De « soi » au positionnement féministe du « nous »

« Non seulement les formulations théoriques, présumées neutres, constituent l’immense majorité de l’attirail de pensée transmis dans les lieux de savoirs, mais de surcroît, bon nombre de textes canoniques s’appuient sur des présupposés misogynes ou présentent des angles morts à l’endroit de la situation des femmes, exclues de ce qui est généralement conçu et présenté comme l’Universel. »

Dans leur édito, Pour un usage fort des épistémologies féministes, Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil rappellent, à la suite d’Audre Lorde, que « les outils des maîtres enferment nos façons de penser le monde et de produire des connaissances », que la « neutralité du sujet » pensé « sans sexe, sans race, sans âge, sans classe, etc. » ne permet pas une analyse critique…

Elles discutent de philosophie et de féminisme, de la notion d’expérience, du monde académique et de sa prétention asexuée, des mots et des femmes absentes, des symétries abusivement construites et privilégiant de fait le vécu des hommes…

Les autrices interrogent : La théorie a-t-elle encore un sexe ?. Elles abordent, entre autres, les tâches concrètes qui conditionnent « l’existence de cette sphère abstraite et publique », l’ignorance de la situation vis-à-vis du sujet étudié, « le sociologue prend pour acquises les frontières de sa propre expérience et, avec elle, les conditions non examinées qui la rendent possible », la nécessité d’une « conception différente du rapport entre sujet et objet de science », les effets de la division sexuée du travail universitaire, le travail moins visible et dévalorisé des femmes, « La répartition des tâches, payées ou non, entre classes de sexe pèse sur les productions scientifiques des femmes et leur trajectoire professionnelle. Elles réduisent leurs possibilités d’encadrer les étudiant·e·s au plus haut niveau de formation, d’assurer la transmission et l’enrichissement de la production théorique. Quand elles réussissent malgré tout à élaborer des innovations théoriques et des modèles de pensée, elles sont bien souvent délégitimées, si ce n’est effacées ! », la division des territoires dans de multiples champs disciplinaires « entre « théorie généraliste » (à prétention universalisante, dominée par les hommes) et « théorie féministe » (à dominante féminine dont la prétention à l’universalité est déniée par la première) », l’ignorance presque généralisée de la « sphère domestique », les théorisations très genrées derrière la soi-disant neutralité, « À quand le jour où LA théorie cessera d’avoir un sexe et de produire des sexes, démantelant ainsi une lecture amputée du monde et d’un entre-soi masculin de penseurs ? »…

Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil parlent des épistémologies du standpoint, du situé des conditions de production de la connaissance, de la construction critique et collective, des questions autour de « ce qu’implique de parler au « je » et au « nous » », de l’ignorance, « Appréhender les savoirs au prisme de leurs fondements et de leurs conditions sociales de production invite, en miroir, à se questionner sur l’ignorance comme résultat d’un processus social et politique, tout autant située que peut l’être la connaissance », les rapports entre la construction de l’ignorance et les rapports de pouvoir et les oppressions…

Sommaire

Edito

Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil : Pour un usage fort des épistémologies féministes

Grand angle

Léa Védie : Une lutte à soi. La politique en première personne des féministes des années 1970

Anaïs Choulet : Remédier au paradoxe de l’expérience corporelle au moyen d’une épistémologie du point de contact

Margot Giacinti : « Nous sommes le cri de celles qui n’en ont plus » : historiciser et penser le féminicide

Delphine Frasch : Les féminismes du standpoint sont-ils matérialistes ?

Champ libre

Marion Repetti et Jean-Pierre Tabin : Comment faire bénéficier les retraités des dividendes du patriarcat ? Débats scientifiques et solutions politiques (Suisse, 1946-1995)

Parcours

Michèle Le Dœuff, une philosophe féministe : Cheveux courts, idées longues

Entretien réalisé par Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil

Actualité

Tanguy Grannis : Le patriarcat sans (le) pouvoir ? Les hommes et le féminisme après #MeToo

Comptes rendus

Constance Rimlinger : Caroline Goldblum, Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme

Mona Gérardin-Laverge : Recherches Féministes, « Philosopher en féministes »

Sigolène Couchot-Schiex : Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes (ma lecture : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/09/27/une-vie-a-soi-lautonomie-comme-condition-de-lemancipation/)

Axelle Cressens : GenERe (éd.), Épistémologies du genre

Cécile Talbot : Recherches Féministes, « Intersectionnalités »

Marlyse Debergh : Cahiers du Genre, « La production de la santé sexuelle »(ma lecture : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/06/09/la-toujours-lointaine-reconnaissance-du-droit-a-disposer-de-son-propre-corps/)

Geneviève Cresson : Marie Anderfuhren et Sophie Rodari (dir.), Sans garantie de mixité

Collectifs

Clash et Soline Blanchard : Clash et la lutte contre le sexisme dans le monde médical : défendre le féminisme en milieu (in)hospitalier

La Marche Mondiale des Femmes/Suisse : Rencontre européenne « Femmes-Migration-Refuge » à Genève : création d’un espace de résistance et de solidarité internationales

Je choisis de souligner quelques uns des points abordés dans certains articles.

