90% des viols, les victimes connaissent l’auteur. C’est un conjoint, un père, un beau-père, un frère, un collègue. Donc : toutes celles et ceux qui vont me parler d’immigration et de « c’est un problème de culture », allez faire un tour ailleurs. Vos propos racistes ne sont pas les bienvenus.

Dernier élément : on va parler de violences sexuelles. Cela peut être douloureux. Si vous sentez à la lecture que ça génère chez vous du stress, de l’anxiété ou du mal-être, coupez et prenez soin de vous.

Ceci étant dit, comment faire pour que les hommes cessent de violer ?

Le viol : un fait massif et structurel

D’abord, de quoi parle-t-on ? On parle d’un fait massif. Structurel. En France, chaque année, 94 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de viol ou de tentatives de violCa fait plus de 250 par jour. (Source : INSEE-ONDRP-SSMSI). 

Une autre enquête, menée par la fondation Jean Jaurès, dit que 12% des femmes auraient subi un viol dans leur vie. Plus de 3 millions de femmes en France.

En mars 2020, avec #NousToutes, nous avions lancé une enquête en ligne sur le consentement. 100 000 personnes ont répondu. Les trois-quarts des répondantes avaient moins de 35 ans. Cette enquête n’a pas été fait selon une méthode de quotas. Ce qui est intéressant, c’est que sur les 100 000 répondantes, 9 sur 10 ont déclaré avoir fait l’expérience d’une pression pour avoir un rapport sexuel. Plus d’une sur deux déclarent avoir fait l’expérience avec un ou plusieurs partenaires d’un rapport sexuel avec pénétration non consenti. Ces résultats montrent aussi que les choses ont bougé. Le fait qu’on reconnaisse que sans consentement une relation sexuelle au sein d’un couple est un viol est une conquête récente.

Concernant les violences sexuelles sur les enfants, on estime que 6,7 millions d’adultes en France ont subi l’inceste. L’association l’Enfant bleu estime que 16% des Français.e.s ont subi une maltraitance sexuelle dans leur enfance.

Bref, toutes les enquêtes le montrent : le viol est un fait massif en France. A ce niveau d’ampleur, le viol n’a plus uniquement des conséquences sur les victimes. Il a aussi des conséquences structurelles sur le fonctionnement de toute la société. 

Qui sont les auteurs ? Ce sont des hommes, quasi tout le temps. Ils représentent plus de 98% des condamnés.

Ensuite, ce sont des proches des victimes. Dans 91% des cas, les femmes victimes de viols et de tentatives de viol connaissent l’agresseur. Dans plus de 40% des cas, il s’agit de leur conjoint ou ex-conjoint.

(S’il reste quelques racistes en mode « ce sont les migrants le problème », c’est le moment de partir très loin).

Le viol, un rapport de pouvoir 

On touche donc à un problème structurel, celui des rapports sociaux entre les femmes et les hommes. Des rapports intimes qui sont, de fait inégaux. Qui sont des rapports de pouvoir.

« Oui mais attend, y a des inégalités mais au niveau des individus, c’est pas pareil ». Faux.

Les rapports individuels, au travail ou dans le couple, ne sont pas « magiquement » protégés des inégalités qui existent dans la société. En fait, ils en sont même une composante essentielle. Si en France, il existe une inégalités de répartition des tâches domestiques, c’est bien qu’à un moment donné des femmes – Individuellement – font plus le ménage que leurs conjoints.

Les rapports de pouvoir qui existent dans la société (économiques, sociaux, culturels…) prennent forme dans les relations individuelles. Les relations individuelles, basées en partie sur ces rapports de pouvoir, alimentent les inégalités structurelles.

Andréa Dworkin, écrivaine américaine, le disait déjà en 1983 dans son célèbre discours aux hommes : « [Les violences se passent] pour une simple raison. Rien de complexe ou de difficile à comprendre : les hommes le font en raison du type de pouvoir que les hommes ont sur les femmes. Ce pouvoir est réel, concret, exercé à partir d’un corps sur un autre corps, exercé par quelqu’un qui considère avoir le droit de l’exercer, de l’exercer en public et de l’exercer en privé. C’est le résumé et l’essentiel de l’oppression des femmes. »

Comment fait-on résultat ? On prend le problème des deux côtés : on change les rapports de pouvoir dans la société et on change les rapports de pouvoir individuels.

