Olivier Le Cour Grandmaison : Sur le rapport de Benjamin Stora : le conseiller contre l’historien (plus textes de Michel Berthelemy, Henri Pouillot, Jean-Philippe Ould Aoudia)

« On ne conseille pas les grands et les princes impunément. La liberté, la morale et la vérité en sont toujours les premières victimes. Tu croies guider leurs pensées et leurs pas. Fol est ton orgueil. Si tu as leur oreille, c’est qu’ils ont subjugué ta plume. Souviens-toi ! Nul ne peut servir plusieurs maîtres. »
Anonyme florentin de la Renaissance.

Missionné il y a plusieurs mois par le président de la République, Benjamin Stora a donc remis, le 20 janvier 2021, à Emmanuel Macron son rapport relatif aux « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. »

Que l’auteur dudit rapport soit un historien, reconnu pour ses nombreux ouvrages sur l’Algérie contemporaine et le conflit qui a ravagé le pays entre le 1er novembre 1954 et la signature des Accords d’Evian le 18 mars 1962, est sans incidence sur la nature politique de ce document. 

Politique, il l’est en raison des mobiles qui ont incité le chef de l’Etat à le commander, de son contenu, des catégories mobilisées, du vocabulaire employé par celui qui l’a rédigé, des propositions qui y sont formulées et des usages qui en seront faits par l’exécutif dans les mois qui viennent. 

Ces mois si importants pour l’actuel locataire de l’Elysée qui, de façon officieuse d’abord, officielle ensuite, sera en campagne. Nul doute que les commémorations à venir, en rapport avec la guerre d’Algérie, seront employées à cette fin.

On ne fera pas l’injure à Benjamin Stora de penser qu’il ignorait ce contexte, ces enjeux et le sens de la mission qu’il a acceptée de remplir. Les lignes qui suivent concernent non l’historien mais le conseiller qu’il est devenu lors du quinquennat de François Hollande avant de poursuivre dans cette voie à l’occasion de celui d’Emmanuel Macron.

Depuis un certain temps déjà et pour diverses raisons, le président flatte l’électorat de droite le plus conservateur voire le plus réactionnaire.

Entretien sur l’immigration, l’islam et la laïcité accordé à l’hebdomadaire Valeurs actuelles (31 octobre 2019), soutien réitéré en plein confinement à Philippe de Villiers et à son barnum ethno-centré, franchouillard et cocardier du Puy du Fou, qui est à l’histoire ce que l’alchimie est à la chimie, et relance du « débat » sur « l’identité nationale » à la fin du mois de décembre 2020 non sans avoir salué Nicolas Sarkozy et son courage passé lorsqu’il l’a initié quelques années auparavant.

N’oublions pas les propos convenus et laudateurs de son premier ministre, Jean Castex, tenus à une date particulièrement importante, le 1er novembre de l’année dernière. En laborieux ventriloque de la doxa chère au courant politique au sein duquel il a fait l’essentiel de sa carrière, il déclarait : on ne saurait « regretter la colonisation » puis en appelait à l’unité de la « communauté nationale » quoi doit « être fière de ses racines [et] de son identité. » 

A persévérer dans cette voie, grand est le risque de s’aliéner un électorat plus centriste, progressiste et plus jeune [1] dont le chef de l’Etat a impérativement besoin pour triompher de nouveau.

Le rapport commandé à Benjamin Stora est une des pièces majeures de cette stratégie de reconquête politique destinée à remettre au goût du jour, sur des sujets particulièrement importants, le « en même temps » cher à qui l’on sait. Les termes choisis par le conseiller-historien comme les propositions qu’il a élaborées s’en ressentent, gravement.

« Guerre des mémoires », « communautarisation » de ces dernières, « compétition victimaire », « culture de repentance » : toutes sont supposées affaiblir dangereusement le « paysage culturel et politique » de la France.

Si la droite parlementaire a joué un rôle majeur dans la réactivation des polémiques portant sur la colonisation française en votant la loi du 23 février 2005 qui officialise une vision apologétique de cette histoire – soit écrit en passant cette loi scélérate, indigne d’un Etat démocratique, n’a jamais été abrogée -, Benjamin Stora ajoute peu après : ces « incendies de mémoire enflammées » ont été « surtout » allumés « dans la jeunesse. »

De cette dernière, le conseiller-historien ne dit rien de plus.

Sans céder si peu que ce soit à une lecture du soupçon, il est fort à parier que la jeunesse, ici désignée et accusée, est celle des héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale, et des quartiers populaires. Nul doute en tout cas, c’est ainsi que la majorité des lecteurs, dans les rangs du parti présidentiel, à droite, à l’extrême-droite et chez nombre de nationaux-républicains qui se disent de gauche, interpréteront ces lignes dans lesquelles ils verront la confirmation de leurs préjugés qu’ils tiennent pour de fortes pensées.

Le recours à ce vocabulaire hyperbolique et martial, comme à des métaphores empruntées au registre de la pyromanie, accrédite la thèse, répétée ad nauseam par les forces politiques précitées, selon laquelle des menaces d’une extrême gravité pèseraient sur l’unité de la République en raison des mobilisations irresponsables de divers « groupes communautaires » et générationnels.

Version particulière de « l’insécurité culturelle » que Benjamin Stora conforte ainsi en faisant siens les termes que l’on sait.

Etrange contamination du vocabulaire aussi, lequel est employé par ceux qui, défendant une vision passéiste et mythologique de la France, s’opposent avec véhémence à toute reconnaissance officielle des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par les forces coloniales de l’Hexagone.

Plus encore, sous couvert de qualification, ces termes et ces images sont au service d’une opération politique grossière mais efficace : la stigmatisation de celles et ceux qui, depuis plusieurs dizaines d’années parfois, œuvrent pour cette reconnaissance, et la disqualification de leurs revendications.

Sans aucune distance analytique et critique, peut-être parce qu’il les partage, Benjamin Stora légitime ces éléments de langage et les représentations qu’ils véhiculent en lestant ces dernières de sa double autorité d’historien et de conseiller du prince investi d’une mission d’importance.

De là de nombreuses et fâcheuses conséquences.

Une recherche lexicographique centrée autour de quelques termes clefs en atteste.

« Crime de guerre » ? Inutile de chercher le syntagme, il n’est nulle part employé. « Crime contre l’humanité » ? Une seule occurrence. Elle renvoie à la déclaration faite par le candidat Emmanuel Macron à la chaîne de télévision algérienne Echorouk News en février 2017. A cette occasion, il avait qualifié la « colonisation de crime contre l’humanité » avant de se dédire dès son retour en France afin de ne pas heurter les cohortes d’électeurs indispensables à sa victoire.

Par contre, Benjamin Stora use et abuse du terme d’exactions – 12 occurrences – et de celui de « répression » – 13 occurrences – pour qualifier les actes commis pendant la colonisation et la guerre d’Algérie. Stupéfiante imprécision du langage et de l’analyse qui est en réalité une concession majeure à la doxa de saison bien faite pour satisfaire le chef de l’Etat et sa majorité hétéroclite, et ménager les nombreux débris de la droite et du centre que celui-ci entend rallier à sa cause dans les mois qui viennent.

« Exaction » l’enfumade de la tribu des Ouled-Riah dans la région du Dahra commise par le colonel Pélissier le 18 juin 1845 au cours de laquelle une tribu entière – vieillards, hommes, femmes et enfants désarmés – a été asphyxiée dans la grotte où ils avaient trouvé refuge ? Crime contre l’humanité commis en application des ordres donnés par le général Bugeaud à ses subordonnés. « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards », avait-il déclaré peu avant. Ainsi fut fait par Pélissier, Saint-Arnaud et Canrobert, notamment.