* Léa Védie discute de politique à la première personne, du personnel comme un terrain de lutte, du « qui » de l’action politique, d’« épistémologie féministe du positionnement », de la question du « sujet politique du féminisme », de l’appropriation collective de la lutte féministe, « une lutte menée au nom des femmes doit provenir des femmes elles-mêmes »…

L’autrice précise : « La démarche consistera à s’interroger sur les fonctions de la première personne – le « je », le « nous » comme expression du « soi » – en ce qu’elles permettent de retracer des opérations de délimitation du sujet politique du féminisme : l’affirmation de la place de la première personne dans les luttes s’accompagne d’enjeux de définition de ce qui relève des luttes féministes et de ce qui n’en relève pas ».

Léa Védie analyse les discours des féministes radicales contre les groupes d’extrême-gauche, la connaissance de sa propre condition, les discours révolutionnaires à la troisième personne, l’importance accordée « à l’adéquation entre sujet et objet de la lutte politique » [« Les femmes sont en même temps le sujet de la lutte féministe et ce sur quoi cette lutte porte »], les critiques de féministes noires et chicanas, le combat contre son propre oppresseur, les luttes antiracistes, l’accaparement de « notre » lutte par des féministes blanches, « La blanchité du sujet politique de ces luttes est intimement liée à la restriction de l’espace des causes féministes aux causes des seules femmes blanches », les « politiques de l’identité », les pratiques de non-mixité, les processus d’appropriation subjective de l’action politique…

* « Dans le domaine des soins, la critique féministe s’est en partie construite sur la valorisation de l’expérience des femmes, en soulignant l’intérêt épistémologique et l’importance pratique de celle-ci ». Anaïs Choulet discute, entre autres, du statut de l’expérience corporelle dans le champ de la santé, de vécu amputé des femmes, d’expérience de la maladie, de définition autocentrée du « corps propre », des modèles épistémologiques pour penser la maladie, de « normativité biologique individuelle », des contextes sociaux d’apparition des maladies, de la « définition fallacieusement neutre du corps », d’objectivation sexuelle, des conséquences corporelles de l’oppression, des troubles de l’intéroception (capacité à évaluer de manière exacte son activité physiologique), de la difficulté d’accès à l’expérience intime, des effets des mécanismes d’objectification, des visions limitées du corsp et de l’expérience, de la vue utilisée comme « moyen de surveillance », d’internalisation du « male gaze », de prise en charge médicale différenciée suivant le sexe, d’expérience du toucher (spécificité de l’expérience tactile)…

L’autrice développe sur l’utilisation du « toucher thérapeutique pour remédier aux troubles de l’intéroception ». Elle propose une « épistémologie du point de contact », une clinique attentive au corps dans son ensemble et une thérapeutique soucieuse de l’ancrage de ce même corps, une plus grande attention à l’ensemble des sens externes « vecteurs de relationalité entre le monde et le corps »…

* Margot Giacinti propose de « historiciser et penser le féminicide ». Elle discute des conceptions de Jill Radford et Diana E. H. Russel, de la spécification que « le crime est un acte intentionnel, déterminé, motivé et justifié par le fait que la victime est une femme », du terrorisme sexiste contre les femmes, de l’émergence tardive du concept, de l’histoire des termes antérieurs, de l’occultation de la dimension genrée, du déni des rapports de domination, de la représentation liée « aux formes de conjugalisme et de familiarisme », du code pénal et de la protection de « la famille traditionnelle », de l’attachement à la filiation patrilinéaire et de ses effets, du droit d’assassiner une femme dans certaines circonstances, de la victime « d’abord considérée comme la propriété d’un homme – une épouse – ou propriété publique – une prostituée – avant d’être perçue comme une femme »…

L’autrice aborde l’apport de l’expérience collective de la domination masculine « pour forger le concept de féminicide », le Tribunal International des Crimes contre les Femmes (1976), l’interrogation des catégories « prétendument universelle du droit pour les contester », l’apport féministe dans l’appréhension et l’analyse de « ces homicides particuliers », l’inscription d’un crime au sein d’un continuum de violences, des usages dépolitisant du concept et des lectures en « absence de considération des voix féminines », l’importance de « partir d’elles » et du « partir de soi ». Nous ne voulons plus compter nos mortes…

En complément possible, Sous la direction de L. Bodiou, F. Chauvaud, L. Gaussot, M.-J. Grihom, L. Laufer, B. Santos : On tue une femme. Le féminicide. Histoire et actualités, crimes-masculins-contre-des-femmes-parce-quelles-sont-des-femmes-et-impunite/

