Mamfakinch ! (Ne pas céder !)

« Le royaume n’est pas à l’abri d’une vague révolutionnaire différente par son ampleur et sa radicalité du Mouvement du 20 février né en 2011 dans le sillage des processus de contestation qui ont traversé la région ».

Dans son introduction, introduction-de-chawqui-lotfi-a-son-livre-defis-marocains/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Chawqui Lotfi aborde la situation la plus inégalitaire de l’Afrique du Nord, l’urbanisation aujourd’hui majoritaire, le Maroc « utile » et le Maroc « inutile », le modèle de développement et son échec, « l’impasse d’un capitalisme patrimonial rentier fondé sur une triple logique de « copinage », de prédation et d’extraversion », le chômage de masse et la précarisation, la marginalisation des populations autochtones amazighes.

L’auteur discute des formes actuelles du régime d’accumulation, de modèle de domination et de légitimation, de la base du pouvoir, « base sociale étroite, oligarchique et cleptomane », du récit officiel arabo-islamique du pouvoir, de l’impossibilité d’auto-réforme de la monarchie, « L’incapacité d’une autoréforme de la monarchie ne traduit pas seulement les liens ténus entre le despotisme, l’économie patrimoniale et rentière et la subordination aux exigences de la mondialisation capitaliste, elle marque l’épuisement des capacités de réajustement et du savoir faire historique du makhzen dans la gestion des dissidences », de rupture avec la séquence historique passée, de l’émergence publique de la question sociale et de la construction d’un nouveau type d’opposition, « D’une manière variable, se recompose l’espace des mobilisations à partir d’une territorialisation de l’action revendicative dans les quartiers populaires, l’espace public, les marges et périphéries, les communautés de proximité en s’appuyant sur des éléments d’identification sociale et culturelle »…

Chawqui Lotfi insiste sur la demande de « liberté, dignité et justice sociale », les processus au Soudan et en Algérie, l’instabilité « structurelle, sociale et politique de la région » (en complément possible, le récent texte de Gilbert Achcar : La première décennie du processus révolutionnaire arabe, la-premiere-decennie-du-processus-revolutionnaire-arabe/), la lecture nécessaire complexe des « contradictions et des forces sociales qui auraient un intérêt objectif à un changement radical », les limites des courants et des pensées de gauche pour penser la complexité, des pistes « qui permettent de surmonter le décalage profond entre le réveil social multiforme et l’absence de cristallisation politique »…

L’auteur expose et résume plusieurs hypothèses pour construire des outils d’émancipation majoritaires.

Si Chawqui Lotfi indique des questions non ou insuffisamment abordées dans son livre, la question du Sahara aurait mérité, à mes yeux, un chapitre détaillé. Lorsque une politique de colonisation territoriale est menée par un Etat, cela n’est jamais un à-coté mais bien un élément fort de la structuration de cet Etat et de sa légitimation dans les populations. Le refus de l’autodétermination des populations sahraouis est un frein à la construction des moyens d’émancipation des populations marocaines…

Je choisis subjectivement de m’attarder sur quelques chapitres.

Dans un premier chapitre, Chawqui Lotfi analyse les formes d’un capitalisme patrimonial et prédateur, l’économie de la rente, le clientélisme d’allégeance, la faiblesse de la bourgeoisie locale, la confédération de famille dominantes, le détournement des ressources publiques, l’usage patrimonial de l’Etat, les pratiques de monnayage de services, les conditions d’extension du capital, la corruption généralisée « Rente et corruption sont organiquement liées dans les processus de captation des richesse », les marchés de contrebande et de la drogue, les partenariats public-privé, les concessions d’actifs…

L’auteur insiste sur les effets des contraintes d’ajustements portées par les institutions financières internationales et des accords dits de libre-échange, la construction de zones industrielles dites intégrées, l’agriculture d’exportation, la marchandisation accélérée des services publics, la réduction radicale des fonctions redistributives du budget de l’Etat, les formes actuelles d’insertion dans la mondialisation capitaliste, « C’est l’ensemble des formes sociales et du tissu économique qui connait une refonte globale », la réorganisation de l’usage patrimonial de l’Etat, « L’articulation à l’économie mondiale n’est pas une donnée exogène mais un élément constitutif de l’Etat même, de ses politiques générales, qui assume une fonction de médiation », les processus de réorganisation de la Françafrique, la déconnexion structurelle « du taux de profit et du taux d’accumulation »…

