« Pourquoi fait-il cela ? » Chapitre 2 : Les mythes [11 à 17]

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Les mythes [1 à 5] :  pourquoi-fait-il-cela-chapitre-2-les-mythes-1-a-5/

Les mythes [6 à 10] : pourquoi-fait-il-cela-chapitre-2-les-mythes-6-a-10/

MYTHE No 11

Il a une faible estime de lui-même. Il a besoin de renforcer sa confiance en lui.

Question no 3

Agresse-t-il à cause d’une piètre estime de soi ?

Une femme victime de violence conjugale a tendance à dépenser énormément d’énergie à soutenir son conjoint et à flatter son ego, dans l’espoir d’éviter de prochains esclandres en le gardant dans de bonnes dispositions. Cette stratégie est-elle efficace ? Pas vraiment, hélas. Il est impossible de gérer un agresseur, sauf sur de courtes périodes. Le complimenter et chercher à renforcer son estime de lui peut repousser l’échéance, mais tôt ou tard il en reviendra à vous agresser. En fait, lorsque vous essayez d’améliorer l’estime de soi d’un agresseur, son problème tend à empirer. Un homme violent s’attend à être couvert d’attentions, et plus il en reçoit, plus il en exige. Il ne sera jamais satisfait, ne trouvera jamais qu’il en reçoit assez. Au contraire, il s’habituera à ce traitement de faveur et réclamera bientôt davantage.

Mes collègues et moi avons découvert cette dynamique en raison d’une erreur que nous avions commise lors de nos premières années de travail auprès d’agresseurs. Nous avions quelques fois demandé à certains participants qui avaient fait preuve d’avancées spectaculaires de donner des interviews à la télévision, ou de s’entretenir avec un groupe d’étudiant-e-s. Nous pensions qu’il serait bénéfique pour ces publics d’entendre un agresseur décrire lui-même ces comportements et son processus de changement. Mais nous avons vite réalisé que chaque fois que l’un de nos clients était ainsi mis en valeur, cela entraînait au cours des jours suivants un épisode de maltraitance horrible de sa compagne. Mis en vedette et se percevant comme un homme transformé, une fois rentré à la maison, cet homme s’en prenait de plus belle à sa compagne, de façon accusatrice et méprisante. Nous avons donc dû arrêter d’amener nos clients à des prestations publiques.

Le mythe de la piètre estime de soi est profitable pour un agresseur, car cela amène sa partenaire, son thérapeute et d’autres personnes à mieux se plier à ses exigences émotionnelles. Imaginez les privilèges qu’il peut en tirer : imposer sa volonté la plupart du temps, voir sa compagne se plier en quatre pour le satisfaire afin qu’il n’explose pas, pouvoir se comporter à sa guise, et par dessus tout, être félicité pour ses qualités humaines, avec un entourage qui essaie de lui venir en aide pour améliorer son image de soi !

Un agresseur peut certainement ressentir du regret ou de la honte d’avoir été cruel ou menaçant envers sa partenaire, particulièrement en présence d’un témoin. Mais ces émotions sont un résultat de l’agression et non sa cause. Et à mesure que la relation intime progresse, l’agresseur a tendance à s’habituer à son propre comportement. Les remords disparaissent alors, balayés par ses justifications. Il peut devenir encore plus agressif s’il ne reçoit pas les compliments, la validation et la déférence qu’il pense mériter, mais cette réaction n’est pas basée sur des sentiments d’infériorité. En fait, la réalité est bien souvent l’inverse, comme nous le verrons.

Prenez un instant pour examiner à quel point le harcèlement et le mépris de votre partenaire ont affecté votre propre estime de soi. Cela a-t-il soudainement fait de vous une personne cruelle et explosive ? Si un manque de confiance en vous n’est pas un prétexte pour que vous deveniez agressive, ce ne l’est pas pour lui non plus.

MYTHE No 12

Son patron le malmène, alors il se sent nul et impuissant. Lorsqu’il rentre à la maison, il s’en prend à nous car c’est le seul endroit où il peut se sentir fort.