* Delphine Frasch discute, entre autres, de féminisme matérialiste et de standpoint, des implications psychiques de l’assignation des femmes au travail reproductif, de la division sexuée des activités, de travail gratuit, de construction sociale des subjectivités genrées, de conception matérialiste de l’idéologie, de l’expérience de la domination et de ce qu’elle « permet » et « entrave », du potentiel critique et utopiste du féminisme, du standpoint féministe, de réappropriation de l’objectivité, de théorie et d’expérience, « la participation des sociologues à l’élaboration collective du standpoint féministe doit conduire à rejeter l’opposition de la théorie tant à l’expérience qu’à la pratique. Les théories disponibles sont critiquées et reconstruites à partir d’une attention constante aux expériences des femmes et aux savoirs qui émergent de leurs luttes », de la possibilité de développer des critiques inédites, d’intersectionnalité et de mise en lumière de « l’irréductible imbrication de la race, de la classe et du genre », d’engagement, « pour avoir des chances de mieux se situer, il faut s’engager »…

* Marion Repetti et Jean-Pierre Tabin analysent « les politiques sociales destinées aux personnes âgées », les représentations courantes qui reflètent et reproduisent l’invisibilité du travail domestique effectué très majoritairement par les femmes, les parcours de vie dans l’emploi qui « correspondent avant tout aux tracés masculins », les effets du « revenu conjugal », le modèle de « retraité actif » fortement sexué, les référentiels androcentriques, les conditions de vie à la retraite « des épouses qui continuent d’effectuer le travail domestique dans l’ombre de récits valorisant le vieillissement actif et autonome de leurs maris »…

Il me semble important d’insister comme l’autrice et l’auteur, sur les dividendes – des rapports sociaux de sexe – touchés par les hommes retraités, un avantage ou un privilège rarement abordé en regard de la situation des femmes retraitées. Ce qui ne signifie cependant pas que la situation sociale de la majorité des retraités puisse être considérée comme satisfaisante.

* J’ai notamment été intéressé par l’entretien avec Michèle Le Doeuff, son féminisme, « Le féminisme, pour moi, c’était penser l’émancipation, la construction de l’égalité, au moins dans certains domaines, penser la liberté », le rapport « au destin biologique », les vacheries sexistes, le refus d’être ligotée à « la question de la différence », la philosophie, le droit à l’avortement, une certaine forme d’optimisme…

* Des victimes de violence sexistes parfois poursuivies en diffamation, « Ici, c’est la victime de l’outrage sexiste qui paie pour sa parole », des médias qui ne semblent pas savoir que ces violences sont exercées par des hommes. Comme le souligne Tanguy Grannis : « Il est pourtant indispensable de connaître les mécanismes sociologiques et les ressorts psychologiques qui soutiennent ces violences – harcèlements, viols, violences économiques, féminicides -, violences qui sont celles d’hommes ou de groupe d’hommes définis, nommés, dénoncés, et contre lesquels on peu agir ». L’auteur revient sur les analyses de Léo Thiers-Vidal (De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, indispensable/), « je tiens pour établi que les hommes, lorsqu’ils font l’expérience de leurs privilèges de genre et en jouissent, en ont au moins une conscience pratique ». Il parle de tolérance sociale et culturelle en termes de complicité, de la force d’inertie de la solidarité masculine et propose de réels engagements anti-masculinistes, « Un engagement anti-masculiniste passe en effet par la nécessaire rupture des complicités masculines, concomitante à une reformation de liens de complicité avec les féministes. Se faire complice connote par conséquent un travail politique de sabotage de sa propre classe de sexe en faveur d’une autre » (en complément possible, Yeun Lagadeuc-Ygouf : Être « allié des féministes », etre-allie-des-feministes/).

Tanguy Grannis aborde la masculinité hétéro-normée, la construction du masculin « via l’appropriation du corps des femmes », les pratiques d’humiliation, la cyberviolence, le contrôle des ex-partenaires via les enfants, la Ligue du Lol et l’organisation de l’impunité, « Les effets de ce cyberharcèlement sont en fait les mêmes que ceux produits par la dynamique de contrôle dans un contexte de violences conjugales. Les femmes victimes de la Ligue rapportent la peur, l’hypervigilance, les troubles du sommeil qu’elles ont vécus ainsi que l’autocensure à laquelle elles se sont astreintes. Autre conséquence : l’inversion de la culpabilité (« mais qu’avez-vous fait à ces hommes pour qu’ils vous harcèlent ainsi ? ») que l’on retrouve systématiquement dans ce genre de situations sert aussi à occulter les violences masculines », la nécessité d’une conscience anti-masculiniste, l’insuffisance d’une critique « culturaliste », l’effort pour les hommes de « travailler contre soi »…

Nouvelles questions féministes : Partir de soi :

Expériences et théorisation

Coordination : Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil

http://nouvellesquestionsfeministes.ch/2020a/

Editions Antipodes, Lausanne 2020, 186 pages

https://www.antipodes.ch/librairie/nouvelles-questions-féministes-vol-39,-no-1-detail

Didier Epsztajn


Précédents numéros : revue/nqf/

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