Facile à dire, moins facile à faire, certes.

Sur les rapports de pouvoir dans la société, ce n’est pas le plus compliqué. Je veux dire, techniquement, on sait ce qu’il faudrait faire. Le problème c’est que ça résiste du côté de ceux (et parfois celles) qui exercent le pouvoir aujourd’hui. Mais si on élit demain un·e président·e féministe (MDR, on y croit), on peut changer assez vite la donne.

[Un jour, Rebecca Amsellem m’a demandé d’écrire pour les Glorieuses une utopie féministe. J’ai imaginé qu’une présidente de la République féministe était élue. La suite ici.]

En matière de répartition du pouvoir, l’indépendance économique et le partage de la parentalité sont deux éléments clés. Des politiques publiques qui augmenteraient sensiblement les salaires des métiers les moins valorisés, qui ouvriraient des milliers de places en crèche et qui sanctionnerait financièrement (et sérieusement) les entreprises ne réalisant pas l’égalité professionnelle remettraient un peu d’équilibre dans le partage du pouvoir. Des politiques volontaristes de parité en politique (pas uniquement sur les scrutins de listes mais aussi dans le partage des postes de n°1) ou des politiques efficaces de prévention des violences sexuelles (formation des professionnel·le·s, campagnes de communication massives…) feraient bouger les lignes.

Les propositions sont très nombreuses, documentées par les associations et les syndicats.

Ça, c’est pour le côté société, collectif. Il reste l’autre aspect, le côté individuel. Qu’est-ce qui fait changer des comportements humains profondément ancrés dans le quotidien, des comportements qui relèvent de l’intime ?

Faire évoluer les rapports de force individuels

On n’a pas d’exemple de pays ayant réussi à en finir avec les violences. Donc on peut juste proposer des pistes sans être complètement sûres que ça va marcher. Ce qui est certain, c’est que faire bouger des dizaines de millions de consciences en même temps, c’est un niveau d’investissement social, financier et politique immense. Sans moyens humains et financiers, nous ne ferons pas bouger les choses.

Il y a plusieurs leviers pour faire changer des comportements. La loi en est un. Mais il n’est manifestement pas suffisant. Le viol est un crime depuis 1980. Il est puni jusqu’à la réclusion à perpétuité et pourtant 94 000 femmes sont violées chaque année. Les lois sont déterminantes car elles posent l’interdit, une règle. Elles structurent notre façon de penser le monde. Mais elles ne sont pas suffisantes. Il faut trouver plus efficace.

Je suis convaincue qu’on peut s’inspirer de politiques publiques d’ampleur qui ont fait changer les comportements sur d’autres sujets. Le parallèle est limité certes, parce qu’on parle de sujets peut-être moins ancrés, intimes (encore que) mais il peut être inspirant.

Regardons ce qu’on a fait sur la cigarette ou la sécurité routière. Les comportements et les mentalités ont radicalement changés en 20 ou 30 ans. Notamment par de l’éducation et de la prévention. Tous les enfants aujourd’hui sont conditionnés au code de la route. « Maman, t’es sûre que tu dépasses pas la limite de vitesse là ? », « maman, t’as mis ta ceinture ? ». Combien sommes-nous à avoir entendu ça dans la voiture, l’été, lors des départs en vacances ? Les enfants, depuis plusieurs décennies, apprennent le code de la route. Comme on leur apprend qu’on met pas les doigts dans la prise. On répète, on apprend.

En changeant les règles, en les répétant, on crée une nouvelle norme. Et avec cette norme, on génère de fait une forme de sanction sociale pour celles et ceux qui ne la respectent pas. Il y a 40 ans, quelqu’un qui se levait de table bourré et prenait ses clés, on lui disait « rentre bien » voire « allez, un dernier pour la route ». Aujourd’hui, on va souvent lui dire « attend, on te ramène » ou « dors ici ». Pression sociale.