Je souligne l’analyse des contradictions du régime d’accumulation, la structure parasitaire du makhzen, les formes concrètes de prédation à grande échelle, la grammaire générale des dépenses publiques, « En particulier, les politiques fiscales, les politiques des grands projets inutiles et nuisibles, les frais pléthoriques de l’Etat régalien, les frais spécifiques des politiques de légitimation, ces deux derniers points étant rarement abordés, y compris de la part des économistes critiques », le budget de l’armée et des appareils sécuritaires, le budget royal, le budget des affaires religieuses…

Chawqui Lotfi souligne que l’économie de rente « est arrimée à la forme concrète de l’accumulation du capital dans les conditions propres de la formation sociale », que la corruption est « un mécanisme propre au capitalisme existant ». Il discute de la mondialisation capitaliste, des politiques d’ajustement structurel, du rôle de la dette, de l’instauration de « règles universalisant la mobilité des capitaux, l’ouverture de tous les secteurs sociaux à ces derniers, et à la remise en cause des droits sociaux »…

Le second chapitre est consacré aux reconfigurations de la « question sociale », le chômage, la précarité, les taux d’activité, le développement du secteur dit informel, la prolétarisation du travail intellectuel, les signes ostentatoires de la richesse, les replis sur « la logique de survie quotidienne », la construction politique du « déficit social », la répartition inégale des richesses, les dynamiques cumulatives des inégalités… L’auteur analyse la crise urbaine, la combinaison de l’exode rural et du chômage urbain, les inégalités territoriales, « la marginalisation maintenue ou construite des zones de dissidences récentes ou anciennes », les politiques d’essaimage des « ONG ». Il insiste notamment sur l’espace rural et la paysannerie, la diminution des terres collectives, l’orientation prioritaire vers l’agriculture d’exportation, l’agro-industrie, la réduction de la surface agricole utile, la question de l’eau, les éléments climatiques extrêmes, la pollution et la gestion des déchets, les nouveaux problèmes de santé publique…

Dans les chapitres qui suivent, Chawqui Lotfi aborde, entre autres, l’épuisement des « capacités de régénération interne du pouvoir », le césarisme monarchiste, les éléments de légitimation et leur épuisement, la fusion de la religion et du pouvoir, les dérèglements des politiques d’alliance, la disparition de « tout horizon d’attente », la crise de l’Etat, le social et le politique, « Le temps social est en train de cerner l’espace clos du politique ouvrant les digues potentielles d’une crise plus profonde du régime », le processus répressif de restauration sécuritaire face au « réveil social », la logique de la peur et de la terreur, les luttes pour les droits élémentaires signifiées comme « une atteinte à l’Etat »…

L’auteur propose de « repenser les mouvements sociaux ». Il analyse les nouvelles dynamiques, les résonances avec les processus révolutionnaires dans la région, le Mouvement du 20 février (M20F), la nouvelle vague de contre-réformes et les luttes – contre la privatisation, contre l’austérité et la précarité, en défense de l’enseignement public, la mobilisation dans le Rif, etc. -, le Hirak, le registre d’actions inédites, les reconfigurations de l’espace protestataire, « Le renouveau de luttes à caractère antisystémique s’appuie sur les concentrations massives de populations, qui n’ont pas nécessairement une position stable dans les processus de production, mais qui sont collectivement confrontés à l’exclusion ou dégradation des droits, à l’inexistence ou perte de services publics, à la relégation sociale concentrée dans des espaces territoriaux communs », la place des couches jeunes du salariat précaire…

Il poursuit avec des éléments de caractérisation des mouvements sociaux, la question de « qui décide et qui contrôle », les mobilisations directes dans l’espace public, les formes de désobéissance civiles non violentes, la présence massive des femmes, l’usage militant des réseaux sociaux, « ils sont un concurrent redoutable à la parole formatée des médias et des mosquées », la construction de nouveaux lieux de solidarités, la revendication « de la justice sociale, de la liberté et de la dignité », le « peuple » comme catégorie centrale de lutte politique (sujet public et souverain), la naissance d’un « vrai prolétariat agricole » et d’un nouveau prolétariat dans « ce qui relève des travaux publics, les services et l’immobilier », les facteurs sociaux et matériels pouvant engendrer « des radicalisations politiques collectives », une conception dynamique des « noeuds » de la conflictualité… L’auteur propose de réfléchir sur « la notion d’un bloc historique des exploités et des opprimés et d’une convergence inclusive des subalternes ».