A propos de la conquête et de la colonisation de l’Algérie, à partir des années 1840 et des méthodes employées par les colonnes infernales commandées par ces officiers, ajoutons que ce rapport est remarquablement lacunaire alors que cette période fut le théâtre de violences extrêmes, de spoliations massive et de destructions majeures. De là aussi une paupérisation et des crises sanitaires catastrophiques. Une « véritable vivisection sociale », écrit, par exemple, Pierre Bourdieu de la loi Warnier votée en 1873 et destinée à désagréger « les structures fondamentales de la société et de l’économie [2] ». Le bilan est terrible puisqu’en 1872 l’effondrement démographique est d’environ 875 000 personnes, selon le spécialiste de l’époque, René Ricoux [3].

« Répression » à Sétif, Guelma et Kherrata commise par l’armée française et des milices coloniales à partir du 8 mai 1945, écrit aussi l’historien avant d’user, avec prudence et en citant l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet, du terme de « massacre ». Deux vocables très en deçà de la qualification juste et précise des faits. Les « indigènes » assassinés et exécutés sommairement – près de 40 000 [4] – l’ont été pour des motifs politiques et raciaux, et en vertu d’un plan concerté, soit très exactement les éléments constitutifs d’un crime contre l’humanité tel qu’il est défini par l’article 212-1 du Code pénal.

« Exactions » la torture, les disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires et la déportation de plus de deux millions de civils « musulmans » forcés de vivre, pendant la guerre d’Algérie, dans des camps ce qui représentait alors un quart de la population du pays [5] ; le tout organisé par l’armée française avec l’aval des autorités politiques de l’époque ?

Crimes de guerre et crime contre l’humanité encore.

Rappelons à l’oublieux conseiller Benjamin Stora, qui mentionne ces faits et à ceux qui saluent béatement son rapport, que grâce à l’obstination de l’avocat Louis Joinet une convention internationale, ratifiée par la France puis entrée en vigueur le 23 décembre 2010, fait de la disparition forcée un crime contre l’humanité. Trois ans plus tard, le code pénal reprend cette qualification – art. 211-1- et définit ladite disparition dans l’article 221-12.

« Sanglante la répression » des manifestants rassemblés pacifiquement à l’appel du FLN dans la capitale et en région parisienne le 17 octobre 1961 pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé ? Massacres et crime d’Etat que la regrettée Simone Dreyfus, en bonne avocate qu’elle était, qualifiait aussi de crime contre l’humanité dans un ouvrage collectif [6] auquel Benjamin Stora a également participé. De même Jean-Luc Einaudi dont le nom et les travaux ne sont même pas cités dans ce rapport et la bibliographie alors qu’on lui doit deux ouvrages majeurs sur la « sale guerre » menée à Paris par le préfet Maurice Papon contre le FLN [7].

Est-il nécessaire de qualifier cet oubli ?

Cette brève liste peut être aisément complétée [8], elle n’en révèle pas moins une indigence terminologique et analytique qui ne laisse pas d’étonner car le conseiller Benjamin Stora connait ces événements meurtriers et dramatiques.

Plus encore, l’usage réitéré du terme « d’exaction », conjoint à une synthèse partielle, partiale et fragmentaire des nombreuses guerres menées en Algérie par la France depuis 1830, accrédite l’opinion selon laquelle de telles pratiques seraient exceptionnelles alors qu’elles furent structurellement liées à la domination coloniale.

Ajoutons que cette dernière est également indissociable d’un racisme d’Etat dont témoignent le code de l’indigénat adopté le 9 février 1875 et les nombreuses discriminations établies de jure contre les « indigènes » puis, pour certaines d’entre elles, maintenues de facto après 1945 à l’endroit des « Français musulmans d’Algérie ».

Quant aux tortures, aux exécutions sommaires, aux déportations des civils et aux massacres, ils sont la règle lorsque les autorités estiment que l’ordre colonial est gravement menacé et qu’il doit être rétabli quoi qu’il en coûte.

« Mal nommer les choses », ce n’est pas seulement « ajouter au malheur de ce monde » (Albert Camus), c’est aussi ajouter la confusion à la confusion et trahir ce qui ne devrait pas l’être : la « volonté de savoir » et « le courage de la vérité » (Michel Foucault) sans lequel la première ne peut longtemps persévérer et parvenir à ses fins.

La cause de cette situation singulière ?

Celle-ci sans aucun doute : le Benjamin Stora historien a capitulé devant le Benjamin Stora devenu conseiller pour permettre au second de présenter à Emmanuel Macron un programme commémoriel congruent à ses desseins électoraux. Afin de ne pas heurter certains groupes mémoriels au mieux conservateurs, au pire réactionnaires, et justifier par avance, conformément aux desiderata du chef de l’Etat, l’absence de reconnaissance officielle des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés par la France, il fallait euphémiser ces derniers pour mieux rejeter cette revendication en faisant croire qu’elle est dangereuse, irresponsable et inutile.

De la pusillanimité politique à la pusillanimité intellectuelle puis rédactionnelle, la distance, souvent, est fort courte ; Benjamin Stora l’a rapidement franchie. La forme et le contenu de son rapport en attestent. Pourtant, il fut un temps, en 2002 [9], où ce dernier écrivait que de tels crimes avaient été perpétrés en Algérie, et regrettait qu’ils ne soient pas ainsi nommés. Preuve, s’il en était encore besoin, que le conseiller s’est imposé au détriment de l’historien.

Quant à l’exemple très partiel du Japon, mobilisé par l’auteur, il permet de renforcer ce refus de la reconnaissance en faisant croire que cette position partisane, et conforme aux orientations présidentielles, repose sur une comparaison internationale sérieuse, probante et objective.

Ce tour de passe-passe argumentatif convaincra sûrement les ignorants et les idéologues mais il occulte ceci : nombreux sont les pays qui ont solennellement reconnu s’être rendus coupables de crimes coloniaux d’une extrême gravité.

A preuve. Le 10 juillet 2015, le gouvernement allemand admet que les forces du général Lothar von Trotha ont commis, entre 1904 et 1905, un génocide contre les tribus hereros et namas dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie). A la suite de cette reconnaissance, l’Allemagne a proposé 11,7 millions de dollars au titre des réparations. Le 12 Septembre 2015, « le gouvernement britannique reconnait que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et à d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale. » (Libération, 14 septembre 2015). Ces mots sont inscrits sur le mémorial, financé par la Grande-Bretagne et érigé à Nairobi, pour rendre hommage aux milliers « d’indigènes » massacrés par les troupes de sa Gracieuse majesté lors du soulèvement des Mau-Mau dans les années 1950.

Quant aux Etats-Unis en 2000, à la Nouvelle-Zélande en 2002, au Canada en 2006 et à l’Australie en 2008, tous ont admis que des traitements indignes avaient été infligés aux populations autochtones de leur territoire respectif. Dans plusieurs cas cette reconnaissance politique a été complétée par des allocations financières ou matérielles attribuées aux victimes ou à leurs descendants [10].

