Une économie de l’attention

Soyons honnêtes.

La technique aide. Mais la technique n’aide pas.

Il est difficile de prendre comme un tout la question de la technique. 

Lorsqu’on l’applique à l’école, lieu où devrait régner la pédagogie, la technique est présente partout tout le temps. C’est le liant car une parole ne devient pas magiquement une connaissance. Entre connaissance 1 et connaissance 2, il doit y avoir un lieu. Ce lieu, c’est un ensemble de techniques qui le font exister. Places dans l’espace, groupes, implication du corps, ou au contraire recentrement intime. 

L’institution implique des techniques en tant que rapports entre les êtres. Par l’institution, un ensemble de croyances s’infusent dans le groupe qui pense ce qu’il fait. Bientôt, nous ne pensons plus ce que nous faisons. Mais des référentiels pensent pour nous le lien entre ce que nous apportons et ce qu’ils reçoivent. Ce n’est pas une fatalité. La technique aliène quand elle est inquestionnée. Quand elle n’est pas ramenée à sa juste place. Outil et non principe, moyen et non fin. 

Mais comme l’institution religieuse, l’institution managériale ne révèle pas l’expérience intime qui fonde notre besoin de techniques. Elle met l’accent sur la médiation. Cela a quelque chose de diabolique. C’est à dire que le discours technique n’est jamais un discours qui porte sur les valeurs. Toutes valeurs pourraient être transmises de manière équivoque. Le discours technique porte au contraire sur un domaine à l’apparence de l’extrême neutralité. L’outil en tant qu’outil. L’utilitarisation de la présence. Et par là même, la disparition progressive de toute véritable attention à l’endroit de ce que l’on fait. 

Pour que l’on puisse faire ce que l’on fait, il nous faut avoir au préalable pensé en dehors du raisonnable. Il nous faut avoir mesuré l’idéal, avoir eu une certaine expérience de l’Infini (qui n’est pas l’illimité). Quand je fais cours, je me situe à très lointaine distance de cette inspiration sans objet, qui nourrit mon quotidien. Difficile à nommer pour qui veut écarter toute poésie de nos métiers. Mais oui. La pédagogie a à voir avec la poésie. Le choix d’un objet, d’une manière, d’un lieu et d’une voix, sont pieds et poings liés à la quête d’un absolu : la formation de l’humain est une prise de conscience de ce rapport. Toute formation véritable est une éducation à l’attention. c’est-à-dire à l’extrême réduction de l’égotisme dans le champ du vivant. 

Il s’agit de décroître ensemble. Et non d’accumuler des compétences, connaissances, contenus, notes. Décroître pour envisager que ce que je sais du monde est nécessairement infime et particulier. Pour admettre aussi que d’autres modes de connaissances sont toujours possibles. Qualité vertueuse qui nous fait déplacer notre désir d’expansion. Sur un autre plan, que ce désir d’être Dieu imprimé par la démesure, et qui fonde aujourd’hui une certaine conception du travail, de la responsabilité individuelle. On est passé d’un monde centré sur le vivant à un monde centré sur l’humain. Et ceci a entraîné dans son sillage, toute notre conception de la transmission. Mais voilà le hic. Jamais on ne nous dit qu’il faut transmettre le désir d’être tout. C’est le paradoxe infernal de toute institution : former des êtres voués au carnage, en s’appuyant sur l’éloge de l’altruisme.

A quand un mouvement de décroissance de la pédagogie ? 

Je reconsidère mon rapport à la technique quand j’accepte de ne plus rogner sur le temps de vie détaché de toute finalité. La juste connaissance des moyens comme moyens a donc à voir avec une certaine organisation du travail. Il y a la reproduction matérielle et la nécessaire reproduction spirituelle. Je ne peux me situer humainement dans ce que je fais, qu’à condition de me défaire de ce que je fais pendant un temps suffisamment long. Dilatation du temps et disparition de l’être-qui-travaille, pour ouvrir le passage à l’altérité, l’être-pour-l’autre.

Or, l’activité vivante ne peut se réaliser sans que ce passage soit déjà ouvert. On distingue travail mort et travail vivant dans certaines conceptions marxiennes. C’est la nécessité qui ordonne le temps du travail, mais c’est la grâce de l’altérité qui infuse la qualité de ce que je fais. Hors de ce rapport, il y a objectification, aliénation, et pour finir nuit noire, où tout se ressemble. Nous devenons les répliques des objets que nous fabriquons. Prenons le risque de la lumière. Que se passe-t-il vraiment quand nous cherchons de la vérité dans nos activités ? 

Pour supporter la scansion d’un temps qui n’est pas le mien : scansion tout aussi vitale du temps qui m’est accordé. 

Pour accueillir le réel jamais parfait et en voir la beauté : accueil profond au préalable du silence, de la présence.

Pour parcourir l’espace social : immobilité, désirer la solitude, goûter le non-être-quelque-chose, que n’être-rien ait une valeur. 

Pour être certaine qu’une action n’est pas nuisible : pensée détachée de toute action, poésie.

Pour créer des rapports qui ne soient pas condescendants : nourrir un rapport avec soi-même, amour. Retourner la condescendance contre nous. 

Pour libérer l’énergie dans la bonne direction : recevoir l’énergie de nulle part. Magie. Corps. Danse. Chant.

Wissam Dief

https://lignesdefemmes.wordpress.com

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.