Il indique des limites aux mobilisations, la possible « différenciation de l’espace protestataire », le poids des rapports de force, la difficulté à imposer des reculs aux politiques anti-populaires et répressives, « Le regard qu’ils portent sur eux-mêmes est influencé par l’inexistence de toute alternative globale à la modernisation capitaliste. Ils produisent de l’évènement, entrouvrent des fenêtres d’avenir, font naître de l’inattendu, de l’incontrôlable, mais ont du mal à dépasser l’intériorisation de l’impuissance du social. L’absence d’alternatives politiques reste un élément de faiblesse pour eux-memes », l’absence d’exigences transitoires ou alternatives, la difficulté de développer des pratiques sociales visant à satisfaire les besoins « sans attendre une réponse étatique », l’inexistence de réquisitions d’usines par les travailleurs et les travailleuses…

Chawqui Lotfi parle de construction de convergences, d’articulations d’un type nouveau, des aspirations multiples, de la non-dissolution des dominations dans l’exploitation, de la pluralité « des besoins, des droits et urgences sociales », des processus d’auto-organisation, d’un front social qui ne soit pas vécu comme « un obstacle à des revendications et luttes spécifiques »…

L’auteur critique une série de positions politiques et leurs impasses, l’idée d’une monarchie constitutionnelle ou d’un monarque au service du peuple, le refus d’une « position conflictuelle ouverte débouchant sur un affrontement antagoniste entre légitimités concurrentes », les réformismes sans réformes, le refus de penser la possibilité de crises ou les espaces de bifurcation possible, « Loin de l’horloge mécanique d’une conflictualité apaisée qui se déroulerait à guichets fermés, les mouvements populaires débordent la représentation du système que l’on veut corriger »…

J’attire l’attention sur le chapitre « L’autre gauche : une radicalité sans perspectives ? », lautre-gauche-une-radicalite-sans-perspectives-chapitre-10-du-livre-de-chawqui-lotfi-a-son-livre-defis-marocains/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. Chawqui Lotfi analyse les courants et leurs positionnements, leurs situations largement extérieures aux dynamiques sociales existantes, le climato-scepticisme, « La gauche radicale est en réalité climatosceptique ou « écologiste en surface », ignorant que les transformations actuelles du régime climatique sont en train d’avancer inexorablement vers le seuil d’irréversibilité, engageant les conditions même de reproduction de la vie humaine (et non humaine) sur la planète, et que même sans ce seuil, nous sommes déjà engagés dans un changement de grande ampleur, dont les conséquences seront majeures dans les décennies à venir », la tentation du campisme, « Une grande partie de la gauche radicale, au nom de la lutte contre l’impérialisme principal états-unien, en arrive à un positionnement acritique vis-à-vis d’États qui apparaissent comme des pays résistants à l’hégémonie états-unienne, voire à soutenir implicitement d’autres impérialismes », l’effacement de la lutte des classe par la géopolitique, la proximité avec des théories du complot, les lectures inachevées et sélectives des contradictions sociales, une conception restrictive de la lutte des classes, des approches incapables de saisir « ni même d’envisager que les moteurs, et non pas le moteur, de la transformation sociale, sont multiples et combinés », des théorisations enfermées « dans une logique formelle qui hiérarchise et fixe comme des lois ce qui est supposé être fondamental, principal et secondaire », la réduction du mouvement réel à « de simples expressions générales de caractéristiques prétendues objectives ».

Il souligne, entre autres, : « Plutôt que la distinction « principale/secondaire », il est peut-être plus approprié de noter qu’une série de contradictions existent, qui ne relèvent pas de la même temporalité, de la même échelle historique, mais qui, tout en ayant leurs spécificités et efficacités propres, sont étroitement imbriquées ou surdéterminées pour reprendre l’expression d’Althusser, par la logique dominante du capital ». L’idée de surdétermination me semble relever de la logique critiquée. Il convient d’analyser l’imbrication historique des rapports sociaux et leurs effets contraignants, les situations sociales et politiques des groupes sociaux tels qu’elles peuvent se manifester, les configurations singulières des dominations et les contradictions qui s’y révèlent, sans oublier la force du possible des subjectivités mobilisées… ou comme l’écrit l’auteur : « La dialectique de la totalité plutôt que celle des cases et des cages »…