Ce mythe est celui d’une chaîne causale selon laquelle « le patron tyrannise l’homme, l’homme bat sa femme, la femme terrorise les enfants, les enfants frappent le chien, et le chien mord le chat ». Cette image semble plausible, mais plusieurs de ses aspects ne tiennent pas la route. Des centaines de mes clients sont des hommes de belle apparence, populaires et qui ont réussi, plutôt que des opprimés à la recherche d’un bouc émissaire pour évacuer leurs tourments. Certains des pires agresseurs avec qui j’ai travaillé étaient au sommet de leur hiérarchie professionnelle, sans aucun patron à blâmer pour leur comportement. D’ailleurs, plus ces hommes ont de pouvoir au travail, plus ils escomptent que leurs besoins soient comblés à la maison, plus ils exigent de soumission de leur partenaire. Nombreux sont les clients qui m’ont dit : « Je passe mes journées à diriger tout le monde autour de moi au boulot, j’ai du mal à laisser cette attitude derrière moi quand je rentre à la maison. » Donc, tandis que certains recourent à l’excuse d’un « patron tyrannique », d’autres exploitent l’alibi inverse.

Le point essentiel à retenir est le suivant : dans mes quinze années d’expérience avec des agresseurs, aucun d’entre eux n’a changé son comportement à domicile après que sa situation au travail se soit améliorée.

MYTHE No 13

Il n’est pas doué pour la communication, la résolution de conflit ou la gestion du stress. Il a besoin de formation dans ces domaines.

Un agresseur n’est pas incapable de résoudre un conflit de façon non agressive ; il refuse simplement de le faire. Le manque de compétences des agresseurs a fait l’objet d’innombrables études de cas, et les résultats sont les suivants : les hommes violents possèdent des aptitudes normales en matière de résolution de conflits, de communication et de confiance en soi quand ils choisissent d’utiliser ces compétences. Ils arrivent typiquement à gérer des situations tendues au travail sans menacer personne ; ils savent gérer leur stress sans exploser lors d’un diner d’anniversaire avec leurs parents ; ils savent s’ouvrir pour parler ouvertement de leur détresse avec leurs frères et sœurs après la mort d’un grand-parent. Mais ils ne veulent pas aborder ces situations de façon non agressive lorsqu’elles impliquent leur partenaire. Vous pouvez donner à un homme violent les techniques les plus raffinées de développement personnel pour exprimer ses émotions profondes, pratiquer l’écoute active et négocier d’égal à égal, mais il rentrera chez lui et agresseraà nouveau sa conjointe. Nous verrons pourquoi au chapitre suivant.

MYTHE No 14

Il existe autant de femmes agresseures que d’hommes agresseurs. Les hommes agressés sont trop honteux pour en parler, d’où leur invisibilité.

Il existe certainement quelques femmes qui maltraitent leur conjoint, les insultent ou tentent de les contrôler. Cela peut avoir sur la vie de ces hommes un impact considérable. Mais voyons-nous des hommes dont l’estime de soi est implacablement détruite par ce processus ? Voyons-nous des hommes dont la formation ou la carrière se retrouvent paralysées à cause de critiques et d’un dénigrement incessants ? Où sont les hommes dont les partenaires les forcent à avoir des relations sexuelles non désirées ? Où sont les hommes qui cherchent abri dans des refuges parce qu’ils craignent pour leur vie ? Et ceux qui saisissent leur téléphone pour appeler à l’aide, mais dont l’épouse les en empêche ou arrache la ligne ? La raison pour laquelle on voit si peu de ces hommes, c’est qu’ils sont excessivement rares.

Je ne mets pas en question combien il pourrait être gênant pour un homme d’admettre publiquement qu’il est victime d’agressions commises par une femme. Mais il ne faut pas sous-estimer non plus l’humiliation qu’une femme ressent lorsqu’elle témoigne être violentée ; les femmes aspirent à la dignité tout autant que les hommes. Si la honte empêchait vraiment les gens de parler, alors personne ne dirait jamais rien.