Une nouvelle fois et sur un point capital, le conseiller Benjamin Stora s’est imposé à l’historien en s’autorisant ce que ce dernier ne s’autoriserait pas et n’autoriserait à un-e étudiant-e- de master. En effet, l’exemple japonais mobilisé est d’une partiellité inacceptable puisqu’il repose sur l’ignorance ou l’occultation de tous les autres ; ceux-là même qui contredisent l’orientation politique défendue par l’auteur du rapport.

Très singulière liberté, pour le moins, prise avec les règles élémentaires de la recherche et de la probité intellectuelle.

Enfin, soutenir que de tels actes seraient inutiles, c’est conjoindre la méconnaissance de leurs effets éminemment positifs et réparateurs pour les personnes concernées, à l’aveuglement d’un jugement aussi péremptoire qu’inique.

Ces quelques rappels, que le conseiller Benjamin Stora semble ignorer, prouvent ceci : la position qu’il défend, en cautionnant les opinions de ceux qui se sont toujours opposés à la reconnaissance pleine et entière des crimes d’Etat commis par la France en Algérie, est minoritaire à l’étranger. Une fois encore, la République et ses représentants divers, qu’ils soient à l’Elysée, au gouvernement ou dans la docile majorité présidentielle, font preuve d’un conservatisme aussi indigne qu’injuste à l’endroit des victimes, et d’un mépris confondant pour les femmes et les hommes qui, dans ce pays, se mobilisent depuis des décennies pour faire connaître et reconnaître ces événements criminels.

Eux savent que sur ces sujets la fausse monnaie des pompeuses cérémonies officielles chasse la bonne, et qu’elles sont en partie conçues pour cela.

Les préconisations élaborées par le conseiller-historien le confirment : la multiplication des commémorations, et des gestes symboliques et partiels, permet de donner le change et d’offrir au chef de l’Etat comme aux différentes catégories de citoyens qu’il courtise du grain à moudre en refusant l’essentiel.

Et l’essentiel peut être ainsi résumé : une déclaration précise et circonstanciée dans laquelle les crimes seraient enfin qualifiés, leur adresse clairement indiquée : l’Etat français, son armée, sa police et ses milices coloniales, sans oublier l’hommage dû à toutes les victimes des innombrables guerres menées en Algérie depuis 1830.

A défaut, la réconciliation tant vantée demeurera une formule incantatoire bien faite pour les périodes électorales et les envolées diplomatiques ronflantes qui, depuis des années, n’engagent à rien et ne changent rien.

Comment rendre véritablement hommage aux innombrables algérien-ne-s torturés, exécutés sommairement, massacrés et violés alors que, pour l’essentiel, leurs bourreaux ne sont plus et que la justice française a toujours refusé de juger ces derniers en vertu des dispositions d’amnistie – le décret du 22 mars 1962, entre autres, – adoptées à la suite des Accords d’Evian ?

Comment satisfaire leurs revendications et celles des héritier-e-s de l’immigration coloniale et post-coloniale en butte à des discriminations mémorielles et commémorielles qui s’ajoutent à toutes celles, systémiques, qu’ils subissent par ailleurs ?

A ces questions majeures, le rapport du conseiller Benjamin Stora n’apporte aucune réponse satisfaisante. Seule la reconnaissance, dans les conditions précitées, permettrait de faire droit aux exigences de dignité, de vérité et de justice des uns et des autres. Et relativement aux seconds de leur signifier qu’ils sont enfin identifiés comme des égaux et des citoyens à part entière dont l’histoire particulière a désormais droit de Cité et droit d’être citée.

En dépit des affirmations réitérées de leurs contempteurs, de telles revendications ne sont pas exclusives, « communautaristes » ou favorisées par un ressentiment « victimaire » ; ceux qui les soutiennent n’exigent nullement de faire l’objet d’un traitement particulier grâce auquel ils jouiraient de prérogatives exorbitantes ou d’un statut singulier.

Au contraire, ils ne cessent d’affirmer ainsi qu’ils veulent être pleinement reconnus comme membres de cette société par cette société qui, jusqu’à présent, les a au mieux maintenus ou relégués dans les marges sociales, politiques, symboliques et mémorielles, au pire traités comme des ennemis intérieurs supposés incarner une menace existentielle pour le pays.

Alors que le soixantième anniversaire des massacres du 17 octobre 1961 approche, de même celui de l’indépendance de l’Algérie quelques mois plus tard, les atermoiements réitérés, les manœuvres dilatoires, les triangulations improbables synonymes de lâches renoncements, la pusillanimité électoralement intéressée, les misérables calculs personnels et partisans, les ambitions dévoyées, les euphémisations mensongères et odieuses aux victimes, les concessions indignes faites aux forces les plus conservatrices de ce pays doivent cesser.

Candidat-e-s à l’élection présidentielle, déjà déclarés ou à venir, vous serez aussi jugés sur les positions que vous défendrez sur les sujets qui nous occupent. D’ores et déjà prenez cet engagement solennel qui pourrait être ainsi libellé : « l’Etat français reconnaît les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité qu’il a commis et fait commettre par ses forces armées et de police au cours de la colonisation de l’Algérie (1830-1962). »

Olivier Le Cour Grandmaison,

https://blogs.mediapart.fr/olivier-le-cour-grandmaison/blog/280121/sur-le-rapport-de-benjamin-stora-le-conseiller-contre-l-historien

[1] S. Diffalah et N. Funès, journalistes de L’Obs, ne s’y trompent pas. « Les préconisations du rapport, (…) qui pourraient donner lieu à des événements de réconciliation dans les prochains mois, visent aussi à rapprocher la macronie d’une partie de la jeunesse et de la gauche », écrivent-elles. L’Obs, n°2934, 21 janvier 2021, p. 41.

[2] P. Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, (1961), Paris, PUF, 2010, p. 120.

[3] Voir R. Ricoux, La Démographie figurée de l’Algérie, Paris, Masson, 1880.

[4] Voir notamment, A. Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945, Paris, La Découverte, 2001 et J-L. Planche, Sétif 1945. Histoire d’un massacre annoncé, Paris, Perrin, 2006.

[5] M. Rocard, Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, (1959), Paris, Mille et Une Nuits, 2003.

[6] Voir O. Le Cour Grandmaison, (dir.), Le 17 octobre 1961. Un crime d’Etat à Paris, Paris, La Dispute, 2001.

[7] J-L. Einaudi, La Bataille de Paris. 17 octobre 1961, Paris, Seuil, 1991 et Octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, 2001.

[8] Sur les crimes commis par l’OAS et les nombreuses victimes de cette organisation terroriste, voir également l’analyse de Jean-Philippe Ould Aoudia qui écrit : « Non monsieur Stora ! Nous n’acceptons pas que la réconciliation (…) se fasse au détriment de la mémoire des victimes de l’OAS et de la négation de la souffrance de leur famille. » Président de l’association Les Amis de Max Marchand et Mouloud Feraoun, J-Ph. Ould Aoudia n’a jamais été consulté par l’historien lors de la rédaction de son rapport. Algérie/France : Le rapport Stora, une mémoire hémiplégique …

[9] B. Stora, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, La Découverte, 2002, p. 101.

[10] Voir J-L. Tin, De l’esclavage aux réparations. Les textes clés d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Les Petits Matins, 2013 et M. Bessone, Faire justice de l’irréparable. Esclavage colonial et responsabilités contemporaines, Paris, Vrin, 2019.


De l’auteur :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/11/01/textes-dolivier-le-cour-grandmaison/


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Au cœur de la mémoire entre la France et l’Algérie :
le combat des irradiés du Sahara

Militaires français (engagés ou appelés), employés algériens ou populations sahariennes et, plus tard, à l’autre bout du monde, insulaires polynésiens, combien sont-ils à porter encore les stigmates de l’« aventure nucléaire » française ?

