« Plonger dans l’inconnu avec des idées claires »

Martine Vidal (1924-2021)

« Effleuré d’une anxiété légère, on est tenté de s’arrêter, en alerte,
ou, au contraire, de hâter le pas,
se disant : quelque chose va finir »
Daniel Blanchard

Le 13 janvier dernier, Martine Vidal est décédée. Née en 1924, elle prit part à la Résistance, milita, à partir de 1946, au sein de la Fraction française de la gauche communiste (un groupe bordiguiste), avant de rejoindre, avec son compagnon d’alors, Jacques Gautrat – plus connu sous le nom de Daniel Mothé –, Socialisme ou Barbarie (SouB), en 19521. Elle y demeura active jusqu’à la scission de 1963, participant ensuite au groupe qui fonda Pouvoir Ouvrier.

Elle fut longtemps la compagne d’Alberto Véga (1918-2001). N’ayant que très peu écrit dans la revue, son nom n’apparaît qu’en passant dans les études qui sont consacrées à SouB ou à ses membres les plus connus, au premier rang desquels Cornélius Castoriadis (1922-1997), Claude Lefort (1924-2010) et Jean-François Lyotard (1924-1998). Elle n’en occupa pas moins, avec d’autres, une place importante, faisant partie de ce noyau informel, qui contribua à donner au groupe et à sa théorisation, la forme d’une aventure collective.

La première fois que je la vis, ce fut chez elle, en septembre 2014, où se tînt l’entretien collectif avec d’anciens membres de SouB2. Il fallait parler fort, elle n’entendait plus très bien. Elle en riait dans ce fauteuil trop grand pour elle. Mais ses paroles, sa réflexion et son rire démontraient une grande vivacité. Une impertinence juvénile aussi. Enthousiasmée par Mai 68 – n’étaient-ce pas, en partie, leurs idées qui étaient reprises, discutées, pratiquées, par les manifestants et les grévistes, dans les rues, les usines et les amphis ? –, elle regrettait que SouB n’existait plus alors. Elle devait le regretter plus encore, quelques années plus tard, quand se réalisa, à la faveur de la « découverte » du « totalitarisme », une reconfiguration idéologique. Résonne encore en moi sa voix mi-moqueuse mi-exaspérée : « on a fait une histoire avec Soljenitsyne, mais nous on connaissait tout ça, parce qu’on avait lu Victor Serge, Ciliga… C’était pas nouveau ! »3.

Sur la position de SouB face à la Guerre d’Algérie, sur les frustrations des (rares) ouvriers au sein du groupe, sur les relations avec le théoricien de l’Internationale situationniste (IS), Guy Debord, qui participa quelques mois aux activités du groupe, je la trouvais étonnamment clairvoyante. Sa force, sa liberté, sa modestie, enfin, surprenaient. J’envisageais d’écrire quelque chose sur elle, sur sa vie ou, plus exactement, sur son expérience de femme et de mère dans une action collective, qui se voulait révolutionnaire. Je la revis. Et puis, le temps passa.

Parallèlement à SouB, elle fut enseignante et milita à l’École émancipée. On trouve d’ailleurs dans la revue les traces de son activisme. Lors des grèves de 1957 dans l’enseignement, elle tenta, en accord avec les analyses du groupe, de développer un mouvement autonome et égalitaire. Elle fut, en conséquence, exclue pour six mois du Syndicat national des instituteurs (SNI). Elle raconta l’histoire de cette exclusion et les leçons à en tirer dans le n°23 de la revue4.

En 1959, elle livra un article plus théorique sur « La laïcité de l’école publique ». Sur un sujet à nouveau d’actualité, son texte donne la mesure de l’originalité de SouB, fixé sur l’autonomie, et, par contre-coup, de l’indigence intellectuelle des polémiques médiatiques aujourd’hui. Elle entendait soulever le problème de manière radicale et globale, en interrogeant le « caractère politique, de classe de l’éducation religieuse », les « conditions de travail des maîtres et des enfants à l’école publique », et les « problèmes pédagogiques et éducatifs »5.

