Deux romans policiers à lire et savourer

Les romans policiers, pour les meilleurs d’entre eux, enquêtent et explorent les sociétés et mettent en lumière les ressorts cachés. Rappelons-nous, par exemple, Chester Himes. Ses enquêteurs, Ed Cercueil et Fossoyeur, depuis La reine des pommes (Paris, Editions Gallimard, Série Noire, 1958) et Il pleut des coups durs (Paris, Editions Gallimard, Série Noire, 1958) une dizaine de polars nous ont fait découvrir la violence, l’humour et la truculence de Harlem. La violence prend des formes inattendues, parfois surréalistes, pour répondre à la ségrégation, à l’injustice policière, à la misère. Dans cette histoire longue et combattive, Black Live Matters prolonge et renouvelle les Black Panthers. 

Je prendrai un autre exemple avec Qiu Xiaolong et sa série de plus de quinze romans policiers depuis La mort d’une héroïne rouge (Paris, Editions Liana Lévy, 2000) et Le très corruptible mandarin (Paris, Editions Liana Lévy, 2007) parmi plus de quinze polars. Son camarade inspecteur Chen, poète, lettré et fin enquêteur nous fait découvrir les contradictions et les subtilités de la société contemporaine chinoise. Il nous montre la maturité et la diversité des gens du peuple confrontés aux nouveaux mandarins, les cadres du parti et leurs héritiers, et aux nouveaux hommes d’affaires, capitalistes bien implantés dans les quartiers ou cousins capitalistes de l’étranger.

Je voudrais aujourd’hui vous présenter deux romans policiers qui sont parus récemment : Marseille 1973, de Dominique Manotti et Echec au Kaiser de Jean Philippe Milesy.

Dominique Manotti est une historienne, du nom de Marie Noelle Thibaut, et ses romans policiers sont des enquêtes approfondies sur la société française. Ce sont des livres d’Histoire d’une grande précision. D’autant que, sous son nom, Marie Noelle Thibaut, elle a été directement engagée ; secrétaire générale des Comités Chilis en 1973, et secrétaire de l’Union Départementale CFDT de Paris dans les années 1980. La dizaine de romans policiers qu’elle a écrit sont autant de remarquables études de la société française et de son histoire sociale et politique.

Le premier roman policier de Dominique Manotti, paru en 1995, Sombre Sentier (Paris, Editions Le Seuil Policiers, 1995), raconte à travers le personnage de l’inspecteur Daquin, enquêtant sur des assassinats et des trafics de drogue, la lutte en 1980 des travailleurs turcs sans-papiers du Sentier, pour leur régularisation. 

Dans Marseille 73 elle enquête sur l’assassinat de plusieurs dizaines de travailleurs algériens en 1973 qui sera suivie en 1975 par une série d’attentats. L’enquête est menée sur Marseille, Toulon et La Ciotat. La police marseillaise est infiltrée par les anciens de l’OAS qui veulent lutter contre « l’invasion maghrébine » et imposer une « remigration» des algériens qui vivent en France. L’inspecteur Daquin que l’on retrouvera dans plusieurs romans de Dominique Manotti, en est ici à ses débuts. Avec son équipe, il mesure les dégâts du racisme dans la société et dans la police. Il assiste aussi à la montée en puissance de la résistance avec le MTA (Mouvement des travailleurs arabes), la CIMADE, l’extrême gauche et même l’appui d’un ancien ministre gaulliste, Louis Terrenoire.

Ce qui est frappant, c’est l’actualité de cette Histoire et sa permanence dans l’Histoire de la société française. Elle rappelle la permanence du racisme et ses racines coloniales, son enchâssement dans la pensée et la construction régulièrement recommencée de l’extrême droite. Elle rappelle aussi la spécificité de la société française, son caractère profondément contradictoire. Elle me rappelle une anecdote apocryphe. A la question, comment se fait-il que Levinas ait développé son enseignement à Strasbourg on raconte que son père lui aurait dit en Lituanie : mon fils, un pays qui se divise si violemment pour savoir si un obscur officier juif est innocent ou coupable, c’est là qu’il faut aller ! L’intérêt de la société française est de garder vivant son caractère contradictoire.

C’est à un autre exercice que nous convie Jean Philippe Milesy avec son troisième roman policier, Echec au Kaiser.

L’histoire se situe à la fin du 19ème siècle, dans les années 1890. La première guerre mondiale se profile à l’horizon ; cette guerre dont on a dit qu’elle aurait pu ne pas avoir lieu. L’aventure commence à Londres dans un club anglais très sélect, le Diogenes Club, paravent des services secrets de l’Amirauté, dirigé par le frère de Sherlock Holmes qui est victime d’un assassinat manqué. Sherlock et le Docteur Watson mènent l’enquête dans une ville hallucinante. Les amis du frère de Sherlock le transforment en alias pour lui permettre de poursuivre ses activités et ses enquêtes. Le roman policier sur cet assassinat, et d’autres, s’encastre dans un roman d’espionnage pour découvrir qui a infiltré le club. Le roman d’espionnage s’élargit à une enquête géopolitique dans laquelle s’entremêlent les diplomaties et les services anglais, français, allemands, russes et quelques autres.

C’est un mélange subtil d’aventures ébouriffantes, d’analyses subtiles et sophistiquées, de voyages dans l’Europe et l’Orient qui vont de Londres et Paris, à Porto, Venise et Istanbul, avec des haltes à Gaza, au monastère de Sainte Catherine. On passe même par Fachoda avec les contorsions qui permettent aux services anglais de concilier leur choix d’alliance avec la France contre l’Allemagne malgré les conflits d’intérêt entre les empires coloniaux français et britanniques.  

Ce voyage à travers l’Europe, dans cette période où l’Histoire bascule, est d’une précision étonnante. Dans les palais et les palaces des capitales et dans les faubourgs populeux et dangereux des grandes villes, les descriptions accumulent les détails les plus précis. Le milieu de référence est so-british, fourmillant de trouvailles qui ne peuvent être que véridiques. En dehors des principaux personnages, on croise des figurants bien campés et célèbres ; à Paris par exemple, au détour d’une page voici Marcel Proust qui passe.  Un roman jubilatoire, un exercice brillant, un régal à déguster.

Dominique Manotti, Marseille 73, Paris, Editions Les Arènes, 2020

Jean Philippe Milesy, Echec au Kaiser, Paris, Editions Helvétius, Paris, 2020

 

Gustave Massiah

22 décembre 2020

 

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