Le Sud algérien (quatre essais atmosphériques à Reggane entre février 1960 et avril 1961, treize essais souterrains à In-Ekker entre novembre 1961 et février 1966) puis les atolls de Polynésie française jusqu’en 1995 (46 atmosphériques, 147 souterrains) ont été le chantier atomique grâce auquel la France s’est forgé son statut de grande puissance. Au Sahara, 20 000 civils et militaires ont successivement travaillé sur les deux sites de Reggane et d’In-Ekker – distants de 600 km –, sans compter les dizaines de milliers de villageois et de nomades touareg habitant ou transitant dans les zones à proximité.

Nombre d’entre eux ont été exposés, à des degrés divers, au risque de contamination radioactive, pendant ou après la période des expérimentations. L’accident survenu le 1er mai 1962, lors de l’essai souterrain « Béryl » à In-Ekker, est le plus connu. Ce jour-là, « une fraction de 5 à 10% de la radioactivité est sortie par la galerie sous forme de laves et scories projetées (…), d’aérosols et de produits gazeux formant un nuage qui a culminé jusqu’aux environ de 2 600 m d’altitude à l’origine d’une radioactivité détectable jusqu’à quelques centaines de kilomètres », notait en 2001 un rapport parlementaire corédigé par le député Christian Bataille et le sénateur Henri Revol. Le même rapport précisait que d’autres fuites, d’ampleur certes plus limitée, avaient été constatée lors des essais « Améthyste » (mars 1963), « Rubis » (octobre 1963) et « Jade » (mai 1965). Et quand a sonné l’heure de la restitution de ces sites sahariens à l’Algérie, en 1967, l’armée française a enfoui sous les sables le matériel contaminé : véhicules, engins de terrassement, outillage, etc. « Nous creusions au bulldozer des tranchées de 4 m de profondeur et de 50 m de longueur, témoigne aujourd’hui Christian Chevillard, un appelé présent à In-Ekker en 1966. Nous y enterrions du matériel mécanique, des vêtements. Tout était contaminé, bien sûr. »

« L’endroit n’a pas été nettoyé, ou a été mal nettoyé, explique le médecin nucléaire Abraham Béhar, membre du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen), créé en 2010 à Paris. La décontamination s’est faite à la hâte, d’une manière pas très rigoureuse. Il y a eu incontestablement une faute. » Il ajoute que « à In-Ekker, on est à peu près certain qu’il y a eu une contamination durable des puits d’eau ».

Le « mal dans la terre » et le « mal dans l’eau »

Le documentaire At(h)ome (Les Ecrans du large, 2013), d’Elisabeth Leuvrey et Bruno Hadjih, explore l’impact toujours sensible des essais d’In-Ekker sur le village de Mertoutek, distant de 60 km. Là, les résidents se souviennent des maladies mortelles ayant suivi le fameux essai « Béryl » de 1962 et évoquent la persistance du « mal dans la terre » et du « mal dans l’eau ».

Longtemps taboue, l’affaire pèse, héritage délétère, dans la psyché des relations franco-algériennes, au rayon des dossiers toxiques comme à celui des secrets d’Etat bien gardés. Si la France doit assumer – non sans mal – les conséquences des contaminations, l’Etat algérien a longtemps trahi un évident embarras. Clause des accords d’Evian de 1962 sur l’indépendance, la concession des sites nucléaires sahariens, laissée à l’armée française jusqu’en 1967, entache le récit héroïque de la libération nationale. Et les négligences qui ont caractérisé la gestion de ces sites – laissés en l’état derrière de pauvres barbelés – après le départ définitif des Français interrogent sur les raisons d’une telle inattention de la part du nouvel Etat, certes initialement démuni face à pareil legs empoisonné Mais, après des années d’un silence qui laisse pantois, Alger hausse maintenant le ton. « La seule compensation envisageable est celle des essais nucléaires », a déclaré en juillet 2020 au quotidien français L’Opinion le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, évoquant les différents litiges de la mémoire franco-algérienne. 

Avant de se réinviter à la table des dossiers bilatéraux, le passif nucléaire du Sahara a d’abord été une affaire franco-française. Les anciens appelés du Sahara – rassemblés avec les irradiés et contaminés de Polynésie française dans l’Association des vétérans des essais nucléaires (AVEN) (2), créée en 2001 – ont dû mener une lutte âpre et pénible pour la reconnaissance de leurs pathologies « radio-induites » par un Etat longtemps cambré dans le déni. 

La réalité de l’exposition de ces appelés au rayonnement ionisant était pourtant d’une évidence criante. Christian Chevillard, chauffeur au 11e régiment du génie saharien, présent à In-Ekker en 1966, raconte que lui et ses camarades n’avaient pour protection qu’une simple tenue de « type combinaison de peinture » lorsqu’ils enfouissaient sous le sable le matériel contaminé. 

Les témoignages, consignés par les membres de l’AVEN, sont nombreux. Gérard Deullac, ancien soldat du 620e groupe des armes spéciales (GAS), rapporte ainsi qu’il s’était fait entraîner par un officier – un « ex » d’Indochine – pour aller planter le drapeau tricolore dans le cratère creusé au « point zéro » par le premier essai (atmosphérique) « Gerboise bleue » du 13 février 1960. A son retour à Toulouse, où il officiait comme plombier, il perdit ses cheveux par plaques entières et développa un cancer de la peau. Au début des années 2000, alors qu’il avait entamé un combat devant le tribunal des pensions militaires, on lui objecta que « l’irradiation est une circonstance aggravante pour les cancers de la peau comme le soleil ».

Des années d’opacité et de mépris

Pierre Pothier, un appelé, a engagé plusieurs démarches pour faire reconnaître la responsabilité de l’État. En vain. On lui demande de prouver que ses trois cancers sont bien radio-induits, attestation qu’aucun médecin n’ose lui délivrer. On va même jusqu’à contester qu’il ait jamais été présent sur un site d’essais, car son bulletin militaire ne mentionnait que la vague expression « Territoires du sud » – formule qui englobait sans distinction In-Ekker, Reggane, Colomb-Béchar, Hammaguir. « On me soutenait que je me trouvais à Colomb-Béchar et non à In-Ekker [distants de 1 100 km] ! » Et il y eut bien d’autres épisodes très étranges, tel ce refus soudain et inexpliqué des dons du sang que Pierre Pothier avait l’habitude d’effectuer. « J’avais l’impression que l’armée faisait traîner les choses en attendant que nous disparaissions », se désole-t-il.

Après tant d’années d’obstruction, d’opacité, de mépris, le climat a toutefois fini par évoluer dans un sens plus favorable aux victimes des radiations. Le long combat de diverses associations – à la tête desquelles s’illustrent l’AVEN de Bruno Barrillot (décédé en 2017) ou l’association polynésienne Moruroa e tatou – auxquelles les médias ont donné un écho croissant a déplacé les lignes au plus haut niveau de l’Etat. Le tournant date de l’adoption, en février 2010, de la loi Morin, du nom d’Hervé Morin, le ministre de la défense de l’époque. 