Quand un homme qui racontera avoir forcé sa copine à faire ceci ou cela se prendra de la part de ses potes des remarques en mode « mais c’est un viol ça, tu peux pas, c’est dégueulasse » plutôt que des rires admiratifs, son comportement s’en trouvera affecté.

On pourrait créer cette nouvelle norme. Passer de la norme « une femme qui dit non, c’est un peu oui » ou « qui ne dit mot consent » à une norme qui fasse du respect et du consentement la règle.

On pourrait conditionner une population à ne pas violer. En apprenant, massivement, dès le plus jeune âge, à respecter l’autre, à la regarder ou le regarder comme une personne à égalité. En apprenant dès les premiers âges de la vie à respecter le corps, les souhaits et le consentement de l’autre. Sur les jeux, dès la crèche, on peut apprendre ça. « Non, elle ne veut pas jouer avec toi, je comprends que tu sois triste mais tu peux pas la taper, la forcer »

On pourrait lancer une vaste opération d’apprentissage du respect. A l’école, dans les entreprises, dans les médias, dans la société. On fait collectivement et individuellement lever le niveau d’exigence de non-violence. Pour rendre l’atteinte à la dignité et le non-respect du consentement insupportable socialement.

Lancer un plan d’éducation sexuelle

En parallèle, on lance un vaste programme d’éducation sexuelle. Valerie Rey-Robert le dit ici. Elle a raison. On ne luttera pas contre les violences sexuelles sans éducation sexuelle. 

Le respect, le rapport au corps de l’autre, le consentement, ça s’apprend. Ce n’est pas inné. Et actuellement, notre société nous apprend plutôt l’inverse. Nous sommes conditionné·e·s à ne pas penser les femmes ou leurs sexualités à égalité d’humanité.  

L’apprentissage de la sexualité n’est pas seulement explicite, il se fait de manière implicite, en particulier dans les représentations culturelles. Regardez attentivement dans les films, les jeux, les publicités, les discours publics ou les contes : nos propos, nos expressions, notre culture banalisent les violences voire parfois les encouragent. En repérant ces éléments constitutifs de la culture du viol, en les mettant en discussion, en les critiquant, en les refusant, on fait bouger les lignes.

Pendant des milliers d’années, la sexualité, le plaisir, le désir des femmes ont été ignorés. C’est encore très souvent le cas d’ailleurs. Dans la précédente édition du « Guide du Zizi Sexuel », le mot clitoris n’était même pas répertorié dans le glossaire final. Le clitoris y était d’ailleurs décrit comme « un mini zizi avec un urètre pour faire pipi » (????). On ne compte pas le nombre d’articles qui disent encore qu’il faut parfois « se forcer » pour préserver son couple (????) ou que c’est normal d’avoir mal (????).

Nous pourrions également changer la représentation de ce qu’est un rapport sexuel, notamment hétérosexuel pour les hommes. Cette représentation de la sexualité avec ses injonctions « quantitative », « qualitatives » doit être repensée.

Le sexe basé sur l’égalité et le respect, ça s’apprend. (Lisez Jouissance Club, de Jüne Pla, ou les chroniques de Maïa Mazaurette, ici dans Le Monde par exemple)

Pour faire en sorte que les hommes cessent de violer, il faut donc faire bouger les rapports de force.

Les rapports de force économiques et sociaux (collectifs) et les rapports de force intimes et individuels. On peut former les femmes, leur apprendre à dire oui ou non quand elles ont envie. On peut aussi, et ça sera sans doute beaucoup plus efficace, apprendre aux hommes à regarder, penser, considérer les femmes comme des êtres humains aussi importants qu’eux. Et à les respecter comme telles.

Caroline De Haas

Militante féministe, #NousToutes

https://blogs.mediapart.fr/carolinedehaas/blog/270121/comment-fait-pour-que-les-hommes-cessent-de-violer

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