Le droit au retour des habitants de l’Archipel des Chagos

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Cet article est en fait de composition orale, il est destinée à l’émission de radio du Guide du Bordeaux colonial qui est diffusé ce jour, 13 janvier à 14h, sur la Clé des Ondes, 90.1. L’auteur a préféré le laisser dans sa forme radio en s’autorisant cet avertissement aux lecteurs.

Les Chagos, quesaquo ? Non ! pas les Shadocks de Rouxel et Piéplu, les Chagos, il s’agit ici de l’archipel des Chagos, un ensemble de 7 atolls de l’océan indien dans le quartier des Maldives et des Seychelles pour ceux qui connaissent bien leur géographie, enfin quand je dis dans le quartier, c’est au sens large car ils en sont séparés de plus de 1000 kms.

Bon d’accord, c’est petit et loin, surtout à la nage alors pourquoi en parler aujourd’hui ? Et bien d’abord, parce qu’on aime bien dans cette émission, vous faire partager nos découvertes car à ma connaissance personne ici autour de la table de ce studio n’avait entendu parler des Chagos et pas non plus notre omniscient André qui a justement reçu cette année des vœux signés du comité solidarité Chagos la Réunion et adressés à, je cite : « ses chers amis, soutiens fidèles de la cause chagossienne ». Dis comme ça, ça fait un peu Shadocks d’ailleurs mais pas du tout, c’est une affaire très sérieuse.

Archipel loué à l’armée américaine

Alors venons en au fait, enfin ; un peu d’histoire après la géographie. Soit l’archipel des Chagos, un ensemble de 65 ilots qui au départ de l’affaire est rattaché à l’île Maurice alors colonie britannique depuis le début du 19ème siècle. Des confettis dans l’immensité de l’Océan Indien, 66km2, pas plus, dont 40 pour l’île principale Diego Garcia. Quand en 1968 Maurice arrache son indépendance, seule Chagos reste dans l’escarcelle britannique et pour cause : le Royaume-Unis a signé deux ans plus tôt, un accord, secret, avec les Etats-Unis. Il stipule que l’archipel sera loué à l’armée américaine pour 50 ans. Cette dernière veut implanter une base aéronavale sur l’île principale : Diego Garcia, idéalement placée, sur le plan stratégique, au centre de l’Océan Indien. Un marché qui en cachait un autre, avoué par les Américains et révélé en 1975 par le New-York Time : les Britanniques en contrepartie ont obtenu un rabais de 14 millions de dollars sur l’achat des fusées Polaris dont ils veulent équiper leurs sous-marins atomiques.

Mais l’accord, secret j’insiste, contient une clause incontournable : il faut d’abord débarrasser l’île, les îles, de leurs habitants, Washington veut un « contrôle exclusif » de l’archipel. Les Chagossiens, c’est comme ça qu’on les appelle sont alors 1 400 environ répartis en 426 familles, vivant quasiment en autarcie et s’adonnant au maraîchage, à la pêche côtière artisanale, à l’élevage de volailles et à la culture du coprah. Ce sont des créoles, beaucoup de descendants d’esclaves, venus au cours des siècles de Madagascar, du Mozambique, des Indes, de Maurice ou des Seychelles voisines mais aussi de France ; quelques planteurs de cocotiers. 3 îles ou groupes d’île sont habitées, Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos. 

Grève de la faim et manifestation

Entre 1968 et 1971, ils vont être poussés au départ, de façon plus ou moins insidieuse au début puis plus autoritaire, vers Maurice et les Seychelles, même vers l’Angleterre. D’abord, on interdit le retour à ceux qui ont quitté l’archipel pour un voyage, on réduit les apports extérieurs en nourriture et médicament puis en 1971 alors que les Américains commencent la construction de la base, on emploie la coercition, les récalcitrants sont embarqués de force dans des cargos vers Maurice ou les Seychelles dans des conditions de voyage épouvantable, plusieurs jours de mer à fond de cale. Le gouvernement de Maurice sera d’ailleurs récompensé pour sa complicité et son silence à hauteur de 3 millions de livres. Les déportés sont abandonnés sur le quai, sans argent, sans travail. Logés dans des bidonvilles à Port-Louis, ils vont vivre dans une pauvreté extrême et subir de nombreuses discriminations.

Mais la petite communauté, déterminée à recouvrer ses droits s’organise dans les années 80. Grèves de la faim et manifestations se succèdent autour d’un groupe réfugiés Chagos créé par deux personnages dont Olivier Bancoult, chagossien assigné de force sur Maurice alors qu’il était enfant. Devenu avocat, c’est lui principalement qui instruit les dossiers juridiques à charge contre le gouvernement britannique. Si cela permet de donner de l’audience à ce micro-problème au niveau de la planète, cela ne suffit pas à faire plier le pays du Brexit, pire ce dernier a prorogé en 2016 le prêt de l’archipel de 20 années supplémentaires. 

Diego Garcia porte-avion pour les B52

C’est de l’ONU que semble vouloir venir le salut des Chagossiens. En 2017, l’Assemblée générale des Nations Unies saisit la Cour internationale de Justice. Elle lui demande de rendre un avis, facultatif certes, portant sur le respect par le Royaume-Uni des règles du droit international lors de la décolonisation. Deux ans plus tard, en mai 2019, cette même Assemblée générale a suivi l’avis de la Cour de Justice et voté une résolution demandant au Royaume-Uni de céder le contrôle des Îles Chagos à Maurice, mais cette résolution, à laquelle s’est opposée la France d’ailleurs, n’est pas contraignante et le pays du Brexit refuse toujours d’obtempérer, il ne veut pas d’un « chagoxit » !

Il faut dire que nos Chagossiens, quelque sympathiques qu’ils soient, pèsent hélas peu dans la balance, l’enjeu militaro-stratégique les dépassent : Diego Garcia n’est certes pas la plus grande base américaine dans le monde mais elle constitue le « fer de lance » de l’armée US dans cette partie du monde, une tête de pont, véritable porte avion pour les super bombardiers B52, d’où sont partis les raids aériens contre l’Irak, la fameuse tempête du désert, en 1990, idem pour la guerre du Golf,  la guerre d’Afghanistan, la guerre d’Irak en 2003. 

A la fin de leur lettre de vœux, Georges Gauvin, président et Alain Dreneau, secrétaire du Comité Solidarité Chagos la Réunion écrivent ceci : « A nous de nous montrer plus que jamais solidaires de nos frères et nos sœurs, qui ne veulent qu’une chose, retrouver la terre natale que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis leur ont volée ».

Ils ont bien fait de nous écrire, c’était sans doute ça leur but, qu’on en fasse une information. Une dernière chose pour ceux qui veulent aller plus loin : finalement l’histoire des Chagos et très largement documentée sur le net, voir le site de Jeune Afrique et cairn.info et puis des livres, celui de Shenaz Patel, Le Silence des Chagos publié à L’Olivier en 2005 et celui de Caroline Laurent, Rivage de la révolte publié par Les Escales en 2019 et déjà en Pocket sorti le 7 janvier dernier. Voilà, on vous fait même l’actualité éditoriale… 

Jean-François Meekel

Article paru antérieurement sur le site de la revue Ancrage

https://www.ancrage.org/le-droit-au-retour-des-habitants-de-larchipel-des-chagos/

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