Et même si des hommes battus préféraient garder le silence, leur sort aurait déjà été découvert aujourd’hui. Les voisins ne font plus la sourde oreille aujourd’hui comme ils pouvaient encore le faire il y a dix ou vingt ans. Aujourd’hui, lorsqu’on entend des cris, des bris d’objets sur un mur ou des sons de coups portés au corps, on appelle la police. Presque un tiers de mes clients physiquement violents ont été arrêtés à la suite d’un appel logé à la police par quelqu’un d’autre que la femme violentée. S’il y avait des millions d’hommes tremblants et terrorisés de par le monde, la police les trouverait.

La réalité, c’est que les hommes violents aiment souvent jouer le rôle de la victime, et la plupart de ceux qui prétendent d’être des « hommes battus » sont en fait des auteurs de violence, et non des victimes.

Dans leur tentative de s’approprier ce rôle dolent, j’ai vu beaucoup de mes clients tenter d’exagérer la puissance verbale de leur partenaire, en disant des choses comme : « C’est vrai que j’ai un avantage physique, mais elle a la langue bien mieux pendue que moi; je dirais donc que c’est plutôt équilibré. » (Un homme très violent a déjà lancé en cours de session : « Elle me poignarde au cœur avec ses propos », pour justifier d’avoir lui-même poignardé sa femme à la poitrine.) Mais l’agression verbale n’est pas un combat que remporte la personne qui s’exprime le mieux. L’agresseur gagne en maîtrisant le sarcasme, l’humiliation, les inversions d’accusation, et par d’autres tactiques de contrôle – c’est une arène dans laquelle mes clients battent à plates coutures leur partenaire, tout comme ils le font par la violence physique. Qui peut défaire un agresseur à son propre jeu ?

Cela ne nie pas que des hommes puissent être agressés par d’autres hommes, comme les femmes peuvent l’être par d’autres femmes, parfois par des moyens incluant l’intimidation physique ou la violence. Si vous êtes un homme gay ou une femme lesbienne qui a subi les sévices d’un ou d’une partenaire, vous reconnaîtrez clairement votre condition dans la plupart des situations expliquées dans ce livre. Les pronoms il et elle ne reflèteront pas votre expérience, bien sûr, mais les dynamiques sous-jacentes décrites s’en rapprocheront grandement. Nous approfondirons cet aspect au chapitre 6.

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MYTHE No 15

La violence est aussi néfaste pour l’homme qui l’exerce que pour sa partenaire. Tous deux en sont victimes.

Dans les faits, mes clients se remettent bien plus vite que leurs partenaires de toute détresse. Souvenezvous de Dale, au chapitre 1, qui m’assurait que les dix premières années de son mariage avec Maureen s’étaient passées comme sur des roulettes, alors que celle-ci témoignait de dix ans d’insultes et de cruauté ? Il est certain qu’agresser sa partenaire n’est pas le style de vie le plus sain, mais les effets négatifs pour l’auteur de tels sévices sont peu de choses à côté des blessures affectives et physiques vécues par la femme agressée, ainsi que de sa perte de liberté, sa culpabilisation, et bien d’autres conséquences qui pèsent longuement sur sa vie. Contrairement aux alcooliques ou narco-dépendants, les agresseurs ne « touchent pas le fond ». Ils peuvent poursuivre leurs agressions pendant vingt ou trente ans, où leur carrière demeure florissante, leur santé normale et leurs amitiés inchangées. Comme nous le verrons au chapitre 6, les agresseurs ont même plutôt tendance à bénéficier à plusieurs titres de leurs comportements dominateurs. Un agresseur obtient habituellement de meilleurs résultats que sa victime lors d’examens psychologiques, comme ceux administrés lors d’un litige de garde d’enfants. En effet, ce n’est pas lui qui reste traumatisé par des années d’agressions physiques et psychologiques. Pour quelqu’un qui écoute avec attention les témoignages tragiques des femmes violentées, puis voit et entend chaque semaine leurs agresseurs se plaindre lors de sessions de conseil, il est impossible de se laisser convaincre que la vie est tout aussi ardue pour ces hommes.

