Analyser le capitalisme pour construire un programme de transformation sociale

Le débat dans le mouvement ouvrier, théorique et pratique, semble tari, asséché. La conversion du Parti Socialiste aux dogmes de l’économie néoclassique commencée par François Mitterrand est achevée par François Hollande. La traduction se trouvait dans l’adoption d’une politique d’inspiration néo-libérale, avec sa dimension de remise en cause des libertés démocratiques. L’espoir de changement était enterré, la gauche aussi.

Pourtant, les crises systémiques provoquent des mutations profondes des sociétés et des interrogations sur le capitalisme lui-même. Les États-Unis sont devenus le laboratoire des tendances lourdes qui marquent le monde : le populisme de Trump et la renaissance de l’idée socialiste. La campagne à l’intérieur du parti Démocrate l’a bien montrée.

Thomas Picketty a été un des inspirateurs d’une partie des candidates – Elizabeth Warren en particulier – à l’élection présidentielle. Le capitalisme du 21 siècle a été un grand succès de librairie aux États-Unis. Sa méthode d’investigation fait de recensement de données et de corrélations est une modalité des sciences sociales anglo-saxonnes. Le pragmatisme fait souvent office de théorisations.

Capital et idéologie, son dernier livre, se donne pour but d’expliquer les idéologies qui légitiment les inégalités, un système qui provoque crises et « désaffiliation » – un concept qu’il n’utilise pas – pour permettre la croissance des revenus des 1% les plus riches. Dans des interviews diverses dont une à Alter Eco, il avait quasiment repris le cri de Proudhon « La propriété c’est le vol » en proposant un impôt sur le patrimoine et un revenu universel pour lutter contre l’enrichissement des plus riches. Un programme sympathique a priori.

Alain Bihr, sociologue, et Michel Husson, économiste, ont cherché, dans Thomas Picketty, une critique illusoire du capital, les fondements théoriques de ces propositions pour comprendre les racines de ces propositions qui visent, suivant Picketty lui-même, à dépasser le capitalisme. Les deux auteurs se sont partagé la tâche pour passer au crible de la critique les constructions pickettiennes, en se référant aux concepts et à la méthode de Marx.

Le concept de « Capital » est pris par Picketty au sens de patrimoine, de revenu et non pas comme un rapport social qui détermine les rapports sociaux entre les classes. En conséquence, il analyse – mais il n’est pas le seul – les inégalités trop souvent en termes monétaires en laissant de côté les différences de « capital culturel » pour employer un concept cher à Bourdieu.

Cette absence d’analyse des formes de l’accumulation du Capital, de l’exploitation des salarié.e.s le conduit à la valorisation d’un modèle social-démocrate tel qu’il s’est construit surtout après la seconde guerre mondiale en sous estimant le poids de la lutte des classes dans la naissance du droit du travail et de la Sécurité sociale. La forme sociale et nationale qui s’est imposée – parmi un champ des possibles – est basée à la fois sur la redistribution et l’impôt. La protection sociale a permis, dans les pays développés européens, de limiter – jusqu’à la pandémie – les inégalités.

Les auteurs mettent en évidence la faculté de Picketty à transformer des corrélations statistiques en liens de causalité une méthode pour le moins contestable. Rendre compte de l’histoire du capitalisme suppose de construire une périodisation qui repose sur les respirations de l’histoire pour tenir compte de la croissance heurtée qui fait toute la beauté du système. Les ruptures – celle de 1974 qui voit la fin des « 30 glorieuses » – expliquent la transformation de l’idéologie des classes dominantes dans le milieu des années 1980 et des politiques économiques se traduisant par la financiarisation de l’économie. La richesse a changé de contenu. Pour les plus riches, elle n’est plus essentiellement immobilière mais dépendante des marchés financiers et de la distribution des dividendes. Une donnée nouvelle qui suppose de s’interroger sur la forme prise par la mondialisation – dont les effets négatifs se sont dévoilés avec la pandémie – pour apporter une réponse globale à la lutte contre les inégalités.

Cette critique, pour acerbe qu’elle apparaisse, devrait permettre la poursuite du débat. Propositions et analyses de Picketty ne sont pas à rejeter. La gauche, le mouvement syndical a besoin de renouer les fils de la critique sociale tant théorique que pratique. Se donner les moyens conceptuels de comprendre le capitalisme pour mettre au point un projet de société alternatif, anticapitaliste

Ce livre, écrit avant la pandémie, prend une nouvelle actualité dans la crise sanitaire. Se dévoilent les crises, économiques, sociales et politiques et la vacuité de l’idéologie néo-libérale comme le système inégalitaire.

Alain Bihr, Michel Husson : Thomas Picketty, une critique illusoire du capital, éditions page 2/Syllepse.

Nicolas Béniès


Une autre lecture parue sous le titre : Oubli des rapports sociaux et limite des critiques des apparences fétichisées

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/11/26/oubli-des-rapports-sociaux-et-limite-des-critiques-des-apparences-fetichisees/

Une réponse à “Analyser le capitalisme pour construire un programme de transformation sociale

  1. La « gauche », chaque fois qu’elle fût au pouvoir s’est dévoilée étrangère à tout projet d’émancipation sociale. Elle n’a pas seulement buté sur les contraintes imposées par l’ordre politico-économique dominant, dit capitaliste , elle les devançait en se vautrant dans le libéralisme économique . En faisant silence sur celles et ceux qui ont cautionné leurs « saloperies », nous activons doucement, mais inéluctablement, le pêne de la serrure d’une porte ouvrant sur un cauchemar ! Soyons assurés que notre avenir ne sera même plus un rêve. Ce fascisme rampant ne se combat pas uniquement « en défendant les conquêtes démocratiques, mais avec une politique sociale qui coupe les racines dont il se nourrit, que ce soit dans les pays capitalistes développés ou dans d’autres secteurs de la planète » (Fragments radiophoniques – 12 entretiens pour interroger le vingtième siècle. Daniel Bensaïd ).

    Pour mémoire :

    – Le capitalisme désigne l’ensemble des comportements, activités, rapports sociaux, etc. qui s’inscrivent dans une perspective d’accumulation d’un capital au profit d’une minorité. C’est également un « système », reposant sur une structure idéologique sexiste capable de digérer politiquement tous les mouvements qui menacent sa survie, tout en se transformant continuellement.

    – Souvenons-nous de la claque électorale de 2002, en réponse à la mise à sac des droits du peuple par le gouvernement de « gauche plurielle » de Jospin : stratégie de Lisbonne, accords de Barcelone (ouvrant la voie à la réforme du Code du travail), loi de démolition programmée de la fonction publique (LOLF), record de privatisations de l’époque… en contrepartie d’une réduction du temps de travail.

    De quoi la « gauche » est-elle le nom ?

    Si par citoyenne ou citoyen nous entendons une ou un individu social, cette citoyenne ou ce citoyen l’est d’autant plus activement. Toutefois, le positionnement « politiquement » social qui en découle, ne veut dire pas dire qu’elle ou qu’il soit de « gauche ».

    – L’exploitation des êtres humains, dans la recherche de la cupidité d’une minorité, est réelle bien que l’économie ne soit pas une science, malgré un recours abusif aux mathématiques, car non reproductible expérimentalement..

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