La reconnaissance est désormais plus aisée. Plutôt que de devoir apporter la preuve scientifique de leur contamination, les plaignants bénéficient d’une « présomption de causalité ». Celle-ci est acquise dès lors que peut être justifiée leur présence à proximité des sites nucléaires au Sahara ou en Polynésie française au cours des périodes d’expérimentations ou immédiatement postérieures (1960-1967 dans le premier cas, 1966-1998 dans le second) et de pathologies figurant parmi une liste de vingt-trois maladies officiellement reconnues comme radio-induites (dix-neuf cancers, leucémies, myélodysplasies, lymphomes non hodgkiniens et myélomes). 

Fondé pour la circonstance, le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, présidé depuis 2017 par le conseiller d’Etat Alain Christnacht, se réserve toutefois la possibilité de rejeter cette « présomption de causalité » si – condition précisée par une modification législative en 2018 – « la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires » reçue par le plaignant est évaluée à moins de 1 millisievert (1 mSv), la dose de radioactivité établie comme dangereuse pour la santé. Cette spécification a fait l’objet d’une partie de bras de fer avec les avocats défendant les associations, qui l’ont jugée trop restrictive. « Beaucoup de victimes n’ont pas fait l’objet d’une surveillance radiologique régulière », objecte Cécile Labrunie, avocate de l’AVEN. En dix ans de service, le Civen avait enregistré fin 2020 près de 1 739 demandes d’indemnisation, dont environ 400 ont reçu une suite favorable – un chiffre qui monte à 545 si l’on intègre les jugements positifs de la justice administrative, saisie après un premier rejet du Civen. Au total, 26 millions d’euros ont été débloqués pour les indemnisations. Au regard du grand déni qui régnait jusqu’en 2010, l’horizon s’est quelque peu éclairci pour les victimes. Le taux d’acceptation de dossiers par le Civen tourne désormais autour de 50%, contre 2  avant 2015.

 Ces avancées incontestables n’ont pas pour autant dissipé l’épais malaise qui n’en finit pas d’entourer l’« aventure nucléaire » française, toutes ces plaies environnementales et humaines non cicatrisées. Combien de victimes, tel Pierre Pothier, ont renoncé à demander justice, affaiblies par l’âge et la maladie et découragées par de trop longues procédures ? Bien des questions demeurent par ailleurs en suspens, notamment celle de la transmission intergénérationnelle de pathologies, sur laquelle le débat entre scientifiques est vif.

Des avancées largement insuffisantes

Surtout, l’œuvre de réparation esquissée souffre d’un déséquilibre géographique flagrant entre la Polynésie française – relayée à Paris par d’influents groupes de pression – et l’Algérie, restée à l’écart. Si l’on met de côté les ex-appelés français du Sahara, un seul ressortissant algérien, en l’occurrence la veuve d’un employé civil à Reggane, a été indemnisé (pour 52 dossiers d’Algériens déposés seulement). La plaignante vivait en Algérie mais elle a pu être aidée pour saisir la justice française par un de ses enfants, résidant en France. Son dossier, qui avait été rejeté par le Civen puis par le tribunal administratif de Paris saisi d’un recours, a été récupéré par l’avocate Cécile Labrunie. La cour administrative d’appel a finalement rendu un jugement favorable en décembre 2017. 

Pour le reste, le flux de requêtes parvenant d’Alger est mince. « C’est pour nous un mystère, s’étonne Alain Christnacht, le président du Civen (1). Nous ne recevons quasiment pas de demandes d’Algériens. Nous aimerions bien sûr afficher des résultats supérieurs sur l’Algérie. » A qui la faute ? L’absence de volontarisme de la part de Paris ? L’indifférence d’Alger, qui ne s’est jamais beaucoup soucié des populations de son propre Sud ? Un mélange des deux, assurément.

Michel Berthelemy 

http://www.4acg.org/Au-coeur-de-la-memoire-entre-la-France-et-l-Algerie-le-combat-des-irradies-du

Source 

Le Monde.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/01/20/au-c-ur-de-la-memoire-franco-algerienne-le-combat-des-irradies-du-sahara_6066872_3212.html

voir aussi :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/01/22/22-janvier-entree-en-vigueur-du-traite-dinterdiction/

CIVEN – Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires

https://www.gouvernement.fr/comite-d-indemnisation-des-victimes-des-essais-nucleaires-civen

secretariat@civen.fr

AVEN – Association des vétérans des essais nucléaires

https://aven.org/contacts/formulaire-de-contact/

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Réaction au rapport de Benjamin Stora

Monsieur Emmanuel MACRON

Objet : « Un Complément au Rapport de Benjamin STORA »

Monsieur le Président

Lors de l’hommage que vous avez rendu à Jacques CHIRAC à la télévision le 26 septembre 2019, vous aviez déclaré : « Une France qui regarde son Histoire en face et dont il sut reconnaître, lors du discours du Vel d’Hiv, les responsabilités dans les heures les plus sombres… Une France qui assume son rôle historique de conscience universelle ».

C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai pris connaissance de ce rapport de Benjamin STORA que vous aviez commandité, en espérant que, comme Jacques Chirac, à la lumière de ce travail, vous alliez enfin pouvoir réaliser le geste fort que la majorité des Français et des Algériens attendent de votre part, au nom de la France.

Je veux donc compléter ce rapport, parce que, comme Benjamin STORA, j’ai également un passé lié à l’histoire commune de la France et de l’Algérie. Mais, ce n’est pas le même, nos mémoires sont très différentes et ne peuvent donc se concilier, juste se juxtaposer. Pour les périodes de colonialisme, de la Guerre de Libération de l’Algérie, les questions de mémoire ne peuvent être qu’un guide pour les mesures nécessaires à prendre afin d’apaiser un lourd passé. Et de plus, il ne faudrait pas, en ne regardant que les rapports Algérie/France, occulter les autres pans de notre histoire coloniale française comme au Cameroun, à Madagascar… la « Françafrique » … Ce rapport va avoir le gros avantage de libérer la parole sur ces questions.

Benjamin STORA est né en Algérie, y a vécu comme enfant, jeune adolescent, avant d’arriver en France.

Moi, un peu plus âgé, j’ai appris à l’école primaire, puis au lycée, que l’Algérie, c’était 3 départements français à part entière. On m’avait aussi inculqué que la colonisation avait apporté le bien être à des populations misérables, et qu’elle avait permis l’éducation, la santé, la prospérité… A l’époque, il n’y avait pas les sources d’information d’aujourd’hui : téléphone, internet, réseaux sociaux… pouvant permettre l’accès à une documentation plus complète, voire contradictoire. J’ai découvert l’Algérie en juin 1961, cela fera bientôt 60 ans. En effet, je venais d’être affecté à la Villa Susini à Alger, comme militaire, appelé du contingent (sursitaire). C’est là que je découvre ce qu’est encore la réalité du colonialisme, ce hiatus entre les populations pieds-noirs et les autochtones, ces arabo-musulmans qu’on appelait alors généralement bougnoules, ratons, crouilles, bicots… qu’il était « naturel » de tutoyer, non parce que c’étaient des amis, mais parce que l’usage voulait que ce soit ainsi avec cet aspect méprisant, supérieur, que l’on s’adresse à eux, comme on peut le faire pour son chien de compagnie à qui l’on adresse des ordres.