MYTHE No 16

Il est violent parce qu’il a été confronté à l’infériorisation et la discrimination sociale en tant qu’homme de couleur ; alors à la maison, il a besoin d’avoir le pouvoir.

Comme je traite ce mythe en détail au chapitre 6, sous le titre « Différences culturelles et raciales dans les agressions », je n’en fais ici qu’un survol rapide. Tout d’abord, la majorité des agresseurs sont blancs, beaucoup d’entre eux sont instruits et économiquement privilégiés, donc la discrimination ne peut pas être une cause première de violence conjugale. Ensuite, si un homme a fait lui-même l’expérience de l’oppression, cela pourrait plutôt le rendre plus sensible à la détresse des femmes, ce qui est également vrai pour l’expérience d’une maltraitance dans l’enfance (voir le Mythe No 1). Et en fait il y a des hommes de couleur parmi les leaders du mouvement de lutte contre la violence envers les femmes. Donc, alors que la discrimination contre les personnes de couleur est de nos jours un problème terrible et grave, elle ne devrait pas être acceptée comme excuse pour agresser des femmes.

MYTHE No 17

C’est l’alcool qui fait de lui un agresseur.

Si je peux obtenir de lui qu’il reste sobre, notre relation sera satisfaisante.

Tant d’hommes cachent leur agressivité sous les alibis de l’alcoolisme ou de la narcodépendance que j’ai choisi de consacrer le Chapitre 8 à explorer en détail le problème de l’addiction. Le point le plus important à retenir est le suivant : l’alcool ne peut pas faire de quelqu’un un agresseur, et la sobriété ne peut pas le guérir. La seule manière pour un homme de surmonter son agressivité est de la reconnaître comme le problème à traiter. Enfin, ce n’est pas vous qui « permettez » à votre partenaire de vous maltraiter ; il est entièrement responsable de ses propres actions.Voici la fin de notre tournée des mythes entourant les hommes violents. Peut-être sera-t-il difficile pour vous d’abandonner ces idées fausses. J’étais attaché à mes propres mythes il y a un an, mais les agresseurs m’ont eux-mêmes obligé à voir la réalité en face, même s’ils évitent obstinément de le faire eux-mêmes. Si vous vivez en relation avec un homme qui vous brutalise ou vous humilie, peut-être serez-vous encore plus déconcertée après avoir lu ce chapitre. Vous penserez peut-être : « Mais si son problème ne vient pas de là, alors d’où vient-il ? » Notre prochaine étape consiste donc à retisser prudemment les fils emmêlés que nous venons de débrouiller, pour en faire un tableau cohérent. Ce faisant, vous vous trouverez progressivement soulagée de corriger ces erreurs de perspective. Vous en tirerez peut-être une clarté énergisante, et le mystère que les agresseurs s’efforcent de créer se dissipera.

DES POINTS-CLEFS A GARDER À L’ESPRIT

Les problèmes affectifs d’un homme agressif ne sont pas à l’origine de son agressivité. Vous ne pouvez pas le changer en découvrant ce qui le tracasse, en l’aidant à se sentir mieux, ou en améliorant la dynamique de votre relation avec lui.

Ce ne sont pas des émotions qui déterminent les comportements agressifs ou dominateurs des hommes violents; ce sont leurs croyances, leurs valeurs, et leurs habitudes qui en sont les éléments moteurs. Les raisons invoquées par un agresseur pour expliquer son comportement ne sont que des excuses.

Il n’existe aucune façon de surmonter un problème de violence au moyen de digressions comme l’estime de soi, la résolution des conflits, la gestion de la colère, ou le contrôle des pulsions.

Les agresseurs prospèrent en créant de la confusion, y compris de la confusion sur les agressions elles-mêmes.

Vous n’êtes responsable de rien de tout cela. Le seul problème d’agression de votre partenaire, c’est le sien.

Lundy Bancroft 

Traduction : Collective TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2021/01/04/7843/

Version originale : Why Does He Do That?, chapitre 2 :

https://www.docdroid.net/py03/why-does-he-do-that-pdf

Tous droits réservés à Lundy Bancroft et TRADFEM. 

Ce livre sera bientôt publié en français.

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