Volontiers critique, usant d’autodérision, pointant certaines des aspérités du parcours collectif, des difficultés sur lesquelles SouB buttait, elle n’en reniait rien, donnant ainsi toute la mesure de sa fidélité. En 1998, peu après la mort de Castoriadis, elle réaffirma qu’elle avait gardé toute sa considération aussi bien pour le militant que pour l’homme. Et, citant l’un de ses derniers articles, elle marquait son accord intact sur la validité de l’option, synthétisée sous la formule : « Socialisme ou Barbarie »6. Encore convient-il d’entendre cette alternative dans la reformulation de SouB, critiquant et débordant le marxisme, à partir et en fonction d’une analyse anti-bureaucratique et anti-capitaliste. En fonction aussi et surtout de la mise en avant du contenu positif du socialisme : « l’organisation par les hommes eux-mêmes de tous les aspects de leurs activités sociales ».

Une nuit, chez elle, rue de Rennes, en allant aux toilettes, elle était tombée, ne pouvait plus se relever. On la trouva ainsi le lendemain matin. Cela devenait impossible. À défaut de pouvoir vivre chez elle, elle aurait voulu y mourir. Mais ce n’était pas possible. Ou, au moins, décider de quand elle mourrait. Mais, ça non plus, ce n’était pas possible. « Si j’avais su, je serais venu en Belgique [où l’euthanasie est autorisée] ». Je vins la voir dans sa « résidence ». Elle était en chaise roulante, très diminuée, ne se souvenait plus de moi. Il fallait parler fort, plus fort, et répéter. « C’est la fin » dit-elle.

Nous étions descendus dans le salon commun. Nous parlions des menues choses de son quotidien, réduit à presque rien, de l’actualité, de SouB bien sûr. « Mais, c’est la barbarie qui a gagné ». À la télévision, passaient des images de migrants. « Tous ces gens qui meurent en Méditerranée, c’est la barbarie. La barbarie climatisée, ici ». Cernée de toutes parts par l’effondrement, dans ses yeux creusés, dansaient irrégulièrement les derniers feux. Un éclat fugitif passait cependant dans son regard, au gré d’une critique mordante, d’un trait d’esprit, d’une remarque ironique. Et je me souviens qu’elle m’avait fait rire.

Je ne l’ai plus revue. Le confinement a dû ajouter la barbarie à la barbarie. Elle, si libre, et qui aimait tant marcher… Mais je veux surtout garder en mémoire l’écho de sa gaieté ; elle regrettait que SouB n’ait pu intégrer une part de la dérision de Guy Debord et de Benjamin Péret7. Elle trouvait très sympathique le poète surréaliste, avec qui, lors des réunions, elle parlait et blaguait, se moquant du monde, en général, et des puissants, en particulier. C’est en souvenir de ce rire partagé, et comme un ultime pied de nez, que je lui dédie ce bout de poème (« Par le trou de la serrure ») de Péret.

« Lève la tête et fais le mort

Quand tu t’en iras les pieds devant

les barreaux de la cage auront des ailes légères

qui battront la charge dans la cave

(…)

Ce sera la nuit et peut-être le jour

Les grands arbres seront morts

et les seins suspendus à leurs branches

se soulèveront régulièrement pour signifier leur sommeil

Tu n’en seras pas dupe comme les lames du parquet

mais riras bien haut pour effrayer les balcons

hardes mal lavées qui sèchent sans espoir de sécher

comme on meurt

blessé au coin d’un bois

et surveillé par les grands papillons blancs

chemises des herbes »

Frédéric Thomas (16 janvier 2021)


1 Ils rejoignaient ainsi d’autres anciens militants de la Fraction française de la gauche communiste, dont Jacques Signorelli (1921-2016) et Alberto Véga, qui étaient partis deux ans plus tôt. Sur le premier, lire « Hommage à Jacques Signorelli (1921-2016) », https://dissidences.hypotheses.org/7408

2 « Inédit : Entretien avec quelques anciens membres de Socialisme ou Barbarie », septembre 2014, https://dissidences.hypotheses.org/5691#sdfootnote2anc

3 Idem.

4 M. Gautrat, « Exclusions au syndicat national des instituteurs », Socialisme ou Barbarie n°23, janvier-février 1958, pages 201-204. Tous les numéros sont accessibles sur le site Fragments d’histoire de la gauche radicale, https://archivesautonomies.org/spip.php?article758

5 M.V., « La laïcité de l’école publique », Socialisme ou Barbarie n°28, juillet-août 1959, pages 80-82.

6 Martine Vidal, « Un bilan de  »Socialisme ou Barbarie » ? », La Bataille socialiste, 1998, https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1998-02-un-bilan-de-socialisme-ou-barbarie-vidal

7 À la fin des années 1950, Benjamin Péret (1899-1959) participa aux activités de SouB.

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