Je suis resté 9 mois dans cette villa, jusqu’au 13 mars 1962, ce seul centre de torture qui fonctionna comme tel, pendant toute la Guerre de Libération de l’Algérie (les autres centres d’Alger, nombreux, n’ont fonctionné que quelques mois ou quelques années). C’est d’ailleurs là que Jean-Marie Le PEN s’est « brillamment » illustré dans cette pratique, et qu’il revendiquait être fier d’avoir été décoré pour des « exploits » algériens dans les jardins de cette Villa. Ma mission prioritaire était de gérer le fichier des personnes arrêtées, de rédiger des rapports sur les « interrogatoires », et de jouer le chauffeur de l’officier responsable du centre. A l’époque, il s’agissait de fiches cartonnées (l’informatique n’existait pas encore) et je peux affirmer qu’il s’agissait de milliers de personnes : ces fiches étaient rangées dans des tiroirs étalés sur tout un mur de la grande salle du rez-de-chaussée (plus de 10m de long, 1,70m de haut). Mais ce fichier d’archives ne pourra jamais être consulté parce que j’ai appris qu’il avait été détruit, brûlé dans le jardin de la Villa dès le 20 mars 1962 (1).

Pendant cette période j’ai assisté à des ratonnades (dans mon livre témoignage « La Villa Susini » je fais état de l’une d’elle, survenue quelques jours après mon arrivée à Alger). J’ai eu la chance d’échapper à 3 attentats dont 1 du FLN (un pistolet sur la tempe qui s’est heureusement enrayé) et 2 de l’OAS (une arrestation par un commando, dans la période de couvre-feu, alors que j’étais au volant d’une voiture de l’armée, puis un jet de grenades dans un bar alors que nous prenions l’apéritif)

Avec en plus, la présence, la complicité de fait, à ces scènes de tortures, de viols, vous comprendrez, Monsieur le Président, que nos mémoires, sur cette période, entre celle de Benjamin Stora et la mienne, soient fort différentes, non conciliables, la juxtaposition de traumatismes.

Et puis, il y a une autre période de ma vie, où mon expérience est confrontée à ces séquelles du colonialisme dont Benjamin Stora ne fait pas écho. J’habite à Trappes depuis 1967, ville de banlieue de la Région parisienne. Avant 1960, c’était une petite ville, d’à peine 5 000 habitants. En moins de 10 ans elle est passée à 30 000 habitants, essentiellement des travailleurs enrôlés au Maghreb (surtout Algérie et un peu Maroc) et en Afrique subsaharienne : des travailleurs pour les chaines de montage des automobiles (Renault, Simca, Peugeot…), le ramassage des ordures, le bâtiment… C’est à partir de cette période que l’expression « issu de l’immigration » a pris tout son sens et perdure encore à ce jour. Elle n’inclue pas des personnes comme Nicolas SARKOZY ou Manuel VALLS qui, eux, ont toujours été considérés comme français à part entière, malgré leurs origines, mais ceux dont les noms, prénoms, couleur de peau, laissent supposer qu’ils ont des origines d’indigènes des anciennes colonies. Et les conséquences sont encore aujourd’hui traumatisantes, sources de racisme et de discriminations systématiques. Une anecdote montre à quel point ce traumatisme est sensible. Un soir d’entrainement (j’étais alors président du club de basket) un jeune adolescent (une quinzaine d’années, habituellement assez turbulent) vient me voir en pleurant et me dit : « Tu te rends compte, aujourd’hui, j’ai été contrôlé 4 fois par les flics en allant et revenant du Collège. 2 fois, c’est le même flic, qui me connait, m’appelle par mon nom prénom, mais me demande ma carte d’identité, alors que pour les copains qui étaient avec moi – mais qui sont des blancs – on ne leur demande rien. Et c’est presque tous les jours que je suis contrôlé. », il complète : « Tu vois, il n’y a que 2 endroits où je suis respecté, c’est ici, dans le gymnase, et à la mosquée ». Cela remonte à près de 30 ans, mais ces discriminations systématiques continuent de sévir, avec plus ou moins d’ampleur, selon les moments, les lieux, les enjeux, et sont très, très fréquentes principalement à l’embauche. Le contrôle au faciès persiste encore très régulièrement.

Ce climat discriminatoire basé, sur une tradition colonialiste, est pour une bonne part à l’origine de replis communautaristes que l’on peut parfois constater, et une certaine forme de refuge dans l’expression religieuse pour ceux qui se sentent considérés comme des sous-citoyens dans la vie quotidienne mais qui retrouvent dans la religion une citoyenneté à part entière. Qu’un prosélytisme trouve alors une audience, rien d’exceptionnel, et c’est un chemin tout tracé vers un radicalisme.

Je considère que ce rapport minimise complètement l’ampleur des crimes commis tant pendant la période coloniale que pendant la Guerre de Libération de l’Algérie.

Ce rapport évoque, certes, la violence lors de la conquête de l’Algérie, et durant les années du XIXème siècle, mais semble beaucoup minimiser les enfumades, les répressions, les exécutions sommaires qui se sont poursuivies, féroces, à chaque contestation des effets de la barbarie du colonialisme. Il n’est pas évoqué cette discrimination terrible des 2  ollèges où les voix des « indigènes » comptaient dix fois moins que celle des pieds noirs et des convertis au catholicisme. Certes dans les grandes villes (ORAN, Alger Constantine…) les indigènes pouvaient moins difficilement avoir accès à l’enseignement public, mais dans les campagnes, à quelques exceptions près, seuls les pieds noirs pouvaient aller à l’école.

Mais, c’est principalement pendant la Guerre de Libération de l’Algérie, que les manques sont criants. Certains crimes sont évoqués comme de simples exactions. Parmi les crimes oubliés, les plus criants sont : les viols, les crevettes Bigeard, les exécutions sommaires (correspondant aux nombreux disparus évoqués), l’utilisation du gaz Vx et Sarin, les villages rasés au Napalm (entre 600 et 800 !!!) (2), les camps d’internement, pudiquement appelés camps de regroupement (Le rapport Rocard, réalisé avant la fin de la Guerre, qui minimise cet aspect, évalue cependant aux alentours de 200 000 morts) … Le crime de Charonne est totalement occulté. Les saisies, censures de journaux, revues ne sont pas évoquées, pas plus que les répressions des manifestations (presque toutes interdites) réclamant la paix en Algérie, souvent brutalement réprimées. Le rôle de l’OAS est notoirement sous-estimé. Dans les archives de l’armée que j’ai pu consulter concernant la période et sur une toute petite partie d’Alger, là où sévissait le régiment dont je dépendais, j’ai décompté une moyenne de 7 attentats par jour, dont la moitié du fait de l’OAS.

Par rapport aux préconisations, elles me semblent très insuffisantes.

Certes, l’entrée de Gisèle Halimi au Panthéon, l’érection d’une stèle pour commémorer l’Emir ABDELKADER, l’entretien des cimetières, la réalisation des lieux de mémoire des camps d’internement des algériens. Il ne faudrait pas non plus oublier les autres camps, ceux où furent « parqués » les harkis (comme à Rivesaltes ou ailleurs), dans des conditions ignobles. Alors ? pourquoi pas ? Ce seraient des gestes symboliques importants, positifs.

Il serait effectivement intéressant, logique, que des noms de « personnes issues de l’immigration et d’outre-mer » apparaissent plus nombreux sur des plaques de rues des communes de France. Mais il serait tout aussi important que disparaissent les plaques de rues françaises honorant par exemple le putschiste Raoul Salan (ou autres factieux), Bigeard, Massu, … que les stèles ou monuments « honorant » les 4 condamnés à mort et exécutés (Bastien Thiry, Albert Dovecar, Roger Degueldre, Claude Piegts) pour leurs crimes commis au nom de l’OAS, disparaissent de l’espace public.