L’avant-dernier chapitre est consacré à la question démocratique, les taches « autres qu’anticapitalistes », la question agraire, « Une politique par ailleurs de réforme agraire ne peut faire l’impasse des identités culturelles et linguistiques territorialisées, sans lesquelles aucune adhésion n’est possible ou viable, ni du dépassement nécéssaire des formes patriarcales, quelles que soient leur intensité et variété, par lesquelles les femmes paysannes sont la catégorie la plus exposée à la double journée de travail et la précarité absolue », la maitrise collectives des ressources naturelles, l’accès aux droits fondamentaux et aux services publics, la question amazighe, « Mais l’enjeu n’est pas seulement d’intégrer de nouveaux droits culturels et linguistiques, ni même d’envisager seulement un Etat-nation débarrassé de sa forme despotique. Il s’agit de dépasser la forme même de l’Etat-nation et de repenser la démocratie au niveau des espaces multiples, décentralisés, dans un processus de refondation politique de l’imaginaire national, loin d’une identité exclusive et homogène » (ce qui passe aussi par la remise en cause des frontières historiques qu’elles soient issues ou non de la colonisation), la question des langues usuelles et institutionnelles, le droit à l’autodétermination, la possibilité ouverte « d’une confédération démocratique garantissant la plénitude des droits », un nouveau projet de libération nationale pour l’ensemble du Maghreb et plus généralement de la méditerranée – « une méditerranée des peuples » – et de l’Afrique, les redéfinitions radicales des rapports de l’Etat à la société, la revendication d’une assemblée constituante et « la question du contrôle populaire dans la définition et la mise en œuvre d’un processus constituant »… Je n’oublie pas la liberté de conscience qui ne peut-être limitée par la reconnaissance d’une religion d’Etat (qu’elle soit formelle ou symbolique) ; ce qui implique une codification civile de droits individuels et la séparation des appareils religieux de ceux de l’Etat, suivant des modalités propres à chaque configuration sociale historique…

Chawqui Lotfi insiste sur la rupture avec le patriarcat, « la lutte contre le patriarcat et l’oppression des femmes sont un aspect central de la lutte contre le capitalisme lui-même ». Il précise : « les structures matérielles du patriarcat, l’institution familiale, les pratiques et l’idéologie sexiste et d’infériorisation sociale sont rarement prises en compte ». Il aborde l’ordre sexuel et la répression sexuelle, « Le dressage à l’obéissance, la négation des besoins propres, la négation des désirs ou leur canalisation autoritaire assurent l’intériorisation de la répression des besoins au sens large et son acceptation morale et psychique », la division sexuelle du travail, les interactions entre classes et oppressions spécifiques, « Les classes n’annulent pas les oppressions spécifiques et elles sont traversées par elles », le refus de la subordination des luttes des femmes…

Révolution démocratique, révolution sociale, besoins sociaux, intérêts convergents ou non, la totalité sociale « est l’enchevêtrement, le chevauchement, la simultanéité et le déplacements des contradictions », auto-représentations politiques et idéologiques, espaces de délibération conflictuelle, construction d’un front et forces actuelles, « Autrement dit, ces forces devraient acquérir la capacité stratégique de penser la transition d’une situation défensive à une situation offensive, une disposition à des affrontements sociaux et politiques majeurs, une acceptation qu’émergent des mouvements populaires de masses qui échappent à leur contrôle », faiblesse fondamentale de la gauche, « sa difficulté à faire de la politique à partir des urgences sociales et à s’adapter aux formes inédites de mobilisations sociales »…

Dans le dernier chapitre, l’auteur revient sur « la crise de l’alternative », la défaite historique de l’hypothèse socialiste, la pluralité des sujets sociaux, les transformations des rapports de classe, le bilan à approfondir des expériences bureaucratiques des « socialismes réellement existant », la question de l’Etat et des formes institutionnelles de démocratie socialiste, l’articulation producteurs/productrices et citoyen·nes, le dépassement des processus d’aliénation, l’épanouissement des subjectivités individuelles…

L’éclipse des questions stratégiques n’est pas sans conséquences politiques. Si l’auto-émancipation des travailleurs/travailleuses et des citoyen·nes est décisive, il ne faut pas sous-estimer la nécessité de faire « la démonstration de l’utilité et de la nécessité d’une représentation politique autonome des exploités et des opprimés », la construction d’un nouvel imaginaire de luttes et d’émancipation, la nécessité d’utiliser « la conjoncture pour ouvrir des brèches », de ne pas être « en extériorité à la possibilité de l’inattendu, de l’évènement qui ainsi réouvre le champ des possibles »…

En guise de conclusion, l’auteur termine par quelques « remarques anachroniques sur le temps ».

Des analyses qui en disent beaucoup sur la société marocaine et plus généralement sur les configurations sociales et politiques qui contraignent la liberté, l’émancipation et les droits de chacun·e. Des contraintes, des contradictions et des possibles…

 

Chawqui Lotfi : Défis marocains

Mouvements sociaux contre capitalisme prédateur

Editions Syllepse, Paris 2020, 264 pages, 20 euros

https://www.syllepse.net/defis-marocains-_r_22_i_810.html

Didier Epsztajn

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