Il serait effectivement important que l’enseignement scolaire donne plus de place à l’histoire de la colonisation et de toutes les guerres de libération coloniale, y compris, évidemment celle de l’Algérie.

La France n’a pas eu une responsabilité colonialiste seulement avec l’Algérie. Il serait indispensable que l’examen de « conscience » s’applique aussi, tout particulièrement pour Madagascar, le Cameroun où les luttes pour les indépendances ont été menées au prix de dizaines de milliers de morts. Sans oublier non plus les massacres de sénégalais de Thiaroye.

Après les années 60, malgré la pseudo-décolonisation, la cellule de l’Elysée de la « Françafrique », sous plusieurs Présidents de la République, à mené une pratique de type néocolonial avec en particulier l’action des « barbouzes » de Focard, maintenant au pouvoir des présidents africains corrompus, mais « coopérant » ou éliminant ceux tentant de s’émanciper du joug imposé. Il ne faut pas négliger la gestion du Franc CFA et ses conséquences : géré par la Banque de France, contrôlant l’économie de ces pays placés ainsi sous la tutelle française. Le changement récent de ce franc CFA, ne semble pas modifier notablement ces liens financiers et la dépendance économique qu’elle induit.

Une interrogation doit être posée : est-ce que la présence d’une cinquantaine d’implantations militaires françaises en Afrique n’est pas une pression de type colonialiste sur ces pays ? Elle est d’ailleurs ressentie comme telle par de nombreux africains. Et l’opération « Barkane » ? Prévue au départ pour 3 mois, après 7 ans, elle est très loin d’avoir répondu aux objectifs annoncés alors d’éradication du terrorisme : la zone d’insécurité continue de s’étendre et les victimes sont de plus en plus nombreuses.

Quant à la Commission, telle qu’elle est proposée, elle pourrait très rapidement s’avérer une couverture pour enterrer la question. Si elle n’est composée que de quelques personnalités, sans l’apport de représentants d’associations directement impliquées sur ces questions, elle risque fort de ne pas pouvoir obtenir un grand écho. Les objectifs ainsi évoqués ne devraient pas se limiter aux questions de commémoration. A ce sujet, la commémoration du crime d’état (oublié) du 8 février 1962 au Métro Charonne, semble fondamentale. Par contre, je ne suis pas certain que la commémoration du 25 septembre pour les Harkis soit une bonne chose. Il me semble, personnellement, en effet, que c’est également une discrimination à leur encontre : considérer que ces soldats n’ont pas les mêmes droits que les autres, et ne soient pas honorés avec tous les autres le 19 mars, semble les considérer comme des sous-soldats (les sous-citoyens / indigènes de la période coloniale). Ils ont déjà été victimes du colonialisme, souvent enrôlés de force, et sont de nouveau, de fait, discriminés.

Cette commission aurait aussi pour but de pouvoir « recueillir la parole des témoins frappés douloureusement ». De nombreux témoignages ont déjà été publiés, cités, mais de nombreux sont restés enfouis dans les mémoires de traumatisés, et un certain nombre de ces témoins maintenant disparus, ne seront jamais connus. Il serait dont indispensable d’y associer TOUTES les associations d’anciens combattants (sans oublier donc l’ARAC, comme cela fut fait pour ce rapport) regroupant des éléments impliqués dans ce conflit.

Par rapport aux archives, il est scandaleux, malgré les engagements que vous aviez pris lors de votre déplacement chez Josette Audin (en septembre 2018) de favoriser leur accès, que des décrets très récents, restreignent considérablement, de fait, leur consultation.

Mais la reconnaissance et la condamnation des crimes contre l’humanité, crimes d’état, crimes de guerre comme la torture, les viols, les crevettes Bigeard, les exécutions sommaires, l’utilisation du gaz Vx et Sarin, les villages rasés au Napalm, les camps d’internement (pudiquement appelés camps de regroupement), les essais nucléaires du Sahara, le massacre de centaines d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961, la répression criminelle au métro Charonne du 8 février 1962 … commis au nom de la France, et la désignation des responsabilités doivent être très claires.

Il ne doit pas s’agir de repentance, de demande de pardon, mais de reconnaître l’ampleur, l’importance qu’ils ont revêtue. Nombreux de ces crimes sont aussi graves, odieux, que ceux commis par les SS pendant la seconde guerre mondiale, et ils doivent être traités de la même façon. Sans ce geste fort (pas seulement la reconnaissance de l’assassinat sous la torture de Maurice Audin par l’armée) il ne sera pas possible de faire le deuil de ces abominables crimes, d’autant plus pour un pays comme la France qui tente de se présenter comme la patrie des Droits de l’Homme.

Il est effectivement indispensable de favoriser les échanges franco-algériens (mais pas que : Sénégal, Mali, Cameroun, Madagascar…) entre universitaires, étudiants pour une coopération, et la possibilité de consultations des archives concernant ces pays sur toute cette période.

Mais, un geste très fort, des plus logiques, compte-tenus des liens très nombreux entre familles éclatées entre les deux rives de la Méditerranée, serait de supprimer les visas entre les deux pays, que la circulation y soit libre entre tous les citoyens Algériens et Français. Ce serait très certainement la meilleure façon d’améliorer les rapports franco-algériens, une manière très humaine. 

Alors, Monsieur le Président, vous qui avez reconnu chez votre prédécesseur son rôle important pour que la « France assume son rôle historique de conscience universelle » ne croyez-vous pas urgent de traduire dans les faits vos engagements de candidat ?

Veuillez agréer, Monsieur le Président, mes respectueuses salutations.

Henri Pouillot

Ancien Combattant, militant antiraciste, anticolonialiste

26 Janvier 2021

http://www.henri-pouillot.fr

(1) – avec ce courrier papier, je vous joins mon livre « La Villa Susini », mon témoignage relatif à cette période, dont de larges extraits figurent sur mon site internet

(2) – En 2004, lorsque j’ai participé à un colloque à l’université de Khenchéla sur le thème de « Novembre 1954, regards croisés » où je suis intervenu à la même tribune que Benjamin Stora  http://www.henri-pouillot.fr/spip.php?rubrique49&lang=fr

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Algérie/France : Le rapport Stora, une mémoire hémiplégique 

Ce document de 157 pages fera date dans l’historiographie de la guerre d’Algérie. En effet, de la même manière que Bach et Mozart écrivaient des partitions à la demande des princes qui leur permettaient de pratiquer leur art, Benjamin Stora rédige, à la demande du Président de la République française, un document pour lui permettre de « s’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algériens (sic) ».

C’est donc sous le prisme de la réconciliation (répétée 2 fois dans la lettre de mission du Président, 6 fois p. 39 et 1 fois p. 92) que sont traitées « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie », titre du document.

LE rapport commence par la citation d’une phrase de Camus et une autre extraite du Journal de Feraoun ce qui ne pouvait que me satisfaire. L’ensemble du document est très intéressant, très documenté, très précis, rédigé par un historien universitaire de talent, rompu aux relations entre mémoire et histoire, ici entre mémoires et histoires de la guerre d’Algérie « entraînant une compétition victimaire où chacun se pose en victime supérieure à l’autre dans l’abandon (p. 92) ».

La compétence et la maîtrise du sujet par l’auteur autorisent à dire que ses oublis, ses périphrases, ses non-dits n’en sont pas vraiment. C’est bien une écriture partisane de l’histoire qui nous est donc proposée dans le but – certes tout à fait louable – d’une réconciliation entre les peuples algérien et français.

À la condition qu’elle ne se fasse pas au détriment de qui que ce soit !

BS parle en p. 17 d’André Rossfelder, qui « raconte son engagement pour le maintien de l’Algérie dans la France ». Ce que ne précise pas BS, c’est que l’engagement de Rossfelder s’est fait dans l’OAS. Condamné à mort par contumace pour sa participation à la tentative d’assassinat du président de la République, Charles de Gaulle, au mont Faron, à Toulon, le 15 août 1964.

C’est le terroriste Rossfelder qui a transmis à un ami une liste de condamnés à mort par l’OAS, avec la mention « fait », ou bien « loupé » ou bien « en cours de préparation » en face des noms (voir Annexes p. 130 de La Bataille de Marignane).

BS rend un nouvel hommage, en page 39, au « beau livre d’André Rossfelder, ami d’A. Camus ». Bien des auteurs, cités par BS, auraient été heureux de voir qualifier de beaux leurs ouvrages.

Quand on lit les précisions de toute nature que sait apporter BS tout au long de son rapport, et qui font d’ailleurs son intérêt, on reste admiratif devant la dualité du rédacteur, surtout lorsqu’il déplore plus loin l’« effacement de faits pouvant ouvrir à un négationnisme généralisé ».

En page 32, dans la note de bas de page n°25 :

Ce « monde du contact » a été brisé par les exactions commises, notamment à la fin de la guerre d’Algérie, par certains commandos extrémistes de l’OAS, comme l’assassinat le 15 mars 1962, de l’enseignant Mouloud Feraoun et ses compagnons des centres sociaux fondés par Germaine Tillion [1]. Et aussi, les initiatives de Jean-François Gavoury, dans l’Express, « Le dernier combat de l’OAS », le 7 novembre 2005 à propos d’une stèle érigée à Marignane en faveur de l’OAS.

Relisons  : 

Par certains commandos extrémistes de l’OAS. Selon Stora, il y aurait, parmi les groupes terroristes de cette organisation criminelle, des commandos extrémistes et d’autres qui le seraient moins. Voire modérés. Ou pas extrémistes du tout, comme Rossfelder qui, sereinement, raconte dans un beau livre son engagement pour le maintien de l’Algérie dans la France .

Feraoun et ses cinq collègues auraient eu, selon BS, la malchance de tomber sous les balles d’un commando extrémiste de l’OAS.

BS parle à plusieurs reprises du 17 octobre 1961, date du massacre d’Algériens par la police parisienne placée sous les ordres du préfet de police Maurice Papon. Il précise que le maire de Paris, Bertrand Delanoë, s’est rendu plusieurs fois à la commémoration. C’est bien de le dire.

Par contre, on ne lit rien sur la répression sanglante de la manifestation organisée pour dénoncer les crimes de l’OAS, au métro Charonne, le 8 février 1962, par la même police parisienne placée sous les ordres du même Papon. La grande manifestation de centaines de milliers de Français contre l’OAS ne mérite pas de figurer dans la chronologie de la guerre d’Algérie écrite par l’historien de Cour.

Pas un mot non plus sur l’inauguration, par le même Bertrand Delanoë, de la stèle érigée au Père-Lachaise à la mémoire des victimes françaises et algériennes de l’OAS.

Silence de l’historien sur les hommages annuels rendus chaque 19 mars et chaque 6 octobre aux 2 700 victimes civiles et militaires, algériennes et françaises, de l’OAS.

Voilà un exemple de l’écriture hémiplégique de l’histoire justement dénoncée par BS.

À plusieurs reprises, BS cite les nombreux groupes de personnes traumatisées par la guerre, en particulier en page 7, dans la note de bas de page où il liste 8 groupes parmi lesquels ne figurent pas les descendants de victimes de l’OAS, lesquels, pour BS, ne sont pas des personnes traumatisées.

Reconnaissons tout de même à l’historien le mérite de parler « de quasi-guerre civile entre 1960 et 1962, avec les attentats de l’OAS » et de citer « la monographie importante sur l’OAS » écrite par Alain Ruscio (p. 21).

En annexe, BS cite les noms des nombreuses personnes avec lesquelles il s’est entretenu avant de rédiger LE rapport. Dix d’entre elles font partie de nos amis et de nos soutiens. 

L’association Marchand-Feraoun n’a jamais été sollicitée, elle qui honore six fonctionnaires de l’Éducation nationale « victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France ».

Or c’est ce que dit aussi la première phrase de la lettre de mission du Président de la République : « une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algériens » (sic). Notre association est en harmonie avec l’objectif du Président de la République.

Mais alors, Monsieur Stora, pourquoi ne pas l’avoir consultée ?

Parmi les 25 propositions formulées dans LE rapport en vue de réconcilier les peuples algérien et français, la plus subtile – sinon diabolique – est celle portant le n° 2 :

Un geste pourrait être l’inclusion dans le décret 2003-925 du 26 septembre 2003 instituant une journée nationale d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie d’un paragraphe dédié au souvenir et à l’œuvre des femmes et des hommes qui ont vécu dans des territoires autrefois français et qui ont cru devoir les quitter à la suite de leur accession à la souveraineté.

Non, Monsieur Stora ! 

Ce n’est pas l’indépendance de l’Algérie qui a provoqué l’exode des pieds noirs. Serait-ce là de votre part une remise en cause du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Ce sont, et vous le savez, toutes les horreurs commises par l’OAS qui ont incité les pieds-noirs, – et parmi eux tous les membres de ma famille maternelle – à fuir l’Algérie de peur des représailles à la suite, entre autres atrocités dont l’OAS s’est rendue coupable envers les Algériens : les tirs de mortier sur la Casbah surpeuplée, la pose de bombe devant le centre d’embauche des dockers, les malades tués à bout portant sur leurs lits, les « ratonnades », les femmes de ménage poignardées, etc.

Au bout du compte : 2700 victimes surtout algériennes mais aussi françaises.

Et vous le savez très bien, vous, historien spécialiste de la guerre d’Algérie.

Mais alors, pourquoi ne pas l’écrire au Président de la République ?

Pourquoi cette négation de l’OAS dans l’histoire de la guerre d’Algérie ?

Pourquoi, après réflexion, induire délibérément en erreur le Président de la République en pratiquant l’effacement de faits pouvant ouvrir à un négationnisme généralisé comme vous l’écrivez ?

Non Monsieur Stora ! 

Nous n’acceptons pas que la réconciliation entre Français et Algériens se fasse au détriment de la mémoire des victimes de l’OAS et de la négation de la souffrance de leurs familles.

Nous formulons cette proposition en complément de la vôtre :

Un geste pourrait être l’inclusion dans le décret 2003-925 du 26 septembre 2003 instituant une journée nationale d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, d’un paragraphe dédié au souvenir et à l’œuvre des femmes et des hommes victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France.

Jean-Philippe Ould Aoudia

http://ancommunistes.org/spip.php?article2821

http://www.acca.1901.org/spip.php?article101

[1] Voir sur ce point d’histoire, L’Assassinat de Château-Royal, par Jean-Philippe Ould Aoudia, Paris, Ed. Tirésias, 1992.

Une réponse à “Olivier Le Cour Grandmaison : Sur le rapport de Benjamin Stora : le conseiller contre l’historien (plus textes de Michel Berthelemy, Henri Pouillot, Jean-Philippe Ould Aoudia)

  1. Patrice BOUVERET : La France doit assumer l’héritage nucléaire et prendre en charge ses conséquences au Sahara
    http://obsarm.org/spip.php?article351

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